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Billet de blog 8 mai 2022

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Pavés (10)

Comment se fait-il que nous ne sachions nous débarrasser des mots qui ont servi à tuer ?

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Comment se fait-il que nous ne sachions nous débarrasser des mots qui ont servi à tuer ? Mais quel mot ne se laisse emporter ? Le mot liberté enivre toujours et sert encore à effacer. Tous les mots savent enivrer. En faudrait-il de nouveaux pour suspendre le sens, en faudrait-il de neufs qui ne se laissent pas prendre si facilement ? Le mot communisme, n’en parlons pas. Cependant la mise en commun, aussi la mise en communes. Le mot qui nomme quelqu’un, par exemple Louise Michel, ou Jules Vallès. Et que ce qui distingue soit signalé par sa propre voix, que chacun dise « je m’appelle » et prononce son nom comme il brandirait celui d’un dissident.

*

Qui n’a pas vérifié qu’il pouvait y avoir miracle n’a pas vécu. Que ma paupière puisse se soulever, cela n’est-il pas incroyable ? J’ai aussi traversé d’étranges coïncidences, fait des rencontres inattendues autant que sublimes. J’ai même rencontré l’amour. Pas de guérison spectaculaire, pas de multiplication des pains, mais des apparitions réconfortantes, des beautés qui rattrapent des douleurs. Quant à la résurrection, avouons que le miracle serait que jamais il ne se produise.

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Assis ce soir sans rien faire, abattu par une journée trop riche d’humanité, je reste coi, pensif, épuisé par l’activité réitérante d’une mémoire saturée à laquelle s’ajoutent des nouvelles toutes récentes, funestes. La pensée d’en finir caractérise une fois de plus ces moments creux, à l’écart ; trop lâche pour me battre encore et imaginer en quoi ce combat a un sens, je suis gagné par la tentation ultime. La mort sera bienvenue. J’ai bien vécu, la solitude a été mon amie la plus fidèle, jusque dans l’amitié et dans l’amour. Je ne possède rien, j’ai la religion de l’amitié et j’ai reçu la grâce de l’amour partagé, je possède tout.

*

Il faut absolument que l’argent brûle les doigts. Il n’est pas fait pour être conservé, il n’appartient à personne, c’est le bien public par excellence. Un bien artificiel, exogène, qui ne saurait s’intégrer à quiconque. Il est fait pour qu’on joue avec lui, non pas pour augmenter sa puissance ou la nôtre, mais bien pour la diffuser, la partager, lui faire prendre de la vitesse. L’argent est une vitesse. L’homme qui l’accumule et en restreint l’usage n’est qu’un pauvre type ralenti ; l’artiste ou le prodigue, dans toute leur noblesse naturelle, ne gardent rien pour eux et ne s’arrêtent pas sur le chemin qu’ils tracent. La voie qu’ils ouvrent est celle de l’apesanteur et du communisme naturel.

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Un ami, c’est quelqu’un qui, sans forcément (pouvoir) le dire, connaît ta valeur (quand toi-même tu l’ignores). Et toi, tu connais la sienne.

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La quantité de monde sature la société. Trop de monde, au sens de « trop de gens ». Mais pas trop de mondes ! Car pas assez ! L’inflation démographique dresse des murs devant l’horizon. Pourtant, personne n’est en trop. Ou nous sommes tous en trop, ou personne de l’est (les prédateurs ne sont jamais les mêmes selon qui les désigne). Moi qui aime être seul dans la foule, quoique révolté par la misère et le « néo-féodalisme » (l’acceptation de l’écrasement des uns par les autres), je me sens physiquement bien dans cette jungle urbaine, ma misanthropie y trouve son compte et mes amitiés sont assez nombreuses et riches. Cependant, rien que le bruit rend inadmissible la situation ; la présence des autres, le bruit comme déchet de l’âme humaine parmi les plus significatifs. Les massacres les plus sourds se produisent sous nos yeux, nous marchons sur des cadavres ; la bande-son a été trafiquée pour que ce soit supportable. Pour être joyeux il faudrait être innocent ; les enfants sont déniaisés dès le plus jeune âge, rendus complices de cet enfer. Oh non, pas trop de mondes ! Pas trop d’issues ! Pas assez !

*

Elle n’émerge pas d’un trop plein, même si elle s’en nourrit, la réflexion naît d’un vide. Ou plutôt, dans le vide. C’est au réveil, tout juste basculant d’un monde à l’autre, encore sur le seuil de la journée que rien n’a déjà encombré, que je suis réceptif à la lecture et que je puis aussi aligner quelques images ou quelques idées. Dès que les informations apportées par la lumière et le frottement à la réalité quotidienne ont commencé à m’envahir, je ne suis plus en état de repérer le sentier dans la jungle du présent, de même que la page a cessé d’être blanche.

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Certes l’appartement est couvert de livres, pourtant, idéalement, je ne peux lire que dans une pièce vide, sinon j’ai tendance à laisser les livres se lire entre eux. Ou est-ce le découragement devant une telle quantité, un tel choix, sachant que tout ce qui est là m’intéresse ? En outre, je ne lis que d’un œil, l’autre restant branché sur l’horizon, aussi ne suis-je plus jamais absorbé par un texte, et pourtant je continue de chercher quelque chose, comme lors d’une vérification. Quelque chose ou quelque espace, le mien. Quelque chose ou quelqu’un, qui est mon double, la clef de ma désertion, mon absence.

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Ceux qui méprisent les croyants – ignorant qu’ils sont aussi des croyants – me font rire. Généralement les plus sujets aux hallucinations, ils les dénient tout autant, mais s’y soumettent. Si bien qu’avec eux l’humanité n’échappe à la foi que pour mieux plonger dans la superstition. Ils sont également persuadés par le progrès ou par ce qu’ils appellent « la raison ». Est-ce bien raisonnable ? Certes l’histoire est de leur côté, mais quelle est la cible de cette modeste flèche du temps ? L’efficacité est-elle le prix de ce piège ? Mon parti sera toujours celui des contemplatifs, des paresseux, des rêveurs, des déserteurs. Et puisque cela, être en dehors, ne suffit pas, « nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité »1.
1) F. Nietzsche : « nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité », in La naissance de la tragédie.

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Je me réveille dans le bain de la même rumeur, d’un jour à l’autre le monde paraît égal, il est pourtant frappé sans cesse par les accidents qui, résolument, le dessine. Accidents naturels, ou aussi bien hasardeux, on les devine parfois d’avance, à force de les rendre inévitables. Ainsi comment ne pas songer que mes yeux s’ouvrent chaque matin sur le décor d’un lent suicide qui va en s’accélérant ? J’ai beau me reprocher de rester sentimental, je demeure attaché à ce qui s’en va et indifférent à ce qui vient. Aucune curiosité en moi ne cherche à dévoiler l’avenir, aucune supposition ne prend place. Aveugle ou devin, qu’importe. Il suffit d’un seul mot, que la myopie du présent m’aide provisoirement à récuser : horreur.

*

La question du végétarisme sonnait comme une coquetterie, voici qu’elle paraît aujourd’hui cruciale. C’est bien là le signe que nous sommes passés trop loin dans l’histoire, nous n’acceptons plus d’être dévorés et aussi nous ne voulons plus manger de carne. N’étant plus maillon d’une chaîne, nous voici nourris de scrupules, l’humanisme nous a détaché du reste. Le fatalisme a perdu des forces, la cruauté n’a fait que progresser, n’est-ce pas le prix que fait payer la raison ? Je puis rester ignorant, mais innocent, c’est impossible. Alors qu’on dispute à propos du crime contre l’humanité, ne faudrait-il pas dire plutôt que c’est l’humanité qui est le crime ?

*

Chape d’angoisse et de honte. L’heure de ranger ses ancêtres dans un local qui sera le dernier, juste avant le cercueil. Beaucoup de soin et de douceur, sans doute, et leurs regards sont beaux, mais cela ne suffit pas à faire étincelle.
Le feu ne prend plus, la tristesse est d’ores et déjà infinie. Eux sont du côté de l’acceptation, ils n’ont plus le choix, la marée emporte tout ; moi je me découvre crispé sur le refus, dans un effort vain.

*

À présent que, sécularisés, nous voici privés d’éternité, nous reste l’infini que rien pour l’heure ne paraît savoir restreindre. Nous devrons patienter encore, la dernière vitesse de la course n’est pas encore atteinte.
Et si le temps n’est bien qu’une dimension de l’espace, est-ce que la disparition de l’un entraîne la disparition de l’autre ?

*

Réduire les distances par la vitesse, ou comment s’éloigner de ce qui nous est proche. La contemplation n’appartient plus qu’aux ahuris, la sollicitude aux désœuvrés. Dieu vit à ma porte et j’adore des idoles qui me sont vendues par des médiateurs culturels. Combien d’artistes et combien de sages véritables resteront ignorés alors qu’ils sont si rares parmi tous ceux que le spectacle nous propose ? Inutile pourtant de s’en offusquer, de crier à l’injustice ou au mensonge ; un monde sans injustice, sans mensonge existe déjà : n’importe quel charnier.

*

J’ai toujours exécré l’esprit de connivence, tout ce qui n’engage pas la solitude. Même le besoin de se conforter me paraît suspect. Rien n’est acéré que par déséquilibre, ce qui est raisonnable en soi provoque la destruction hors de soi, le pire criminel dispose toujours du meilleur argument pour agir, il vient de l’inventer. Je songe que les êtres les plus sages n’en sont pas moins des torturés, l’indifférence (l’impassibilité) n’est jamais qu’un moyen. Mais sans doute, avec l’idéologue ou le bureaucrate, on est enfin parvenu à un conditionnement absolu qui voit l’être se replier jusqu’à l’atrophie, devenir le robot que certains rêvent de s’approprier, oubliant que la condition était de devenir soi-même l’instrument, celui qui n’a plus à commander, ni à réfléchir.

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La clef n’est pas bonne à grand-chose, tout juste sait-elle tourner sur elle-même. La serrure se méfie des interruptions, son ressort est ce qui ne ressort jamais. La charnière est l’organe préféré du temps. L’initié enfonce les portes ouvertes, du moins les a-t-il envisagées quand beaucoup n’ont jamais vu le mur qui s’étend. L’enclos se mesure avec les membres d’un seul corps, l’univers.

*

J’ai souvent pris sur moi pour ne pas étrangler mon vis-à-vis ; là où il y a de l’incontrôlable (même contrôlé), il y a de l’être. Il faut toujours en rabattre et ainsi on a toujours tort, et on le sait. Il faut étouffer l’être pour ne pas succomber à la vie. Nous voilà réduits à l’existence, à la destinée, au devenir mesquin. Parfois, le mal déchire le voile, c’est l’être ; sa convulsion a gagné l’effroi. L’abîme ne supporte aucun masque, aucune durée, pas même un plongeon. Béance impénétrable.

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Les plus avares supportent mal la générosité chez autrui, elle les blesse. Ainsi la bourgeoisie a toujours écrasé le baladin, fût-ce en l’assujettissant. Ainsi le créateur désintéressé évolue-t-il dans l’indifférence des siens quand il n’en subit pas le mépris, la déportation. Les beautés les plus subtiles, celles qui auraient dû nous sauver de la terreur et de la bassesse, ont pour la plupart été occultées par la jalousie, l’envie, l’inertie, l’immédiatisme.

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Lorsqu’une personne meurt on dit qu’elle est partie, on ne dit pas qu’elle est arrivée. Aucune distance n’a pourtant été franchie. Ou alors…

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Cela aura été une des fraudes les plus manifestes de notre époque, celle qui fit des établissements publics dédiés à la lecture les plus fervents propagateurs du livre numérique, en dépit d’une résistance, ou plutôt d’un non-désir des lecteurs eux-mêmes. Le capitalisme industriel ne trouve jamais meilleurs alliés que parmi la puissance publique. Sous couvert de progrès (terme qui a perdu peu à peu de son aura, à force d’avoir été le prétexte d’un embrigadement technologique et normatif), de révolution, il s’agissait évidemment de conforter une industrie de contrôle qui ne manquerait pas de s’étendre à tous les champs et de réduire les capacités d’attention et de réflexion qui font la résistance et la créativité, et surtout la liberté individuelle, et donc la possibilité d’une vie collective qui ne soit pas assujettissement de masse.
Pour l’heure, le livre papier tient le coup, mes jeunes amis semblent plus enclins à la lecture sur papier qu’à la dévoration en mode surfing sur tablette ou smartphone, mais c’est au grand dam des lobbies qui ne ratent aucune opportunité de capter des clientèles potentielles, innombrables.
On peut compter sur les cadres des bibliothèques publiques, devenues médiathèques, ceux-là mêmes qui ignorent tout de la littérature et ignorent si volontiers la production des éditeurs les plus exigeants, ceux-là qui censurent par omission nombre d’ouvrages ainsi occultés, pour relayer sans le dire les souhaits des politiciens à la remorque des grandes firmes. Les textes et l’écriture sont ainsi mis à mal par le nombre statistique et le fétichisme de la nouveauté technique, oubliant la part de mémoire qui constitue l’ossature d’un monde qui, sans ces travaux de destruction menés par des imbéciles, aurait sans doute pu durer encore.

[...]

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