Rétrécissement

En dépit de tous les avertissements, qui ose imaginer que c’est l’atmosphère elle-même qui rétrécit, sans doute pas en volume, mais en capacité ? Au propre comme au figuré, elle devient de moins en moins respirable !

C’est au « pays du milieu » qu’une sorte d’incendie a démarré à la fin 2019, avec tout le mystère qu’on prête aux attentats comme aux gestes inopinés. À partir de chiffres impressionnants jetés à l’encan, des données jamais relativisées ont semé le trouble dans le monde entier. Quand bien même le nombre de morts n’a rien d’exceptionnel si on veut bien le comparer, surmédiatisation aidant, la vitesse de propagation et la saturation des systèmes de santé dont on n’avait cessé de réduire la capacité produisent un effet de sidération. La pandémie de Covid 19 est l’occasion de nous installer tous dans un espace réduit lui aussi, avec menace d’autres menaces si on cherche à l’agrandir. À la plus grande échelle ; on procède à une génération d’angoisse, ce « on » étant situé à tous les étages de la société, du flot hyper-médiatique et harassant au flippé de service heureux de se faire délateur lambda. Les déplacements sont limités, le confinement décidé ça et là, de pays en pays, le dispositif sanitaire s’avère décidément exsangue et tout le monde s’en aperçoit enfin. Avec tous ces attraits, la globalisation marchande totalisante, dont cet épisode semble être un débouché synthétique, finit par donner le tournis – on feint parfois de réagir, pourquoi pas en faisant semblant de vouloir relocaliser une certaine frange de l’économie ? –, mais le tournis est une sensation de laquelle on ne revient pas de soi-même, on s’y est attaché, on y tient.

En dépit de tous les avertissements, qui ose imaginer que c’est l’atmosphère elle-même qui rétrécit, sans doute pas en volume, mais en capacité ? Au propre comme au figuré, elle devient de moins en moins respirable !

Cependant, il est des experts stipendiés par les pouvoirs publics (cela existe) qui expliquent, par exemple, l’innocuité des faibles doses de radioactivité dans l’air. Ils sont payés pour avoir des résultats qui rassurent, peut-être même en sont-ils convaincus, eux aussi. « Les habitants de Tchernobyl sont morts d’angoisse, non pas d’empoisonnement par le césium 127, ou autre toxique post-accident ! », « Les habitants de Fukushima, même chose. » Les lobbyistes et les experts, souvent français, ne manquent jamais une occasion de banaliser le mal. Au printemps 2011, leur première « bonne action », dans un Japon sous le choc, avait été de suggérer une augmentation du seuil minimal de tolérance pour le corps humain, le faire passer de 20 à 100 millisieverts. Car, selon eux, les petites doses ne sont pas dangereuses à coup sûr. Or il se trouve que d’autres scientifiques dont l’indépendance nous paraît mieux assurée montrent le contraire, par exemple Christine Fassert qui s’est vue licenciée pour faute grave de l’IRSN 1 sous prétexte que ses conclusions ne collaient pas avec ce qu’on attendait d’elle. 2 Du coup, ce licenciement de son poste entraîne la démission du Comité d’Orientation des Recherches de ce même IRSN d’un expert indépendant historique, David Boiley, directeur de l’ACRO. 3

De même que tous les efforts des lobbies et gouvernements sont pour convaincre les habitants des zones contaminées de renoncer à une peur des plus averties, et d’ainsi vivre mieux en toute innocence – pourquoi pas sans états d’âme ? –, des efforts comparables sont, par ailleurs et plus largement encore, déployés pour que chacun en vienne à trouver normale la vie à petite dose que représente un quotidien sous cloche, cerné par un confinement ou un couvre-feu, la surveillance et la contrainte. Les incohérences des dispositions prises, dont certaines peuvent certes être justifiées, apparaissent à tous. La confusion règne, la bureaucratie mouline comme jamais, c’est l’aubaine pour un régime de l’arbitraire, avec la pédagogie policière pour seul et solide moyen d’action. Quand une administration coule, vidée de ses forces vives tandis que son encadrement s’obésifie, elle ne disparaît pas, elle reste en place et elle pèse.4 À la surface, restent les éléments d’un service d’ordre pléthorique, déresponsabilisé, chargé de répondre non pas coup pour coup, mais coups par cas. En bonne partie acquise aux idées de l’extrême droite, pourquoi cette police chercherait-elle à la combattre, elle préfère se fixer sur les ennemis islamistes bien réels et ceux de l’ultra-gauche, fantasmés pour l’essentiel quand ils ne sont pas… fabriqués. Le danger terroriste vient à l’évidence bien davantage d’une extrême droite qui sent son heure venir, pourtant les déclarations des ministres et responsables préfèrent le nier pour mieux viser des opposants sans doute trop constructifs, que l’on situe à l’extrême gauche. Ainsi l’arrestation récente de quelques vagues « ultra-gauchistes » par la DGSI 5 prête pour le moins à la circonspection. Est-il naturel qu’une opération de type militaire soit mise en œuvre pour s’enquérir de militants, alors qu’une simple convocation aurait suffi ? Est-il légitime, en ce cas comme en d’autres 6, de pratiquer la torture ? Car enfin, incarcérer des suspects dans une cellule sans fenêtre, violemment éclairée en continu, avec six heures d’interrogatoire chaque jour, pendant quatre jours, voilà effectivement qui relève de la torture. Cela pour, bien sûr, n’en rien tirer, il suffit de lire les articles écrits au conditionnel que laisse échapper la presse, obligée de préciser qu’« aucun projet précis de passage à l’acte n’a été identifié à ce stade » 7. Probable fabrication de l’anti-terrorisme, qui ne sait plus comment se justifier autrement qu’en inventant des coups de filets, des ennemis potentiels devenus soudain des ennemis de fait. Ne sommes-nous pas tous des ennemis potentiels ? Qu’en disent les babillards politiciens, entre leur bêtise crasse et leurs multiples calculs électoralistes ? Et les citoyens, ignares ou informés, étonnés ou blasés, voteurs ou acteurs, avec ou sans masques ?

En réalité, outre celle que représente pour l’heure le djihadisme nihiliste, la terreur la plus présente est bien celle qui vient de l’État et de sa police, dans sa décrépitude avantageuse rehaussée des outils d’une oppression sans frein, elle interdit de fait aux gens d’aller manifester sans risques, de s’organiser de manière indépendante, de s’exprimer à leur aise, de revendiquer ; elle va jusqu’à interdire de penser, car elle préfère de loin avoir affaire à des ennemis brutaux et sommaires. Il est vrai que le niveau de conscientisation, avec toutes ses variantes et ses accents, paraît autrement plus développé dans les réseaux des jeunes gens politisés que dans les brigades de gardes-chiourme attachées à leurs basques. Penser est devenu le péché suprême au royaume des abrutis. La méthode mussolinienne employée – qui consiste à empêcher ces cerveaux de fonctionner ne fait pas blêmir nos ministres, ils la reprennent sans vergogne. Dernière blague en date : le fichage non pas selon les seules activités, mais selon les opinions, philosophique, politique, religieuses8 C’en est à un point que de nouveaux clivages se présentent, entre des personnes restées moralement conséquentes et les autres, on a pu voir, il y a bientôt une année, un ami de Macron, l’avocat François Sureau, s’élever contre de nouvelles dispositions liberticides, précisant bien qu’avec elles, « c’est le citoyen qu’on intimide, pas le délinquant ». 9 Peu avant lui, c’était le député centriste Charles de Courson qui, pour ces mêmes dispositions, évoquait avec émotion un retour au régime de Vichy. Les entendra-t-on sur ces arrestations récentes ? Il est permis d’en douter.

La pratique de la nasse dans le cadre de la gestion répressive des mouvements sociaux a été commentée, sinon documentée, ces derniers temps ; en quoi figure-t-elle le cadre de notre condition présente et à venir ? L’habituation des masses à la portion congrue, d’abord, et à l’obéissance, avant que ce ne soit à l’agonie passive et silencieuse, par empoisonnement chimique et/ou informationnel, c’est un autre aspect d’un même sort. Une sorte de déréalisation majuscule gagne le monde, avec l’ingestion organisée de fictions aux allures de réel tandis que des catastrophes surviennent, prenant des airs d’apocalypse. Sur l’écran, l’histoire ne s’écrit qu’avec des émotions, mais derrière lui – plein de sang et de larmes – c’est un monde en relief qui vient chercher le spectateur par les tripes. Toute glace se brise un jour.

En quelques années, les circonstances nous ont appris plutôt mal gré que bon gré, à vivre et à mourir à petites doses dans un champ de plus en plus circonscrit. Assurément sans plaisir, mais le choix n’est pas laissé : quand l’univers mental se restreint, l’horizon devient une limite là même on le voyait jadis comme un tremplin. Les ressources n’affichent plus leur mine d’opulence, ce que le rapport Meadows (1972) nous avait appris vient seulement d’arriver aux oreilles de tout le monde, il n’est que voir les têtes d’enterrement. La « société de contrôle » 10 nous a été livrée, avec tous ces attraits, sans que nous songions assez à nous en défendre. Et, si « ceux qui veillent à notre bien n’ont plus besoin […] de milieu d’enfermement », ils disposent du moyen de tous nous tenir à disposition, sous verrou social, policier ou sanitaire. Et si le droit à l’intime ou au secret n’a plus vraiment sa place, c’est que nous sommes dans un espace totalitaire. 11

C’est clairement la pulsion de vie que l’on cherche à réduire pour peu qu’elle ne profite pas à la monstruosité régnante, tandis que la pulsion de mort est encouragée comme jamais. Malheureusement, la nasse dans laquelle nous sommes pris implique suffisamment d’entre nous pour que nous ne sachions nous en extraire. Survivre en dehors d’elle relève d’un héroïsme biologique tel qu’il n’est plus guère envisageable. Et vivre dedans s’avère inacceptable, en sus d’être oppressant au dernier degré. C’est la nasse dans son entier qui devrait être secouée, soulevée (par quel levier ?), pourquoi pas dissoute ? sous peine de l’anodine, mais somme toute contrariante, extinction d’un groupuscule égaré dans le cosmos, qui se croit si facilement unique à force d’être seul, l’humanité.

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1) IRSN : Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire.
2) Cf. acticle de Christophe Labbé in Le Canard enchaîné du 23 septembre 2020. Ou ici : http://www.fukushima-blog.com/2020/09/l-irsn-licencie-une-specialiste-de-la-catastrophe-de-fukushima.html
3)
ACRO : Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest.

4) Cf. David Graeber, Bureaucratie, Les Liens qui libèrent, 2015.
5) DGSI : Direction générale de la sécurité intérieure.
6) Voir par exemple le traitement réservé aux migrants dans les Centres de Rétention Administrative (Cf. https://www.bastamag.net/Ce-qu-on-vit-dans-les-centres-de-retention-administrative-c-est-de-la-torture) alors que des milliers d’entre eux sont abandonnés chaque année à leur sort et meurent dans les eaux de la Méditerranée. Dont 700 enfants au minimum en cinq ans, nous dit l’ONG Save the Children, cité par Libération du 28/12/2020)
7) Cf. notamment : https://expansive.info/Qui-terrorise-qui-2533
8)
Décret gouvernemental du 4 décembre 2020 relatif aux fichiers Pasp (Prévention des atteintes à la sécurité publique). Cf. CQFD de janvier 2021.

9) François Sureau, in Le Monde, 4 février 2019.
10) Cf. notamment l’article célèbre de Gilles Deleuze (in L’autre Journal, mai 1990) : Post-Scriptum sur les sociétés de contrôle, repris in Pourparlers, éd. de Minuit, 1990.
11) Cf. Jacques Derrida, cité in Éric Sadin, L’ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun, Grasset, 2020.

 

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