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Billet de blog 7 mai 2022

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La radio en été, les émissions à base de nostalgie, quoi de plus déprimant !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La radio en été, les émissions à base de nostalgie, quoi de plus déprimant ! Se rappeler malgré soi d’un air qu’on détestait déjà et qu’il faudrait apprécier trente ans après sous prétexte de succès, la loi du nombre entérinée comme loi d’airain, la loi du prurit valant la loi d’amour ; le tout débité par un vague sociologue de micro qui assure le service après ventre.

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Utile misanthropie, elle protège du crachat et de l’assassinat. La sociabilité forcée est le pire remède à l’ennui. Intelligence collective, pléonasme. Mais la grâce de la stupidité chez le reclus, c’est un vrai bonheur qui ne le lasse pas, presque un accomplissement (je parle en connaissance de cause). Aucun projet de paix perpétuelle sérieux sans une once de misanthropie paradoxale.

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État policier quand le ministre de tutelle encourage l’agent le plus brutal à suivre sa pente. Quand la terreur martiale fait office de légitimité. Quand la justice s’efface devant la police. Quand ton voisin croit protéger son pedigree en te dénonçant par avance. Quand la mort d’un homme dans les mains des hommes de l’ordre ne choque plus grand monde. Quand chaque agent devient l’agent le plus brutal en réponse au sourire prognathe du ministre de l’Intérieur. Quand le cerbère donne des conseils au vieil Hadès engoncé dans son casque.

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Mes vieilles mains sont mes fidèles témoins, elles me disent que je suis mortel. Que mes doigts sont des signes, sont des caresses, sont des outils de cuisine ou d’écriture. Mes vieilles mains se dressent dans mes poings, car j’abdique moins facilement aujourd’hui et j’ignore pourquoi mon impuissance fait des miracles. Je tiens mon sexe qui pend et se lamente. Me masturbe négligemment. Une odeur me revient, j’écoute le coquillage. J’ai aimé quelqu’un avec ma peau. La terre me recouvre, il est bien tard, bientôt.

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Au fond je n’aime personne. Sinon comment accepterai-je de partir ?
– Mais que dis-tu ? c’est d’aimer qui rend le départ acceptable.
– Non, au contraire, cela ne se dit pas, mais mourir est révoltant pour qui aime. Et délivrance pour qui n’aime pas.
– Comment choisir d’aimer ou de ne pas aimer ?
– Voilà bien qui ne vient pas de soi, mais dépend des hasards ou des dieux.

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Jamais exprès, jamais leur faute, les amis qui font mal. La mémoire qui joue à omettre et finit par oublier, mais pas toujours. Et toi, parfois, tu as blessé un ami, une amie, et tu ne l’as jamais su. À tout hasard, tu ne te le pardonnes pas.

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Une fois noté, ce n’est plus. Un autre s’empare de l’espace et y fait son ménage. Je n’habite plus ici. Ne me rendez pas responsable, de grâce !

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Ne jamais travailler est la première règle. Vous me voyez prendre au sérieux quiconque y dérogerait ? Lutter contre la passivité, c’est bien sûr promouvoir la paresse. Combat sans relâche que de ne pas obéir, que de ne pas commander. Le mendiant, le cambrioleur, l’ascète sont les modèles parfaits. Le politicard ou le technocrate, la pire espèce de parasite.

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J’avoue facilement. Pour le plaisir d’avouer, j’avoue. C’est un tel vice que de noyer la justice, pourquoi m’en priverais-je ? En revanche, les faits qu’il m’est impossible d’avouer, ce sont justement ceux que j’ai vraiment commis, ou que j’aurais dû commettre.

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Dans le désir charnel, que désires-tu ? L’effacement dans un autre corps ; toucher le réel ; posséder celle que tu aimes ; la sentir jouir, te relâcher ; te tendre ; convertir l’absence ; pleurer, apostasier, dominer, apparaître, éjaculer, pénétrer la peau, voir, s’installer dans le temps mort, et que tout s’arrête… Tu désires que le désir s’en aille à jamais, mais peut-être un jour manquera-t-il à ton aimée. Et son désir à elle ? Le désir de l’autre, c’est ce qui te panique le plus, tu crains parfois de ne pas y répondre. Tu es trop vieux. À quoi es-tu prêt ? Abandonneras-tu enfin ces bêtises ! Les bêtes ne s’embêtent pas… Tu reviens vers un visage, tu fermes les yeux, l’embrasses. Non plus de désir, un enlèvement. Tu es amoureux.

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Si le réel joue à cache-cache avec notre perception de la vie, c’est que « nous ne sommes pas au monde ». Augmenter la dose ne suffit plus. Le pouvoir est partout, comme un leurre, il n’y a besoin d’aucun commandement. La flicaille rassure par sa vétusté ; avec des moyens certes nouveaux elle assassine comme avant, et même mieux. La terreur dont elle se fait spécialiste en ces temps de « gouvernement sans gouvernés » conforte la martiale idée selon laquelle nous sommes bien plus commandés que représentés. Elle produit un brutal effet de réel, mais elle ne relie rien et n’a rien à voir avec l’existence. La terreur sème tout juste l’effroi, et paralyse. La peur prend la place de l’imagination, c’est gagné ! Alors la mort seule concurrence avantageusement le pouvoir, mais une mort où rien ne manque (deuil, violence, douleur, vertige), alors que le pouvoir manque de tout, qu’il est l’impuissance même, meurtrière et impérative. En attendant la fin de la descendance, du cauchemar généalogique…

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