Maurice Nadeau, infatigable serviteur des Lettres

L’imposante silhouette de Maurice Nadeau nous reste en mémoire, une présence solide et amicale qui a veillé à sa façon sur les lettres françaises de la deuxième moitié du vingtième siècle. Pas de vanité spéculative chez Nadeau, surtout le fort besoin de comprendre un texte, d’en déceler, outre la beauté, l’intérêt.

lettres-nouveles
L’imposante silhouette de Maurice Nadeau nous reste en mémoire, une présence solide et amicale qui a veillé à sa façon sur les lettres françaises de la deuxième moitié du vingtième siècle, jusqu’aux années suivantes. Mais surtout un esprit modeste en même temps qu’attentif, qui a lu et donné à lire à tous une bonne part de ce que la littérature a produit de plus exigeant en cette période sans doute révolue. La postérité de cet homme sans fortune ne pouvait que prendre la forme d’une revue ou de livres, conservés à son enseigne.

C’est par une Histoire du surréalisme, premier ouvrage consacré à cette école, que le jeune professeur de français Maurice Nadeau entre dans les ordres littéraires. Bientôt, accompagnant à son journal un ami correspondant de guerre, il se retrouve dans le bureau de Pascal Pia et, sans avoir rien attendu ou quémandé (il a juste le temps de prévenir qu’il est marxiste, tendance trotskyste), le voici embauché. Pia ne s’est pas laissé décoiffé par ce jeune disciple de Pierre Naville, il a juste dit : « Vous pouvez commencer demain. Venez dans l’après-midi, vers cinq heures. » 1 Ainsi Nadeau allait quitter l’enseignement pour faire du journalisme dans la feuille de choux réputée la plus rigoureuse et la mieux écrite de la place, celle de Camus et de Pia : Combat. Nous sommes en 1945, il reste sept ans comme journaliste littéraire à Combat.

Il publie aussi des comptes rendus et critiques dans le Mercure de France, dans France-Observateur, dans Les Temps modernes, plus tard à L’Express ; en 1953, grâce à la confiance de René Julliard, il fonde Les Lettres nouvelles où une équipe de fidèles s’attache à faire paraître un journal de qualité qui donne le plus juste reflet des parutions littéraires importantes. La célèbre libraire Adrienne Monnier fait partie de l’équipe, jusqu’à sa mort en 1955. Les collaborateurs réguliers seront Bernard Pingaut, Louis Seguin, Jean Duvignaud, Paule Thévenin, le dessinateur Maurice Henry (un de ces dessins est repris en couverture du présent ouvrage), etc. Nadeau peut s’étaler bien davantage que dans les revues qui l’accueillent le plus habituellement, il prend le temps d’exposer sa vision d’une œuvre ; s’il le faut, il n’hésite à y revenir dans un numéro suivant. Ainsi à propos de Michel Leiris, par exemple, jusqu’à en faire un livre par la suite .2

Aujourd’hui, sous l’égide de la jeune équipe à qui le bientôt centenaire 3 avait finalement confié les rênes, Typhaine Samoyault au premier chef (sans oublier son fils, Gilles Nadeau), paraît ce fort volume (le deuxième d’une série de trois) regroupant les billets critiques de Maurice Nadeau écrits et publiés entre 1952 et 1965, soit les années « Lettres nouvelles », revue et collection qu’il dirigea tout ce temps, au sein des éditions Julliard.

Une qualité intrinsèque de Nadeau, c’est de ne jamais tremper dans la connivence. Pas de clin d’œil au lecteur, lequel serait alors censé en savoir autant que lui, il ne s’adresse pas à des complices et cherche au contraire un lecteur curieux à qui il présente un livre, non sans donner une appréciation personnelle qu’il justifie sans jamais jouer d’aucune autorité. Pas de vanité spéculative chez Nadeau, surtout le fort besoin de comprendre un texte, d’en déceler, outre la beauté, l’intérêt.

À propos du Hussard sur le toit (que beaucoup ont lu ou relu cette année) qui paraît en 1951, Nadeau ne dénie pas les qualités stylistiques du roman de Giono, mais il n’en considère pas moins que c’est tout juste un « chef-d’œuvre mort », une imitation de quelque chose de déjà fait (par Stendhal en l’occurrence). Toute voix qui prétend paraître se devrait d’être singulière et d’apporter du nouveau, une nouvelle approche, une nouvelle forme, une nouvelle intériorité ou expérience, ou alors une authenticité sans fard, et le lecteur doit en être déconcerté. C’est pourquoi Nadeau se fera l’avocat insistant et précurseur de Samuel Beckett, de Claude Simon, de Nathalie Sarraute, Ou de Gombrowicz, qu’il imposera avec difficulté aux éditions Julliard.

Aux éditions Corréa, de 1949 à 1954, il avait fait paraître les livres sulfureux de Henry Miller, qui restera son ami, et le chef-d’œuvre de Malcolm Lowry : Au-dessous du volcan. Il sera vers la fin des années 60 le découvreur et éditeur de Georges Pérec.

On retrouve ici des noms reconnus qui, à l’époque, l’étaient bien moins, je ne parle pas de Raymond Queneau ou de Paul Léautaud, que Nadeau soigne avec affection, mais plutôt des auteurs aujourd’hui passés dans un relatif oubli. Je songe à Jean Reverzy, qui semble malheureusement peu lu de nos jours. Je pense à Fred Deux qui lui confia son premier manuscrit, s’en remettant à lui. La Gana est devenu une sorte de classique confidentiel de la littérature populaire, un livre truculent et sombre d’une authenticité exceptionnelle.

À propos de Faulkner : « On peut s’interroger longuement sur le fait que tourné le plus souvent vers le passé, il soit en même temps le plus moderne des écrivains d’aujourd’hui. Ce serait en effet une longue glose en forme de plaidoirie. Il en ressortirait peut-être qu’il donne vie à certaines vérités que nous avons eu le tort d’oublier. » 4

La même année, le 16 août, dans France-Observateur, il publie un article conséquent sur un livre exceptionnel, Nedjma du jeune Kateb Yacine, nous sommes en 1956, la guerre pour l’Algérie a deux ans. Nadeau déroule son approche et éclaire son objet, ainsi cet extrait :

« Qu’il soit russe, allemand, anglais ou français, l’art du roman se ramène à quelques règles élémentaires que même un Joyce ou un Faulkner ont respectées avant de les transgresser. D’entrée de jeu, Kateb Yacine se situe en deçà ou au-delà de ces règles. Il procède tout autrement.
Il construit un univers stellaire. En son centre, il a disposé un soleil : Nedjma, autour duquel gravite
nt un certain nombre d’étoiles grandes et petites, pourvues elles-mêmes de satellites. Si le soleil est fixe et brille à peu près toujours de la même intensité, nous ne le connaissons que par ses reflets sur les astres qui l’entourent et dont le mouvement régulier les approche ou les éloigne périodiquement de la lumière… » 5

Quelques colonnes plus loin, en conclusion de son article : « On voudrait qu’il existât en Algérie beaucoup d’esprits qui, comme Kateb Yacine, allient le sens de la plus profonde poésie à une lucidité sans entraves. Alors nous perdrions un peu cette crainte à voir triompher en Afrique du Nord des hommes qui sont séparés de nous par toute l’épaisseur des nationalismes périmés et des religions étouffantes. Kateb Yacine est ennemi de la France. Il n’y a pas de doute à se faire là-dessus, mais cet ennemi, pour les mêmes motifs que nous, se bat dans son propre camp contre tous ceux qui se font de l’homme une image mesquine, rabougrie, asservie à des croyances et des déterminations d’un autre âge. Il postule un modèle d’humanité qui, parce qu’elle visera à l’universel, n’aura pas honte de se dire arabe ou française. En attendant ce beau jour, admirons le courage de l’auteur et saluons son talent. » 6

Pour un livre qui suscite dans un pari mondain élargi très probablement bien plus d’éloges que celui de Kateb Yacine, et à son avis d’une manière injustifiée, un roman de… Jean Dutourd, il prend la peine de croiser le fer.
« Il se passe tout de même à propos de ce livre alerte, mais vulgaire, rageur sans être jamais pathétique, d’une forme habile, mais de pensée médiocre, parfois drôle, mais d’une drôlerie à la Jean Paulhan (que Jean Dutourd, sans relever beaucoup le niveau de son propos, imite jusque dans la forme de ses paragraphes) une étrange union sacrée des critiques et des journaux. Ah quel talent ! Jean Dutourd gros comme le bras. M. Mauriac est assez intelligent pour juger de la valeur de cette pacotille, et M. Pierre Daix suffisamment docile pour en dire du bien. Faire une cure de patriotisme sous la surveillance médicale de Jean Dutourd, cela paraît tout de même assez gros. Il n’y a pourtant ni conspiration ni mot d’ordre. En auteur avisé, Jean Dutourd a pincé la corde sensible, cette fibre cocardière de l’éternel petit-bourgeois français qui supporte brocards et plaisanteries pourvu qu’on n’attente pas à sa raison de vivre. « France, ma mère », ou « France, ma fille », la France est toujours pour lui une personne de la famille. Et, à simplement l’évoquer, les futés savent que, commercialement, ça rend. » 7

nadeau
Dernier exemple, quelques lignes en conclusion d’un article consacré au deuxième livre du jeune Philippe Sollers, Le Parc et dans lequel il s’amuse assez des soutiens que le jeune ambitieux a su capter très vite. Sans être si méchant, c’est envoyé.
« Cela fait très “nouveau roman”, dans le genre riche et sirupeux. Mais que l’épaisseur, sans être de la vie, soit de la phrase n’est déjà pas si mal. Pourquoi, à cette glu, ne viendraient pas se prendre un jour les oiseaux de la réalité ? » 8

Après ces quelques extraits qui indiquent la manière de Nadeau, se rappeler au passage, concernant notre homme, qu’il fut un des signataires du Manifeste des 121 (« Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie »), ou encore d’une lettre de protestation adressée au gouvernement allemand en 1974 à propos des conditions de détention des militants politiques de la R.A.F. (Fraction armée rouge) ou du S.P.K. (Collectif socialiste de patients à l’université de Heidelberg9. Nadeau ne marchande ses engagements ni ne mâche ses mots, qu’il préfère simples et directs ; tout est d’abord affaire de conscience, un point c’est tout. Et il n’hésite pas à polémiquer avec Sartre s’il le faut, comme ce sera le cas suite à l’exclusion du PC de l’ancien député communiste Pierre Hervé (pour sa publication de La révolution et les fétiches) en 1956 !

De ce volume de 1600 pages Typhaine Samoyault signe une préface idéalement éclairante et sentie ! « Tout en dénonçant les académismes, les snobismes, les propagandes. Tous ceux que “la guerre d’Algérie n’empêche pas dormir”, [Maurice Nadeau] s’emploie à dire ce que signifie être de gauche et comme la littérature est, selon lui, foncièrement de gauche ! » 10 Est de gauche pour lui tout écrivain véritable. Car il mène aux autres hommes. Et ceux-là se reconnaissent entre eux.

On peut penser que nombre de lecteurs d’aujourd’hui se plongeront avec envie dans cette période des années cinquante, remarquable à plus d’un titre. D’abord par un certain désarroi généralisé qui, en premier lieu, s’ignore. Aussi par la qualité des livres qui en émergent, et des enjeux ! Et la vigueur d’une jeunesse qui fera bientôt parler d’elle, les maîtres que nous suivons furent souvent de ce temps-là, il n’est pas si mauvais de les revisiter à travers la consignation du plus infatigable 11 serviteur, assurément un honnête homme.

 

1) Cf. Maurice Nadeau, Grâces leur soient rendues, Albin Michel, 1990.
2) Cf. Maurice Nadeau, Michel Leiris et la quadrature du Cercle, Julliard, 1963
3) Maurice Nadeau est mort à 102 ans, en 2013.
4) Maurice Nadeau, Soixante ans de journalisme littéraire - Les années Lettres Nouvelles, 2020, p. 610.
5) Ibid., p. 661.
6) Ibid., p. 664.
7) Ibid., p. 677.
8) Ibid., p. 1361.
9) Cf. Le Monde diplomatique, juin 1974.
10) Ibid., p. 20.
11) « Quel travailleur ! Sérieux et appliqué ! » C’est lui-même qui se présente comme tel dans le dernier chapitre de son livre de souvenirs (Grâces leur soient rendues, Albin Michel, 1990), où il se livre à un portrait de lui par un autre lui-même, non sans humour, quoique avec rigueur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.