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Billet de blog 8 mai 2022

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Pavés (5)

La plus grande distance n’avoue jamais son âge...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La plus grande distance n’avoue jamais son âge, il est pourtant sûr qu’un jour elle nous rattrape.

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Le sens de la hache et la ligne des ans ciblant l’aubier. La marque du destin sur un visage qui doit conclure. Un bruit animal qui sort d’une bouche. Des doigts perdus sur un clavier, le nom d’un étranger que l’on ne sait reconstituer, croyant pourtant l’avoir connu. La perte de la mémoire, la déchirure des mots, l’apostrophe qui s’agrandit entre le verbe être et l’article, entre le phénomène et son caractère. L’éloignement n’est plus en mesure de se corriger, comme si la peau n’allait plus jamais sentir une autre peau jusqu’alors familière.

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Ce besoin de race pour ne pas accuser l’espèce, blague des plus mesquines, des plus éculées. La peur de ce qui est trop faible ou trop fort. Alors, pousser le plaisir jusqu’à l’enfer ? N’a-t-on assez de ce suicide pour interroger enfin, non pas la vie, mais l’être ?

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Tribus plutôt que nations ? Les échelles endormies servent de barreaux aux prisons. Beaucoup d’entre nous sont traversés par l’Empire et se croient toujours seuls. La paupière découvre l’œil, mais qui la commande ? Aspirant souverain, je me bats contre les cloisons et j’agrandis mon âge.

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Espoir ou désespoir, optimisme ou pessimisme, si nous sortions de ces dilemmes pauvres. Quoi de plus désespérant que d’espérer, et quoi de plus bête que l’optimisme ? Le pessimisme, bien sûr, tout autant ! Sombres équivalences, pour seulement s’en remettre au lendemain.

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Ne comptez pas sans la perspective, me dites-vous, car il faut bien garer le présent ! Un moi averti ne reste pas derrière la porte. À l’intérieur, se récusant, le dernier des sceptiques attend lui aussi quelque chose ou quelqu’un, de sa cellule on l’entend murmurer dans l’hygiaphone : « Reviendrez-vous me voir ? »

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Il y a musique décorative et musique monumentale, et puis il y a une musique qui fait danser. Elle touche au corps, le fait bouger sans qu’il en ait dit pourtant quelque chose. Si l’œil pleure, c’est bien que le cadavre en soi a dansé. Bach dansait son jazz en improvisateur né, il lui suffisait d’amorcer la pompe en écoutant une œuvre de Buxtehude, de Pachelbel ou de son oncle Christoph 1, et alors il laissait aller sa liberté, sa source divine, c’est-à-dire dansante.
1) Cf. La petite chronique d’Anna Magdalena Bach.

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Le nombre de poètes est incalculable. Il suffit de consulter n’importe quelle anthologie pour voir qu’aucun de ceux que l’on connaît n’y apparaît. Et si d’ailleurs ils y étaient, alors je vous jure bien que je ne les connaîtrais plus !

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Cela fut raconté par lui-même, en modifiant la situation et le gros des détails ; il avait aussi, ce qui va de soi, changé le nom des protagonistes ; c’est pourquoi je vous épargnerai une redite, et vous ne saurez donc jamais comment ils se sont rencontrés, ces deux-là !

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Combien il est ridicule d’amasser tous ces livres, et en plus d’en vouloir écrire d’autres ! Certes, mais il faut bien vivre à son tour. Et y a-t-il vraiment moins de vanité à gagner honnêtement sa vie et à obéir aux convenances qu’à jeter des mots sans relief sur un papier de rien du tout ?
Quant aux forêts décimées, depuis que les bipèdes ne se torchent plus dans les frais ruisseaux, nous savons bien qu’elles courent un grand danger. Et (heureusement) nous avec.

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À peine avais-je médit de lui qu’il se vengea, le mot « panne » n’avait pas fini de couler entre mes lèvres que l’ascenseur se contracta, que la cage s’arrêta. Un bruit de satisfaction narquoise, grincement d’abord, déglutition métallique ensuite, ponctua cet affront aux bonnes mœurs.
Avec ou sans âme, inanimés sont les objets, et tout autant les machines, j’en avais bien la preuve. En effet, j’eus beau demander pardon, dresser sur le champ un hypocrite éloge du yo-yo, la cage resta cage, et nous autres retenus à l’intérieur, entre le septième et le huitième étage. Il fallait une intervention humaine pour ramener l’engin à la raison : un ouvrier certes silencieux et caressant qui, nous délivrant, eut l’air de se dire que la prochaine fois, sans vrai motif, il nous garderait plus longtemps prisonniers.

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Ce chien qui aurait dû s’appeler Ubac, j’avais suggéré qu’on l’appelât plutôt Bacchus. Quel fou, ce Briard ! Il nous promenait souvent au bout de sa longe, et attirait les regards. J’ai dû entamer bien des conversations inutiles à cause de lui, j’en serai presque devenu sociable si tu n’avais pas mis fin à cette relation entre toi et moi, et donc entre moi et lui. Avant de, quelque temps plus tard, mettre fin à tes jours.

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Habitant près d’un cimetière, il y a pris goût, le voici croque-mort. Je l’ai connu crêpier, agent d’entretien, éducateur, monteur, cadreur, étalonneur, metteur en scène, et donc bien sûr vidéaste. Mais aussi doubleur, déménageur, chanteur, acteur, chiropracteur, coach minceur (en Hollande), greffier, réalisateur, pilote de Canadair, garçon de table, hypnotiseur, cambrioleur, réparateur de datcha en Yakoutie, écrivain, chauffeur routier, employé de banque, ouvrier d’usine, homme politique. En fait, il m’assure qu’il est essentiellement cossard et qu’il passe le plus clair de son temps à ne rien faire. Et je le crois, car je sais que, même perdu dans sa paresse, Protée fait encore semblant. Cependant le masque déclare son propre aveu et s’agite comme une anguille hors de l’eau. Caméléon sans doute, menteur sûrement pas, quoique grimacier. Quoique… comédien.

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Derrière le masque de l’exhibition se cache une conscience mauvaise et clandestine.

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Ce visage d’une simple voix dans le téléphone, ni vu ni entendu depuis plus de quinze ans. Presque le même âge, perdu dans le décompte des années… Que veut dire être vieux quand on est reclus dans sa solitude ? Si la vie a un sens, elle le garde en secret, il nous échappe. Nous sommes condamnés à prier. Je ne crois ni en Dieu ni au diable, j’ignore l’origine et j’ignore la fin ; le temps nous a bien attrapés, je n’avale pas sa flèche. Mais à la réflexion, quoique je fasse, il s’agit toujours de prier. Je prie, je me soulève et je prie.

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