Une anthologie des poèmes de Jordi Pere Cerdà

Assurément, Cerdà fait corps avec la nature qui non seulement l’entoure mais vit en lui, lui qui en est un élément sensible et partageur. Sa poésie célèbre végétaux, animaux, minéraux, espace, tout y est comme magnifié, tant il y est étonnement immergé.

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Jo em sento nu i cru,
com la canya de gel
florida a la finestra

Je me sens nu et cru,
comme le roseau de gel
fleuri à ma fenêtre,
1

On peut appartenir à la littérature de l’hexagone sans pour autant avoir choisi la langue française, c’est dans l’idiome populaire de son enfance, celle des chansons qui couraient alors que ce boucher devenu librairie entama et déroula son travail d’écriture jusqu’à être reconnu comme un des tout grand écrivain de son époque en son « pays ». À travers le théâtre, la poésie, le roman, Jordi Pere Cerdà compose en quelques décennies une œuvre rayonnante, la langue catalane, dont il use, l’inscrit d’autant plus dans un pays bien circonscrit entre France et Espagne, que chevauche sa Cerdagne natale. Il fallut les plus grandes distinctions accordées par ses pairs pour que l’écriture passe d’une langue à l’autre. La traduction en français d’une partie de sa poésie a permis à un public plus large de le découvrir et l’apprécier. En 2006, c’est un roman magistral qui est traduit et publiée par les éditions Cénomane. Aujourd’hui, c’est une anthologie bilingue de ses poèmes que proposent les éditions La Rumeur libre dans une traduction d’Étienne Rouzès.

Ets posat damunt la serra
com un pa sus d’una taula ;
la crosta cremada i negra,
una ganiva l’ha fesa,
fent un carrer dins la molla
amb parets clares de segle ;

i és allà que el gra s’esvessa,
portals obert de les eres,
eres mortes, eres vives,
amb femers tots grocs de palla
i el fanal d’una garbera
que diu : « Aqui viuen home ».

[…]

 

Tu es posé sur la montagne
comme un pain sur la table ;
ta croûte brûlée et noire,
un couteau l’a fendue,
traçant dans la mie une rue
aux murs clairs de seigle ;

c’est là que l’on bat le grain,
portails ouverts des aires,
aires mortes, aires vives,
avec des fumiers jaunes de paille
et le fanal d’une meule de foin
qui dit « Ici vivent des hommes ».

[…] 2

Assurément, Cerdà fait corps avec la nature qui non seulement l’entoure mais vit en lui, lui qui en est un élément sensible et partageur. Sa poésie célèbre végétaux, animaux, minéraux, espace, tout y est comme magnifié, tant il y est étonnement immergé. Cependant, s’il reste les pieds sur terre, il touche à une sorte de magie évidente rien que par l’accentuation de ce rapport qu’il crée avec ce qui lui apparaît comme une partie de soi. Si Cerdà est attaché aux hommes – il fut longtemps conseiller puis maire de son village – il fait montre en sa poésie d’un amour fatal de et avec la nature et le quotidien qu’elle inflige.

Avec lui la vie de l’homme ne se coupe jamais des saisons ni des hautes-terres de Cerdagne. Pierres et pluies, lumières et oiseaux coulent dans son sang ; un amour indéfectible anime le monde ; une pulsion qui nous appartient autant qu’elle nous dépasse, et de si loin.

Jo em sento al ventre el part
anguniós del mascle,
un borronar de sang
enrogint l’arç del goig.
Ensems un vast deliqui
ve a entebeir la terra
molla de neus passades ;
em sadolla un desmai,
per la barra dels ossos,
com una mort secreta,
com un viure immortal.

Je sens à mon ventre la naissance
tourmentée du mâle,
un bourgeonnement de sang
qui fait rougir la ronce de mon plaisir.
En même temps une vaste extase
vient tiédir la terre
humide des neiges passées ;
je suis comblé par un vertige
qui traverse mes os,
comme une mort secrète,
comme une vie immortelle. 3

Pas seulement poète, Cerdà fut aussi dramaturge, et son écriture théâtrale semble d’une toute autre tonalité, pas de lyrisme ni même d’image poétique dans ce travail-là, mais plutôt une ouverture sur une réalité humaine et sociale bien spécifique, avec la question linguistique qui n’est surtout pas oubliée. Je me fie ici à Jean-Pierre Tardif – longtemps animateur de la revue Oc, et lui-même poète –, dans un article consacré à Cerdà et publié dans la revue Altermed [repris ici] en 2008, il écrit aussi : … il fonde en 1960 le ‘‘Grup rossellonès d’estudis catalans’’ dont il dirigea la rue : Sant Joan i Barres (1974-1978). Le parcours de l’homme est du militant est marqué, on le voit, par des choix et des engagements particulièrement significatifs. Mais que l’on ne s’y trompe pas : si l’on retrouve bien sûr cette implication vitale dans l’œuvre, ni les poèmes ni la prose de Jordi Pere Cerdà ne relèvent de la littérature engagée stricto sensu, encore moins des ‘‘œuvres à thèse’’. »

Le même Jean-Pierre Tardif parle pour Cerdà d’une poésie de la présence, et c’est bien de cela qu’il s’agit, une présence au monde et à l’autre jamais démentie, qui est l’encre même de son écriture.

Jordi Pere Cerdà Jordi Pere Cerdà
Il est heureux que cette anthologie donne la langue originale, le non locuteur peuvent saisir le rythme et la sonorité des poèmes tels qu’ils sont sortis de la plume de Cerdà. C’est là un beau travail d’édition qu’il faut saluer, puisse-t-il trouver à Cerdà de nouveaux lecteurs, qui seront bien récompensés, car cette poésie nous rattache à une dimension autrement essentielle que la forme prise trop souvent par le bruit du temps.

Prisonnier d’un pays
qui forme sur la carte
l’hexagone en sueur
d’un sang qui fut rouge,

prisonnier de ce pays je suis
Prisonnier de ce peuple
où le bourgeois têtu
a barré chaque porte
sur la radio ouverte,

prisonnier de ce pays je suis

Prisonnier de mon être
porteur d’une révolte
comme le mors du cheval
rumine le sang séché,

prisonnier de mon pays je suis

Si j’ouvre une fenêtre
aux murs de l’habitude,
ce sera seulement par devoir,
pour que mon passé témoigne.
Une fleur aigre de doute
dans ma chair s’enracine
avec la peur pourrie
de notre impuissance

(1955) 4

* * *

Jordi Pere Cerdà, Comme sous un flot de sève – Anthologie poétique, traduit du catalan par Étienne Rouziès, éditions La Rumeur libre, 2020. 17 €

Sur le site des éditions

 1)  p. 110-111.
2)  p.16-17.
3) p. 64-65.
4) p. 96-97.
5) p.16-17.
6) p. 110-111.

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