Haut les cœurs ! avec Vuillard, encore

Éric Vuillard semble avoir inventé une sorte de nouveau format, moitié de poche et moitié de poing (comme on le dit d’une arme), un outil de transmission idéal pour les époques embrouillées, les attentions saturées. Les époques à démangeaisons.

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Le temps de faire court, Éric Vuillard sait le prendre. Et voilà qui lui réussit. Il semble avoir inventé une sorte de nouveau format, moitié de poche et moitié de poing (comme on le dit d’une arme), un outil de transmission idéal pour les époques embrouillées, les attentions saturées. Les époques à démangeaisons. En quelques chapitres troussés en orfèvre, il sait dresser un tableau essentiel et drôlement parlant. Quelque chose qui vient donner du grain à moudre, et même quelque tonus aux espérants et aux désœuvrés en mal de révolution – le mot révolte étant justement, que cela soit dit, un peu trop… court.

Sa Bataille d’occident disait son mot sur le gâchis majuscule qui ouvrit le siècle XXe, son Buffalo Bill, portraituré dans Tristesse de la terre, était pitoyable et prémonitoire, la gueule des grands dans L’ordre du jour apparaissait à sa bonne dimension, souvent cachée, minuscule ou bassement ordinaire. J’oublie Congo et Conquiscadors, et d’autres encore.

Éric Vuillard a su, dans 14 Juillet, nous faire revivre une prise de la Bastille autrement héroïque et collective. En sortant la plèbe de son anonymat ; moins populacière, enfin, que populaire et judicieuse. Il a su, je me répète, nous dévoiler une réunion insane et presque ordinaire, entre Nazis et financiers, en l’année 1933. Ce genre de rendez-vous arrangé qui vous fait l’histoire à coups de dizaines de millions de morts et un après-guerre incalculable. Il sait aujourd’hui, avec La guerre des pauvres, nous rappeler une histoire un peu lointaine et obscure pour nous autres, autocentrés, une révolte paysanne fortement avisée, mais que bien sûr la tyrannie, qui est le contraire de l’imagination, écrasa.

Une révolte en prolonge d’autres qui l’ont inspirée. La rébellion est alors affaire de campagne, de joug insupportable, de taxe impossible à payer, elle est devenue la seule réponse à l’écrasement. Quelque part dans le Kent anglais, un percepteur cherche un certain Wat Tyler. Tyler est absent de la maison mais sa fille ouvre la porte, et elle expose l’impossibilité de payer la taxe. Or, voici la fille malmenée, violée, choquée. Quand son père la découvre, il n’hésite pas et retrouve rapidement le précepteur, pour lui fendre le crâne. Ce qui était alors interdit ! Et Tyler, dans son emballement, prend la tête d’un mouvement qui soulève tous les paysans du comté. Des paroles circulent à force d’échauffement, on entend même qu’il faudrait abolir le servage. « Autant dire qu’ils veulent détruire la société. »

D’autres révoltes paysannes succéderont à celle-ci, partout en Europe. Car les taxes sont trop lourdes, car le servage est questionné, et l’idée d’égalité entre les hommes a surgi. C’est qu’il s’est passé aussi une chose primordiale. L’arrivée d’une technique diabolique : l’imprimerie. Il y a quelque temps déjà, un illuminé s’était mis à répandre des opinions étranges : « John Wyclif eut l’idée qu’il existe une relation directe entre les hommes et Dieu. De cette première idée découle, logiquement, que chacun peut se guider lui-même grâce aux Écritures. Et de cette deuxième idée en découle une troisième : les prélats ne sont plus nécessaires. Conséquence : il faut traduire la Bible en anglais. »

Bien entendu, l’honneur suzerain fut sauf, et John Wyclif fut condamné par Rome. Des années après sa mort, ses ossements furent brûlés. Rien que de normal. « On avait contre lui la haine tenace », souligne quand même Éric Vuillard.

Mais la graine était semée, Wyclif eut des disciples. Et ces disciples des alliés de fait. Tyler fut l’un d’eux. Mais il y eut bientôt en Bohème, sur le continent, un agité qui prit la relève, Jan Hus. « …il prêche dans la chapelle de Béthléem, à Prague, pour la réforme de l’Église. C’est reparti ; et le pape refait quelques bulles qui s’envolent en direction de la Bohême mais crèvent les unes après les autres sur les petits clochers de Prague. » En voici encore un qui sera brûlé. Ils sont trois papes à se chicaner le trône de Rome, mais se font copains comme cochons pour brûler cet hérétique.

Et c’est pourtant dans cette même Bohème qu’un autre récalcitrant va naître et faire des siennes, Thomas Müntzer. Celui sur qui Engels écrira, puis Ernst Bloch. « La différence entre Hus et Müntzer, c’est que Müntzer a soif, il a faim et soif, horriblement, et rien ne peut le rassasier, rien ne peut étancher sa soif ; il dévorera les vieux os, les branches, les pierres, les boues, le lait, le sang, le feu. Tout. » Il est vrai qu’il a des circonstances atténuantes, un père condamné à mort, une enfance mal contrôlée, un caractère trop à lui.

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À la même époque, un certain Luther traduit la Bible en allemand, et lui, Müntzer, s’adresse au peuple dans les églises et dans la langue du peuple. Il se moque des rituels, « le seul baptême est spirituel ». Le prince héritier et les puissants de la région veulent en savoir davantage sur la doctrine d’un tel homme, se faire une idée. Et voilà que Müntzer n’en rabat en rien, il fait montre de son habituel verve et, s’appuyant toujours sur les textes sacrés, il va jusqu’à déclarer : « Il faut tuer les souverains impies. » Par sa hardiesse, Müntzer introduit près des grands et en même temps dans l’histoire « un peuple plus envahissant, plus tumultueux, un peuple pour de vrai ». À soulever des campagnes de plus en plus nombreuses, à donner une conscience aux pauvres (qui ne l’ont pas tous attendu, loin de là), il soulève aussi des forces ennemies. Une armée de plusieurs armées va se mettre en branle contre ce peuple de paysans revendicatifs et déterminés, en guerre. Une armée des princes et des seigneurs, dont les protecteurs de Luther, chantre de la réforme que Müntzer n’a pas épargné, dans une proclamation fameuse, car pour lui s’en remettre aux Écritures ne suffit pas, il faut vivre en chrétien et transformer le monde. Luther n’a pas aimé cette critique, comme s’il était visé, et il en appelle maintenant à massacrer les insurgés. L’armée justement grossit et marche sur Frankenhausen où se tient Müntzer et le peuple rebelle. Elle joue à parlementer, le temps que les renforts soient tous présents, et, après avoir tout promis, après avoir joué à négocier, elle est prête, et alors elle pourfend, elle massacre tout et tous. Un des chevaliers protagonistes, Philippe de Hesse écrira par la suite : « Nous fîmes incontinent irruption dans la ville, nous la conquîmes et nous tuâmes tous les hommes qui s’y trouvaient. »

Une affaire de 4000 cadavres ! En dépit de rumeurs diverses et infamantes, Müntzer fut logiquement décapité. Éric Vuillard, dont l’empathie pour ces affreux paysans et ce fou de prédicateur d’extrême gauche avant l’heure ne peut faire mystère, s’en sort très bien, heureusement pour nous, car il nous promet au final, sans compter du sang et des larmes, une suite qui possiblement nous siérait : « … seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai. »

Ce ne sont plus des romans, vous dis-je, c’est une machine infernale…

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