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Billet de blog 7 août 2017

« où j’apprends à ma mère à donner naissance », d'implacables poèmes de Warsan Shire

Nourris de récits entendus ces temps-ci, entre Afrique et continent blanc, on ne sait bien, mais à chaque fois une situation précise et des morceaux de vie à vif, ces très beaux et incisifs « poèmes de l’autre » pour ceux qui à aucun prix ne peuvent dire : on ne sait pas. Nous autres.

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Warsan Shire est née en 1988 au Kenya de parents somaliens (ou somalie), elle a grandi en Grande-Bretagne. Ses poèmes, traduits de l’anglais, sont… implacables…
Sur le site Lexilogos cette acception : Littér. Que l'on doit inéluctablement subir. Ciel, lumière, pluie, soleil implacable ; destin, maladie, sort implacable.
C’est bien de cela qu’il s’agit dans ce recueil, le premier publié en France, de poèmes que l’on ne peut éviter de saisir, tant ils sont directs et frappent où ils veulent. Des poèmes qui ont quelque chose à rapporter, à tracer : ambiance en même temps que témoignages fragmentés, kaléidoscopiques. Des poèmes nourris par les mots d’une mère qui a parlé à sa fille, quand c’est elle, la fille qui écrit, après coup. Nourris de récits entendus ces temps-ci, entre Afrique et continent blanc, on ne sait bien, mais à chaque fois une situation précise et des morceaux de vie à vif.

Neige

Mon père était un ivrogne. Il a épousé ma mère
le mois qui a suivi son retour de Russie
du whisky plein les veines.
Pendant leur nuit de noce, il a chuchoté
à son oreille des histoires d’avions de chasse et de neige.
Il a dit le mot en russe ;
ma mère refoulant les larmes d’un cillement a étalé ses paumes
sur ses omoplates comme si c’étaient les ailes
d’un avion. Plus tard, pantelant, la tête posée
sur ses cuisses il l’a touchée,
en a ressorti deux doigts luisants,
et lui a faire voir ce qui en son propre corps
de la couleur neige se rapprochait le plus.

L’univers de fond est arabo-musulman, avec des mots-marqueurs qui apparaissent ça et là, dont on retrouve la traduction dans les notes. On sent l’époque et l’ambivalence d’une situation, ce télescopage des valeurs où tout se brouille facilement, mais avec lequel il faut composer sans cesse. Et une jeune fille aux aguets, qui écrit, écoute les siens, va au devant d’eux, les questionne, mais ne se laisse rien conter. Elle n’a froid aux yeux ni au cœur. Les siens mais aussi les autres, qui sont tout autant les siens, depuis cet endroit où l’époque exsude. Des « poèmes de l’autre » pour ceux qui à aucun prix ne peuvent dire : on ne sait pas. Nous autres.

Warsan Shire

Je les entends dire rentre chez toi, je les entends dire putains de migrants, putain de réfugiés. Sont-ils vraiment si arrogants ? Ne savent-ils pas que la stabilité est pareille à cet amant à la bouche pleine de douceur se coulant sur ton corps un instant ; et l’instant d’après te voici tremblement gisant sous les décombres et les devises anciennes, attendant son retour. Tout ce que je peux dire, c’est que naguère j’étais pareille à toi, cette apathie, cette pitié, cet accueil à contrecœur et maintenant chez moi c’est la gueule d’un requin, maintenant chez toi c’est le canon d’un fusil. On se verra de l’autre côté.

Ces poèmes sont traduits par Sika Fakambi dans la (nouvelle) collection corp/us, qu’elle dirige aux éditions Isabelle Sauvage.

***

À ma fille je dirai
« Quand viendront les hommes, tu t’incendieras »

*

Warsan Shire, où j’apprends à ma mère à donner naissance, éditions Isabelle Sauvage, 2017.
Sur le site des éditions Isabelle Sauvage : ici

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