De Stig Dagerman, un poème d’amour et de solitude

Poète existentiel comme il est un romancier existentiel, Stig Dagerman soulève toujours et encore la question de la condition humaine.

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« Or, il existe dans l’univers une douleur perçue uniquement
par celui qui n’est pas aimé »

Celui qui, à cause de sa jeunesse et de sa fulgurance (et par une facilité de comparaison), fut surnommé le « Rimbaud du nord », est connu surtout pour ses romans, L’Enfant brûlé ou L’île des condamnés en premier lieu, ou son remarquable Automne allemand, reportage visionnaire dans les décombres d’un pays défait. Les éditions Actes sud ont fait sa fortune posthume en France et un peu de la leur avec un court texte sombre et prémonitoire, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

«… personne n’a le droit d’exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. »1

Mais l’écrivain anarchiste suédois fut aussi un poète, notamment dans Abertaren, le journal militant dont il dirigeait les pages littéraires. Souvent des poèmes brefs et dénonciateurs, révoltés. Cependant, c’est une suite élégiaque ample et émouvante, inédite en français, que les éditions Centrifuges nous donnent à lire aujourd’hui. Indéniablement poème d’amour, cette Suite Birgitta n’oublie pas le monde pour autant. Dagerman ne se trahit jamais, on retrouve ici sa thématique la plus récurrente, la solitude. Poète existentiel comme il est un romancier existentiel, il soulève toujours et encore la question de la condition humaine. Prisonniers dans notre solitude, c’est au plus profond de cette solitude qu’on peut trouver la liberté. Même l’amour ne trouve son acmé – ou plutôt sa résolution – que dans la solitude. Et, bien sûr, la forme la plus accomplie de la solitude s’appelle la mort.

« Il est une prison connue de tous.
Une liberté que tous pressentent.
Je suis la serrure de ma propre prison
Je suis la clé de ma propre liberté
qui sait ce qu’est la liberté, Birgitta,
sinon celui qui aime à l’infini ?

[…]

Tous ceux qui doivent être aimés possèdent quelque chose.
Tous veulent être aimés pour ce qu’ils ne possèdent pas.
L’herbe pour sa hauteur, la pierre pour sa douceur.
La nuit pour son aube, le jour pour son crépuscule.

[...]

Il est une île de solitude, Birgitta,
où mènent tous les ponts blancs
C’est l’unique écriture de la vie »

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On sait que Dagerman mit fin à ses jours, clôturant une angoisse que l’amour n’avait su résoudre durablement. Admirable poème amoureux adressé à son aimée que cette Suite Birgitta, mais aussi tentative de vaincre par l’amour – à l’évidence la seule clef d’une prison à sens unique. Dont le jeune homme n’a pas réchappé, laissant sa gloire percer sans lui.

« Personne ne peut prétendre que l’humanité est en train de pourrir sans avoir, tout d’abord, constaté les symptômes sur lui-même. » 2

* * *

Stig Dagerman, Suite Birgitta [Birgitta Svit], (édition bilingue, postface et traduction de Claude Le Manchec), éditions Centrifuges, 2019. 7,50 €

Sur le site des éditions ⇒

1) Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (trad. Philippe Bouquet), Actes sud, 1981.
2) Stig Dagerman, Le destin de l’homme se joue partout et tout le temps (trad. Philippe Bouquet), in Plein Chant n°31-32 (1986).

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