Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

345 Billets

1 Éditions

Billet de blog 8 mai 2022

Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

Pavés (6)

Le refus d’être stratège et de parvenir...

Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le refus d’être stratège et de parvenir, c’est l’honneur des vivants authentiques. Héroïsme vain plutôt que résultat probant ? Peut-être. Vomissant médailles, assurance, descendance, satisfecit ; se nourrir de traces, de brûlures et d’embrassades, elles sont noyaux des joies dont je souffre, à la bonne heure et de bonne guerre.

*

Une littérature à succès est forcément une littérature qui convient, même si elle ne convient pas. Chaque auteur rêve d’atteindre son lecteur, mais combien ont l’occasion de devenir l’objet d’une industrie qui seule permet d’obtenir parfois ce résultat ? Il y a beau jeu ensuite de prétendre y avoir échappé par principe.

*

L’abandon des réfugiés à leur sort ; les guerres commerciales et militaires menées contre les faibles et les ilotes (qui, au mieux, sont contraints de se battre sans relâche pour survivre dignement) ; ici-même, les massacres pour l’exemple de contestataires ou d’excentriques, noirs ou arabes de préférence – une moyenne de quinze meurtres (de personnes désarmées, donc !) commis chaque année par des agents assermentés. Le rôle politique laissé à la police, forcément impunie, non pour ces dérapages mais bien pour ses missions implicites. La liste est longue des férocités nécessaires au maintien de l’ordre dominant. Reste la place admise pour l’indifférence, que des passions viennent brouiller ça-et-là. Et parfois j’entends le mot « révolution », il gronde tel un moteur bourré d’essence qui chercherait en vain, non pas sa route, mais la nature – ou seulement la forme ? – du véhicule à mettre en branle.

*

Le souci de la modernité ou même la tentation de se déclarer d’avant-garde, voilà bien qui touche au ridicule. Tout réinventer, oublier le passé à coups de trique ; et parvenir ainsi au parfait entre-soi générationnel qui assure, autant que les lois martiales, l’ordre séculaire. Cependant, l’expérimentation – en art, en soi, en politique – n’est-elle pas l’utilité première (la source de l’autonomie) ?

*

Le besoin de ne pas dormir et la nécessité de dormir, comment concilier ces deux attractions, aussi impérieuses l’une que l’autre ? Le plaisir est immense de s’allonger, de sentir la vague du sommeil arriver sur moi, m’enlever, véritable ravissement. Le besoin pourtant, de plus en plus exprès, de ne pas me laisser voler mon temps d’attention et de travail. C’est ainsi peut-être que les faux suicidaires (moi ?) reculent le moment de partir, ils ne sont jamais prêts, ont de plus ne plus de choses à faire, une œuvre (la plus importante !) à terminer, etc.

*

Si j’étais philosophe j’essaierais de travailler sur l’idée d’agrandissement. Reprendre cette idée vitaliste selon laquelle pour qu’il y ait jouissance de vivre il faut qu’il y ait sentiment d’un accroissement de la vie même. Du fait d’une « cause extérieure », l’amoureux souffre d’un débordement qu’il ne sait garder pour lui-même. Il doit agrandir le monde pour que l’objet de son humeur (sa foi ?) puisse prendre sa vraie place. Si la référence à l’espace vital, jamais assez grand, réclamé par la secte nazie, sonne encore assez mal, l’idée tout aussi scabreuse de croissance (celle des P.I.B, des chiffres d’affaires, des flux commerciaux, des richesses) reste le cheval de bataille des économistes libéraux et autres, sans qu’on sache s’ils ne confondent pas leur misère libidinale avec l’équilibre du monde.

*

Pour ce défaut de vigueur qui apparaît au fil de l’âge, et que l’on cherche à compenser par une meilleure intensité, il n’y a pas à faire un procès à la nature, mais peut-être à sa propre économie. Au lieu de réclamer toujours plus d’espace pour obtenir toujours moins de vitalité, il serait sans doute judicieux d’en réclamer moins pour en obtenir davantage.

*

Ce besoin (primaire) de gagner en intensité à mesure que l’on perd en puissance. S’imagine-t-on jamais la prégnance du souvenir chez un vieillard rencogné dans sa solitude. Ou l’affolement déguisé en présence.

*

Plus l’espace est confiné, plus je me sens prisonnier et plus j’exalte la liberté. J’ai toujours su exploiter ma réclusion, jamais mon affranchissement. Le grand air ne bat pas monnaie, il n’a rien à dire.

*

Penser n’est peut-être qu’une souplesse du langage lui-même, fût-il mutique ou réservé. Observer un langage de l’extérieur, c’est une occurrence réservée aux étrangers, ceux venus d’un autre univers. Mais là encore, croyant cela, nous raisonnons à l’intérieur, mus par un réflexe inutile.

*

Au nom de l’humanisme on a tout dévasté, au nom de la dévastation on peut déshumaniser.

*

Rennes, 2019. Après l’évacuation d’un immeuble squatté, il y a deux mois, c’est maintenant un campement-bidonville de près 400 personnes, dont 60 enfants, installé dans un parc municipal ; sans que la préfecture ne propose de solution, en dépit de l’obligation légale. Rien qu’une opération de police qui voit douze fourgons de CRS et une dizaine de véhicules de gendarmerie encercler le camp le temps d’un contrôle d’identité systématique. Des bénévoles trop peu nombreux se chargent de secourir ces réfugiés demandeurs d’asile. Ce qui à d’autres époques eut été un scandale humanitaire ne suscite plus guère d’émotion. Inutile d’aller chercher le repli (identitaire ?) dans les franges de l’extrême-droite, il est, de fait, général. L’indifférence effective (y compris la mienne) et la crispation xénophobe se donnent la main pour ne plus la tendre à quiconque. Certes, les « réseaux sociaux », « gilets jaunes », « mouvements de grève », « mobilisations de jeunes gens », sont autant de messages encourageants ainsi envoyés (un combat non gagné restant à l’état de message), mais ces phénomènes entraînants font-ils déjà une société ? C’est comme si, sur terre, alors que le signal de la fin résonne à tout bout de champ, nous n’en étions qu’au début.

*

« France, pays de la non-réponse », déclarait il y a quelques années à son professeur un jeune étudiant étranger avant de repartir définitivement dans son lointain pays 1. Vestige spécifique des classes privilégiées d’anciens régimes, en effet, cette propension tout aristocratique à ne daigner converser spontanément qu’avec ceux qu’on estime égaux ou supérieurs, ou alors directement utiles. C’est pourquoi, sans doute, suite aux pannes d’ascenseur à répétition dans notre immeuble, la lettre collective de réclamation des locataires adressée au directeur de l’entreprise immobilière qui gère nos appartements est restée… sans réponse, tandis que les loyers continuent d’être payés, sans faute.
1) Cf. André Bernold, J’écris à quelqu’un, Fage éditions, 2017.

[...]

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.