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Billet de blog 7 mai 2022

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Pavés (2)

Les événements s’acharnent, quelle force leur opposer ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les événements s’acharnent, quelle force leur opposer ? Le temps n’est pas qu’une enfilade, il est aussi et notamment vertical et azimuté, et c’est nous qui choisissons, dans la limite des mots, j’allais dire : de notre conscience.
Pourrais-je vivre décalé jusqu’au bout ?

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Les yeux fermés, la poésie présente le monde, puisqu’il n’aboutit pas.

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Ce qui est source nous quitte. Le vol des martinets aperçus dans la fenêtre. Le velours de la taupe prise au piège. La mue du serpent séchée au soleil. Le crâne de l’épagneul posé sur l’étagère. La courge décomposée sur le rebord de l’évier.
Je me suis abandonné. La dépouille ignore le regret. Du moins, je (le) crois.

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Quelle œuvre d’art me renverse comme la nuit de mon aimée ? L’amour de mon amour.

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Au contact d’un ami je puis me croire vivant, mais que je revienne à moi-même, alors je cesse de jouer. Parler ne sert à rien qu’à brouiller la mort. L’ennui est notre nirvana, je n’attends rien d’autre. La douceur de la pluie préfigure avantageusement le suaire.

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L’homme qui ne travaille pas ne nuit à personne, sauf s’il n’a pas sa place – il nuit alors à lui-même, tout d’abord. L’esprit d’entreprise, tel que vanté partout, voilà le mal. Et la bêtise, c’est tout ce qui le justifie.

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Dans le jardin de Rosalie je me suis souvent penché sur cette fleur appelée désespoir, sans oser la cueillir. Peur de la déranger, de la réveiller, mais surtout peur de la tuer. De le tuer.

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Tandis qu’un rêve de chasse ou de souris traverse la cervelle du jeune félin tout noir endormi au soleil, le jaune d’œuf de la giroflée se réchauffe dans mon œil.

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Même les jardins publics sont devenus insupportables, à cause du bruit qui s’en dégage. Souffleuse à feuilles, tailleur de haies ou quelque autre tonnerre domestique, c’est chaque fois la garantie d’une journée très éprouvante tandis que, protégé par son casque anti-bruit, le tortureur jouit de ce qu’il inflige aux nombreux voisins. Être payé pour nuire à ses congénères, c’est, après tout, le sort de bien des travailleurs ; chaque augmentation de salaire sonne alors comme un encouragement au mal.

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Ne viens pas – j’y suis allé –, ne t’en vas pas – j’en suis parti. Tu entends la voix qui daigne n’en pas rajouter. Tu suis l’exemple qui ne se donne pas pour tel, ce courant d’air intérieur où encore et parfois tu restes immobile des siècles, alors que le temps disparaît. C’est à ce prix, peut-être, que le mot liberté prend du sens. C’est à ce prix que tu voyages sans attaches, le désir et l’amitié pour véhicules.

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Ceux qui meurent en Méditerranée, qui les a massacrés ? Se contenter d’évoquer le mauvais sort est un peu faible. Celui qui tient la vie d’un autre dans sa main, quel est son plaisir ? Quel est son tourment ? Son devenir.
La mort n’apprend rien de nous, ne nous regarde pas. Mais ceux qui meurent, faisons qu’ils nous enseignent (passion triste d'apprendre)…

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Exemple de conduite. Être défensif d’une part, combattre la globalisation marchande et prôner la relocalisation des économies (citoyennisme de base). Être attaquant d’autre part, combattre le nationalisme, la crispation identitaire, et agir pour que s’établissent entre les gens des rapports différents, à la fois désintéressés et plus intéressants. Distinguer le désir d’avec l’envie. La justice d’avec l’équité. Ce qui est de ce qui n’est pas. Et ne pas hésiter à changer, à renaître.

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À heure fixe un rayon de soleil frappe la table de la cuisine, une tasse vide légèrement ébréchée lui répond. Une rumba d’un autre âge grésille, sortant d’un vieux poste de radio branché sur le secteur. Toi, aveugle de désir, tu cherches avec les doigts la clef d’un corps qui n’est plus là, évanoui depuis longtemps. Dehors, un vieux chien noir veille devant la porte de cet enfer.
Quelques minutes plus tard tout se dérègle une nouvelle fois, le chaos et le vacarme régneront jusqu’au lendemain, même heure, même soleil, même tasse, même aveuglement. Et ce corps qui immanquablement revient, qui ne s’ouvre qu’à l’absence, comme si la mort te gagnait là où tu jouis de sa perte.

[...]

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