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Billet de blog 7 mai 2021

Serge Ritman, une poésie à voix haute, un débordement vital

Il y a dans toutes ses lignes, et pas seulement entre elles, celle qui est chantée, la femme amourée vers qui tous ses vers sont tournés, mots qui sont pleins d’elle et de lui avec elle, tout le livre témoigne de l’amour possible et resté enfant.

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Écriture d’une grande force vibrante que celle-ci, une écriture qui emballe sur son passage révolte et sentiment – ce qui la constitue –, et elle court plutôt vite – la vitesse étant un thème caché de l’ouvrage – en un débordement effusif aux prises avec l’existence. Livre généreux d’un auteur mal reconnu, semble-t-il, des instances officielles de la poésie (c’est assez bon signe), Serge Ritman, mais heureusement la bonne auberge Tarabuste ne s’y est pas trompée, elle publie bellement un opus inscrit dans une série intitulée Dans ta voix, mes ritournelles.

[…]
pisser des deux côtés dans la mer
et le sable
boxer de face dans le dos des empêchements
remonter le présent du passé par le futur
du présent
tes villes pleurent l’extension d’un bonheur sans foi
les briques de Toulouse en bibliothèque
comme crient tous les morceaux de vivre des sans-voix
j’ai rêvé autre nuit de nos jours sans te retrouver
un garçon m’étreignait dans ses bras trop longs pour savoir
[…] 1

Vitesse du souvenir qui remonte instantanément à la surface qu’il n’a jamais quittée, en sentimental, Ritman ne tourne pas les pages avec l’oubli, il garde le meilleur et il aime autant le présent qui lui est fait que le présent qui veut bien aujourd’hui encore l’emporter. Dans une poésie qui tient du récit intérieur où se mêlent les temps, un télescopage heureux fourbissant images et humeurs. Loin du cérébralisme qui se prend pour pensée et tout aussi loin du pathos de robinet, Serge Ritman a traversé suffisamment de pays et de heurts, il n’a rien d’un ingénu et peut laisser parler ce corps qui a vécu, qui est le sien, les mots sont à tous les coups parlants d’être portés par l’expérience.

« les ronds-points devenus agoras
je te dis qu’on va souffler fort
circulez pas y’a tout à dire
démodent à toute vitesse les vieilles
rhétoriques des jeunes gestionnaires
en économie libérale hors-social
politique reste à trouver
au cœur de la colère les paroles
libres d’un vivre des égalités
solidaires sans les dualismes séparateurs
je respire à pleins poumons tes reprises
de vivante en utopie quotidienne
avec toute l’inventivité de nos peuples
rebelles qui passent les frontières
et tournent en ronds-points
à contre-sens des histoires officielles
tu me dis qu’on va faire résonance
ici et tout autour de nos méditerranées
ça tourne rondement avec
nos interférences
[…] » 2

Jouissance de la vie amoureuse, voilà qui alimente les pages de Dans ta voix, tous les visages disent Je, avec un bagage de rires sous le bras, car on rit souvent dans le flux de cette lyre. Une sorte de bonheur, peut-être bien, qui se nourrit de désir et de contemplation ; contempler la nudité de l’être aimé, par exemple, c’est se mettre à nu soi-même, comme pour écrire les mots qui diront tout cela. C’est ainsi tout un livre adressé, comme d’autres avant lui, à la femme qui lui rend l’amour qu’il éprouve et qu’il donne. C’est assez peu habituel que d’oser écrire en état amoureux, ou du moins de publier ces vers-là, or Serge Ritman ne recule pas, et il fait bien. Dans un temps d’une telle sécheresse qui voit les sentiments tournés en dérision, il est bon qu’un esprit indépendant assume à ce point d’être amoureux et de le montrer, car tout amour ne souffrirait de vivre sans témoins. L’amoureux ne vit pas que pour lui-même, il a besoin d’être vérifié par d’autres, sinon il se croirait fou.

qui peut savoir comment tu vas me dire
inévitablement et inconsidérément alors
je vais te redire toute des pieds à la tête
en plongée et tout contre je suis noyée
comment te dire vient de me rassembler
pas une image mais une constellation
ou alors la dialectique qui s’enflamme
comme une utopie tous ensemble tes je
te suis donc tu ris à mourir grosse d’utopie 3

Beaucoup de rire et d’improvisation, on ne laisse pas ici le temps de souffler, si bien que l’effet de ces textes prend d’abord à la surface, comme l’air prend la peau avant que d’aller aux poumons, que d’aller au poème. Au-delà de l’immédiateté, c’est le corps tout entier qui parle. On n’est pas là pour méditer ou ruminer le néant, on attrape plutôt de l’eau avec ses poings qu’il faut ouvrir, poème grisés mais pas poème gris, couleur de la vie à jamais éprise et qui transparaît dans l’élan d’une exaltation infinie dont Serge Ritman est le propagateur idéal.

l’origine du monde de Courbet n’est pas vraiment vu quand on veut réduire la mise à nu à la monstration d’un secret, à l’ouverture d’un temple, à l’accomplissement d’un interdit, à quoi d’autre encore
l’origine du monde de Courbet, c’est l’extraordinaire lumière de la jouissance autour de sa propre invisibilité, de son inconnu, de la nudité comme inconnue de la relation : ce tableau ne demande pas d’être voyeur : c’est toute la différence entre la maîtrise et l’abandon, le dévoilement et l’extase, le plaisir et la jouissance
l’origine du monde ne montre pas l’invisible, il crée l’invisible, c’est-à-dire tout ce dont on a besoin pour vivre la vraie vie 4

Il y a dans toutes ses lignes, et pas seulement entre elles, celle qui est chantée, la femme amourée vers qui tous ses vers sont tournés, mots qui sont pleins d’elle et de lui avec elle, tout le livre témoigne de l’amour possible et resté enfant.

« tu cherches son dos
nu en retournant la photo
sa moue rit de tes
manipulations elle te
dénude te regardant » 5

Toute mouillée d’amour, la poésie de Ritman déclare désir et soupir d’un même trait, non pas le soupir de l’ennui mais celui de la musique, qui attend le recommencement de la chair qui pense et engendre le moment qui est en train de se vivre à deux, en confluence d’attractions et de surprises. Bien rare aujourd’hui, je crois, quand l’austère et permutante « vérité théorique » ne cesse de se hausser du col, qu’un poète s’autorise de la joie amoureuse. Si cette joie s’avère contagieuse, il faudra le bénir, c’est-à-dire le remercier. Si elle existe juste à un moment, elle servira de repère pour plus tard et plus loin, nul n’est à l’abri d’une bonté qui survient au gré des combats et du repos.

[…]
sourouge et noirie
en sergéclair de tes yeux
alors mes 19 berges
et tes 23 ans après la résonance
t’embrassent tout
le fleuve noir
[…] 6

*

Serge Ritman, Dans ta voix, tous les visages disent je, éditions Tarabuste éditeur, 2021. 15 €

Site de l'éditeur

1) p. 32.
2) p. 127.
3) p. 108.
4) p. 69.
5) p. 71.
6) p. 31

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