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Billet de blog 8 mai 2022

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Pavés (7)

Il est pour moi le nom emblématique de l’esprit français.

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Il est pour moi le nom emblématique de l’esprit français. Ce peuple, ou plutôt ses arrogants représentants, n’ont cessé de dresser des murailles, de lancer des projets gigantesques ; ils ont le génie de la structure, de la force centrale, et de la résolution définitive, Maginot est leur modèle. Cette ligne que l’ennemi ne pourra franchir à aucun prix, on a bien vu combien elle a servi, mais la certitude avait joué son rôle, le confort intellectuel avait pu continuer sa routine, le bourgeoisisme faire son travail de ramollissement et d’inertie. Pourtant Maginot n’en finit pas de gouverner la France. Il a le visage de la suffisance et de la compromission. « Qui gagne avec l’ordure prend un air dégagé. » écrit Henri Michaux dans Face aux verrous. Pour ce qui est de l’air dégagé, on est servi ; quant à savoir qui a gagné et s’il y a des gagnants, c’est une autre histoire.

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Le jet d’un pavé dans une vitrine bancaire est aujourd’hui présenté comme la pire des violences. Les bien-pensants (éditorialistes, politologues et politicards, philosophes de plateau, etc.) réunis par la télévision n’en démordent pas. De même qu’un pet lâché dans certain contexte bourgeois provoque l’effroi, un pavé messager conduit instantanément à la fiévreuse indignation de ceux que l’assassinat d’un jeune homme par un flic de la BAC laisse parfaitement froid. Il faut croire que ce qu’on reproche aux « émeutiers », c’est surtout de ne pas porter l’uniforme ! Les spécialistes ne supportent pas qu’empiètent sur leurs plates-bandes des amateurs capables, à moindres frais, de susciter quelque significatif fracas. Le jour où les grands patrons prendront la fuite (sait-on jamais), on peut supposer que ce même pavé aura tout juste été dopé à la dynamite.

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Pas plus que mon sens de l’ennemi n’est très affûté, je n’ai l’esprit de corps. En cela, probablement, n’ai-je pas non plus de sens politique. Il se trouve que, lors d’une discussion d’idées, je me sens rarement en désaccord, et j’aime bien donner raison. C’est au moment de m’exprimer, après coup, en silence, que je commence à écrire contre mon camp. Mais quel camp ? Ni celui-ci, ni l’autre. J’ignore son nom, il est secret. Je ne saurais toutefois le déserter.

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Se réaliser est aussi vain qu’échouer. L’erreur se tient en amont, elle consiste à vouloir tenter quelque chose, à nourrir un projet, fût-ce d’habiter son propre temple. Révélant son propre mal, l’œuvre de sang parle sans discours et sans signature.

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« À la limite, la vie, c’est ce qui est capable d’erreur. »1 écrit Michel Foucault quelque part. L’hyper-rationalisation à l’œuvre cherche justement à supprimer l’erreur, sans doute en vain, mais réduisant de fait les chances qu’aurait la vie de se débrouiller avec le réel. Le remède de cheval tue parfois la maladie, plus souvent le malade. Et plus les chevaux sont petits, plus le jeu est passionnant…
1) Michel Foucault, Introduction [à G. Canguilhem, Le normal et le pathologique] in Dits et écrits, T2, p.429-442.

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Je gredin. Tu vertueux. Première vitesse. Les chiffres-scalpels, les hasards de décombres, un ténu sentiment de résultat. Que vois-tu dans l’œil de ce miel ciré avant d’y enfoncer la lame du couteau ? La tasse de thé réchauffe la paume, des larmes d’hiver prennent des allures de songes, malgré toi, tu gravis le réel.

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Ce lit dans lequel je viens de me réveiller, cette lampe allumée, ce bloc sténo où j’écris sur des feuilles détachables, ce stylo japonais, et l’écriture, comme pour m’obliger à faire des phrases qui sont déjà là, esquissées dans l’air, en suspension, et que je dois donc aider à faire vivre en les gravant avec sérieux sur la page éphémère d’une journée qui peut-être n’aura pas lieu.

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Un (bon) article sur Julien Bosc dans Le Matricule des Anges de ce mois-ci. C’est fou comme tout semble aller bien pour lui depuis qu’il est mort. La reconnaissance post-mortem, c’est la belle jambe dont seuls profitent ses survivants, c’est leur récompense à eux, d’avoir été perspicaces avant les autres, d’avoir approché, aimé de son vivant celui dont la fréquentation est désormais impossible. Les poèmes qu’il nous laisse constituent son corps le plus concret, le plus réel. On pourrait presque dire qu’avant même qu’il ne les écrive, ils étaient déjà sa seule et secrète réalité.

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Ce qu’on appelle aujourd’hui communément « culture », c’est-à-dire ce qui est consommé sans nécessité première, se nourrit pour une bonne part d’un certain snobisme. Pénétrer un domaine particulier, s’en prévaloir ensuite, rechercher autant la distinction que le plaisir des sens ou le plaisir de connaître, voilà bien l’exercice favori du désœuvré en mal de reconnaissance ou de situation. Il suffit de me regarder.
Issu d’un milieu dans lequel personne ne lit, ne va aux expositions, aux concerts, ni même au cinéma (je n’ose bien sûr évoquer le théâtre ou l’opéra), aurais-je donc grandi sur un terrain inculte, alors que la rivière coulait à deux pas de la maison, qu’un taillis la bordait, que mon père retournait certains champs, que des vaches paissaient dans d’autres ? On peut vivre dans une ferme, pétri de tradition religieuse, d’habitudes saisonnières, de jeux bucoliques, être sujet à la contemplation, à la rêverie sans objet, et être considéré par soi-même comme parfaitement ignare (la culture télévisuelle ne valant pas pour un ambitieux). C’est une grande réussite du marché : la moindre proposition artistique doit être monnayable et rentable pour obtenir de la considération, devenant ainsi un objet culturel. D’ailleurs, mode utilitariste aidant, il a été question à un moment, par simple renversement (qui ne fait qu’expliciter une équivalence), d’avoir la « culture du marché ». Ainsi la boucle était bouclée,  l’effort de distinction noyé dans un flux objectif. Du plus notable en quelque endroit, je suis devenu le plus vulgaire, le snob en moi n’a plus qu’à se rhabiller.

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