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Billet de blog 7 mai 2022

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Pavés (4)

Comme s’il n’y avait qu’une page dans le livre.

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Comme s’il n’y avait qu’une page dans le livre. Comme s’il fallait sacraliser le miroir. Comble de l’immobilisme (idéal de la bourgeoisie).

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Il disait : « Acheter un objet c’est faire entrer la mort dans sa maison. » Et il a déserté.
Un jour il a réapparu avec une arme dans la main. De l’angle du trottoir jusqu’à la fenêtre, la balle a tracé une droite parfaite. La victime, qui était morte depuis longtemps, m’appela soudain par mon prénom, qui est aussi le tien.

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Veille ou sommeil, c’est à les confondre souvent. Là où je me retrouve ni le sang ni l’interprétation n’ont leur place. Aucune familiarité ne s’y prétend première, je me conserve volontiers loin de moi. Veille ou sommeil, étreintes à fronts renversés : journées noires signées par l’apathie et des nuits bleues et inventives. La fidélité la moins perverse, c’est à mes songes que je la dois : songes de glaise et d’oxymore. Est-ce plaisir monstrueux ou bonheur imbécile qui, à chaque goulée de salive, vient me trancher la gorge et corriger mes pas ?

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Je ne puis entendre le mot « bonheur » que comme une coïncidence. L’eudémonisme me paraît toujours comme une tentation de la ponctualité. Y a-t-il possibilité d’articulation parfaite, ou simplement effective, ou probante, entre les êtres ? L’accord entre intérieur et extérieur de soi paraît le plus difficile à trouver, on ne se lasse pas de tendre vers lui. La mort le réalise enfin, c’est la décomposition. Quand les mots « présence » et « absence » se confondent, il y a peut-être une forme de bonheur. Le soi ne sourit pas, et quoi de plus accueillant que le vide ?

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La corde qui nous sépare n’a pas fini de pendre. J’appliquerai au réel une méthode infaillible et tu reviendras vers moi à la force de mon poing. Salissantes, les prières du corps ; j’ai faim de résultats dès que je me fais cruel, pourquoi pas sanguinaire. Pas plus de pardon pour l’un que pour l’autre, ta mort est comme un génocide, l’encre n’a plus qu’à me croire, l’oubli à te soumettre au néant. Les frontières ne sont que des leurres. Par temps de chien tu me tueras, c’est bien parti.

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Dehors encore trop loin, sortir avant la fin du tremblement, adieu les précipices de l’air du temps, je m’accroche à la perspective, l’horizon en 3D, ce qui m’écrase me recompose, un simple baiser redessine la chair initiale, je vagis d’être monument, soupçon me suffisait. « Vas-tu finir ton goûter ? », me crie maman. Et je vomis des idées de grabuge, des chaos de cartables, mon carnet ensanglanté me court toujours après, avec la même note dans la marge, en rouge, qu’il faudrait toujours payer, et mon regard incrédule tourné vers le même professeur caché sous le masque de n’importe qui.

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Jadis ennemi des théories tu n’avais rien à déclarer, et voici que, saturé de remembrances, tu bavardes sans plaisir. Tu ignores le nom des choses et tu oublies le tien, depuis toujours tu te veux réceptacle. L’univers transparaît en toi, la nuit se rassemble ; une femme épouse ta peau, tu t’abreuves à sa source. Que lui donnes-tu sinon silence et désespoir ? Tu protèges ses secrets sans les avoir surpris. Même cendre derrière même masque. Ton cœur la touche, sa violence reste muette. Le désir est là pour en finir.

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D’avoir délivré sa mère il reste à se délivrer soi-même, et quelques sentiments passeront. Mourir et naître sont d’un même âge, vertige et crevaison, l’abcès de la conscience remonte la peur. Verbe être ou verbe vivre, air ou art, l’amour démembré s’éprend de noyade, et toi de suffocation.

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Les vieux ne bavardent pas moins, et remplissent l’air de leurs bras. J’ai de plus en plus de choses à dire et redire, comme pour ne pas considérer ce peu de place où mettre les mots. Moins j’ai de blanc sur ma feuille, plus j’écris petit et agrandis mon thème. Entre les mots rétrécis, entre les lettres minuscules, j’intercale un soupçon, un sursis ; cela fait rire mes jeunes amis, mais c’est moi qui demeure encore sous ma peau, et si j’accepte de me taire, je suis fait comme un rat.

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Que le sort de tel ou tel puisse faire débat – doit-il vivre ou pas ? – voilà bien l’insupportable. La politique pratiquée, en ce domaine comme dans d’autres, est admise par la plupart, qui laissent faire. L’insupportable est alors ce qui se supporte le moins mal. Des lambeaux de fierté ou de joie subreptices n’y changent rien. Témoin de ma veulerie quotidienne, je ne m’acharne pas trop à persister dans mon être, quoique je souffre de m’insupporter.

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Tu t’es souvent tuée, jusqu’au jour où tu as manqué la marche. Le suicide nous passionnait : « Comment a-t-il fait ? » demandais-tu dès qu’un mort avait fait le pas de lui-même. Tu aurais voulu écrire le livre de Guillon et Le Bonniec, c’était trop tard… Ce que nous avons pu rire en tricotant des scénarios infaillibles ! À chaque fois, nous finissions occis par nos propres et funestes pièges, mais speculatio est tantum speculatio, et le « mercredi suivant, le cadavre était toujours vivant ». Jusqu’au jour où j’ai délibérément pris l’ascenseur, et toi l’escalier. Ta tombe m’a devancé.

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Cœur de granit, cellier de patience où la queue du temps se brise. Les marées nous rongent la nuque, les enfants se détachent. Tregor amoureux, vieillesse non coupable – vivre déchire par beau temps. Michel Dugué marche ses pas de Pors Hir à la pointe du Château, tout chagrin le hante et tout paysage l’embrasse – ici ne s’efface pas d’ici. Pourquoi lui-même n’y reviendrait-il ?

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Confondre les plans, c’est la limite des gens trop entiers. Si tu ne te soumets à quelque règle intérieure, tu n’exerceras aucune liberté. Les lois ne sauraient être identiques d’un espace à l’autre, d’une saison à une autre ; et le sage a plusieurs dieux. Inutile de comparer, règles et lois sont distinctes, et elles ne regardent que toi. Quand l’autre apparaît véritablement, tu l’accueilles et le quittes, l’instant lui-même sert de visage à la mémoire.

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Qu’il faille s’identifier pour s’émouvoir, n’est-ce pas la faillite de la sensibilité ? La tyrannie des faits divers, qui servent de prétexte à des lois monstrueuses, voilà bien un aspect du néo-fascisme triomphant. Mécanique de vengeance ; refoulement sexuel, viol et contre-viol : où sont les progrès dans une société qui n’a aucun sens ? Sans transcendance, pas d’avenir. Tu as beau reculer, tu ne rajeunis pas.

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Le propre de l’humain : sa propension à étendre son champ relationnel. C’est du moins la thèse du réjouissant cosmologue Jean-Pierre Petit. La seule justification acceptable à terme de la technologie serait, selon lui, d’aboutir à la mise en relation avec des sociétés extra-terrestres, et d’aller voir toujours plus loin. Sinon c’est l’anéantissement de l’humanité par le gâchis industriel et technique, ce qui se produit sous nos yeux.
Les idées modestes – Petit et son modèle Janus – semblent provoquer un blocage idéologique incompréhensible si l’on ignore l’esprit grégaire qui régit le troupeau académique. Par ailleurs, l’idée de liquider l’espèce humaine n’a semble-t-il, rien pour déplaire à ce troupeau ; pour autant – qui sait ? – avec ou sans ces scientistes bornés, la plaisanterie aurait peut-être su durer…

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Clef du cheminement : avec leurs obstacles et leurs surprises, les distances sont primordiales. Sinon règnent le bruit, l’étouffement, le chômage des mœurs. Ou bien tu fais le tour du monde, ou bien tu t’engages dans le labyrinthe ; par épuisement ou par jeu, tu te frottes au vertige du néant.

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