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Billet de blog 8 mai 2022

Pavés (11)

Ces raisonneurs que j’entends çà et là, très forts en leur domaine…

Jean-Claude Leroy
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ces raisonneurs que j’entends ça et là, très forts en leur domaine, et dont pourtant j’ai l’assurance (qui me vient d’où ?) qu’ils ne connaissent rien. J’ai en moi un ou des repères qu’ils ne trouveront jamais, crispés par leurs acquisitions de savoirs, tandis que j’erre sans cesse, assez pour voir ce qui, parfois, me retient.

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Il y a du nomade en tout penseur. Rester nomade pour rester vivant. Mais on ne choisit pas ce que l’on ne peut vouloir.

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Bien des choses que je pense sont inaudibles, alors je ne les dis à personne. Et je vis ainsi, éloigné même de mes proches. Toi aussi, tu as tellement d’inadmissible enfermé en toi, que tu tolères sans l’admettre, le choix ne t’est pas donné. Se tenir, se retenir, jusqu’à quel point jamais nommé ?

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Je n’ai jamais rien su apprendre et ce que je sais je ne le sais pas. Bien sûr j’ai tout appris de ce que j’ai vu, entendu, lu, perçu des autres et de mon environnement, mais je n’ai pas été formé à une fonction, à une spécialité. Je suis incapable de me plier à une méthode, à une discipline, a fortiori à un cursus. Je ne plaisante pas quand je dis que ce que j’ai peut-être saisi, je l’ai contracté par rêverie ou par inquiétude. Volontiers et tout au long de ma vie, je me suis rendu disponible à quelques maîtres d’occasion, iconoclastes, qui ont su m’absorber avec tact et intérêt. Pour tout dire : avec amitié. Je fus leur étudiant, à eux qui, pour la plupart, n’avaient jamais été professeur ni songé à l’être.
Aujourd’hui, c’est comme si j’étais rempli de fils et qu’il me faille, pour répondre à une question ou m’ouvrir d’un sujet, tirer sur l’extrémité de l’un d’eux ; et alors il me faut encore le temps de le remonter et de voir où il me mène, à quel autre il se rattache. Ainsi ne puis-je par avance m’engager sur quoi que ce soit, j’ignore toujours où me mène le fil qui est en moi, celui que je dois choisir à l’instant, avant qu’un hasard ne le coupe.

*

Alors qu’un vocable réputé des plus chastes peut devenir obscène dans certaines bouches, il n’y a pas de mots véritablement grossiers. C’est ton rôle, poète, que de les mettre tous à égalité avant de les instrumentaliser selon ta voix et ton adresse. Volontiers adepte du mot cru, Gustave Flaubert ou Léon Bloy furent des maîtres en écriture, plus récemment Marcel Moreau. La grossièreté, en revanche, et toujours venue de la bourgeoisie d’affaires ou bien sûr de la noblesse aux mœurs ancillaires. Un commandement brutal se cache volontiers sous des manières lisses. Il suffit d’observer nos tyrans pour constater combien la courtoisie travaillée est la marque de l’ordure.

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Ma position politique : défendre un monde d’amateurs. La professionnalisation en toute chose est la pire solution. Le monde de l’entreprise et de la valorisation qui s’est construit jusqu’à maintenant ne saurait être le mien ; toute personne qui le prend au sérieux me paraît, au mieux, grotesque, mais le plus souvent méprisable, et nuisible.

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C’est pourtant vrai que l’exclu, c’est toujours moi. À vous aussi, cela fait la même chose, le même effet ? C’est lassant d’entendre parler des exclus alors que je vois bien que s’il y a sur terre un seul exclu, c’est évidemment moi, l’incompris. Moi le rejeté, à qui personne n’adresse la parole sous prétexte que, d’avance, je tourne le dos. À qui personne ne répond quand j’écris une lettre impudique en oubliant de préciser mon adresse. Que l’on montre du doigt intérieurement, je le sens bien quand je marche dans la rue en étant très concentré, comme perdu dans mes idées, alors que je surveille les regards des piétons pour vérifier mon prestige. Le premier exclu, c’est moi, victime de la pire injustice qui fait que les autres existent, et même davantage que moi, car ils sont conciliants quand je ne le suis pas, car ils sont aimables quand je m’attache à paraître méprisant, à force de l’être. Ce qui fait que l’exclu n°1, c’est moi, et cela n’est pas près de changer, espérons-le.

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Celui qui a des armes, les armes le tueront ; celui qui est nu, il sera fort, et il vivra. Ainsi j’écris ma bible avec mes mots et mon sang, le ton en est solennel et il provoque le sourire. Mes armes naissent dans le papier ou dans l’instant de la parole, je ne saurais les connaître par avance, ce qui est de moi ne m’appartient pas.

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Ce couvre-feu, comme déjà ce confinement, a fait de nous des assignés à résidence, c’est ce que j’ai entendu souvent ces temps derniers, ce qui me donne l’envie de préciser pour ces bonnes âmes qu’assignés à résidence, nous sommes un paquet à l’être depuis fort longtemps, et je ne parle ici des handicapés physiques, du vieillissement des tissus et autres délabrements scabreux, je parle de la pauvreté (quel mot obscène, n’est-ce pas ?) qui interdit les déplacements à ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir un billet de train ou a fortiori un véhicule. Cela fait des années que je ne voyage quasiment plus, la faute de moyens m’en a ôté le désir (mes désirs sont subordonnés à mes désirs, je suis fait ainsi). De ne pouvoir me déplacer vers d’autres villes, d’autres pays, je me vis comme prisonnier. L’auto-stop a été comme interdit par les formes extra-urbaine et surtout le covoiturage (l’entraide gratuite ringardisée par la micro-économie), lequel aura incidemment participé à mon enfermement. Non, les pauvres n’ont décidément pas d’imagination, ils ne partent pas en week-end au bord de la mer, ils oublient de se changer l’air, ils sont vraiment nuls et participent de leur malheur ! Ils participent à peine au réchauffement climatique, c’est vous dire s’ils sont peu solidaires, à vrai dire foncièrement égoïstes !

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Un monde moins brutal, mais plus dur. Le paradoxe du progrès, tel qu’il s’est déroulé jusqu’à maintenant, c’est qu’il n’a fait qu’entraîner une évidente déshumanisation, et pourtant bien des existences en ont été améliorées par des conquêtes sociales, c’est indéniable, et c’est aussi le prix que paie la finalité (qui n’est donc pas celle annoncée) pour arriver à ses fins. Longtemps occulte, ce jeu-là, macabre, est évident pour beaucoup, mais il n’y a même plus de table à renverser.

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Être né de soi-même, c’est l’égoïsme rayonnant médaillé par Narcisse. Ne rien devoir à personne, ne respecter que l’argent et le rapt, c’est la norme du temps. Il faudra bien, par effet de progrès, que le viol et l’assassinat ciblé soient admis, légalisés, et pourquoi pas récompensés. Nous n’en sommes pas loin. La réaction victimaire qui se fait entendre aujourd’hui n’est que le soulignement de ce qui se dessine.

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J’ai laissé l’autre venir en moi, il s’est installé, il a grandi, il m’a fait mal d’être trop grand pour mon corps. J’ai dû le chasser, et maintenant il me hait. La blessure qu’il m’a faite, elle est parfois sourire, elle est souvent douleur. On ne guérit pas d’un accueil, on témoigne le jour, on se tait la nuit. Plus question de dormir. Mourir n’est pas très sûr. Il ne reste que de vivre.

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« Je croyais me méprendre sur les autres et j’ai découvert que l’amour ou l’empathie n’étaient que des formes du souverain mépris. J’ai vu alors le mépris partout et je me suis vu méprisé sans relâche, sans scrupules, avec application, presque par devoir. Comme il faut bien se tenir debout jusqu’à la fin, il faut une canne de mépris sur laquelle s’appuyer, sinon c’est la chute inévitable. Sans plaisir, chacun se réduit au mépris, le vieillissement ne laisse aucun choix, sauf à se décomposer ou se dissoudre complètement. » Ainsi parlait cet homme en colère, habité pourtant, je le sentais, d’un amour blessé. Et de cette blessure, je ne sus que faire, quoique cette blessure fut aussi la mienne.

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Il est pourtant facile de constater que le fait de ne pas être un bourgeois interdit certains emplacements légitimes, mais aussi certains modes d’expression. Celui qui élève la voix ne sera pas entendu par ceux qui ont toujours usé du chuchotis et du persiflage, indispensables l’un et l’autre dans le monde et dans les affaires ; celui qui élève la voix se met hors-jeu d’emblée. Pourtant, le besoin de crier est fort chez celui qui a trop vécu avec les bêtes, et il se compromet ainsi, commettant les impairs qui vont le disqualifier. Qu’importe si son propos avait quelque teneur puisque celui qui le tient n’a en fait jamais existé.

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Il faut bien que j’aie mérité le cachot pour m’y être enfermé si souvent, jusqu’à toucher le fond de l’isolement. Il faut bien que j’aie des ennemis pour avoir reçu autant de coups que je n’avais cherchés. Il faut bien qu’ils aient eu raison puisque je me suis toujours reconnu dans mon tort. Il faut bien que j’ose le silence de l’écriture pour ne pas crever d’un tel bruit de société. Il faut bien que mon repos intranquille donne quelques gouttes de sang pour que les prédateurs me retrouvent plus facilement. Il faut bien que je parte en lambeaux pour que sur un étal un enfant puisse dérober un morceau de moi malencontreusement surévalué. Il faut bien que l’oubli s’égare pour que d’autres déguisent et se déguisent, jusqu’à perdre le fil.

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Attaqué de toutes parts, je ne cède pas encore, c’est une énigme que cet atermoiement, les innocents me blessent autant que les tortionnaires habituels ; il faut de tout pour faire un crime, je sais de quoi je parle, j’ai vécu moi aussi. Est-ce la seule angoisse qui signe mon désastre ? Dès que je fais mouvement, puisque c’est le remède, il y a ces coups que je reçois et avec lesquels je devrais composer encore, mais je ne puis faire autrement que de m’effondrer, je continue de ne jamais tenir le choc. Depuis des lustres j’habite ce caveau anonyme, mon existence est peu visitée, il faut croire que je reçois mal. Un prêtre bossu souvent passe et me piétine.

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Le devoir de mendier, l’économie, la relation, dire je t’aime sans aimer, aimer un jour, en silence, attendre, s’impatienter, ne jamais partir, et enfin partir, visage d’une vie, courage et scepticisme, comble de désir, comble d’abandon, l’espoir de mourir, d’embrasser le rôle, d’être l’absent.

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Le lent voyage des nuages retient mon attention, ainsi je m’absente comme si je lavais ma peau pour que respire à travers moi le temps.

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Dehors les mots sont inutiles, tout passe par les yeux, les sens ; je n’ai rien besoin de compenser par des considérations, il me suffit d’être là et de humer l’air qui veut bien s’offrir à moi comme il s’offre à tout le monde. Ma page reste blanche, mais ma respiration s’en trouve meilleure, et mon cœur plus tranquille.

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À partir de quel moment la créature peut-elle parler directement à Dieu ? Dieu existait-il avant d’avoir été nommé lui aussi, lui qui a créé la créature avant qu’elle ne puisse se nommer à travers son origine, à travers Dieu. Ce besoin d’origine qui prévient de l’absurde et conjure la mort, pourquoi l’avoir réduit à Dieu ? Mais le mot « dieu » s’ouvre plus ou moins grand selon qui le prononce, Dieu ne peut être qu’une projection. On n’ose encore, avec la même familiarité, interroger le temps, sans doute de peur d’un jour le rattraper, le réduire à néant.

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Dieu comme créature de l’abandon.

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S’il est vrai qu’il n’y a sentiment d’être en vie qu’à condition que cette vie aille en s’accroissant, sinon ce serait l’expérience du déclin et elle s’accompagne d’une tristesse irrémédiable, alors il faut prendre garde à ne pas confondre cet accroissement, qui est de l’ordre de l’intensité, avec une nécessité d’accroître la somme des biens dont chacun dispose, d’accroître la puissance, qui n’a rien à voir avec l’intensité, laquelle ne doit qu’à la sensibilité et à l’attention.

*

En réalité nous ne sommes pas tous faits pour cette dose de réalité que nous inflige trop volontiers l’existence, certains s’en sortent bien, d’autres pas du tout. Si nous n’avions plus de corps, la vie n’aurait plus où se loger, difficile donc de s’absenter. C’est la chair (par sa crudité corruptible) qui nous oblige à croire à l’esprit, alors qu’elle en est elle-même le principal démenti.

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Une information fortuite relative à sa propre santé, qui est moins bonne qu’on ne le supposait, et voici une nouvelle identité qui se profile. On se vivait peu ou prou comme chasseur, et nous voici la proie.

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Dire que je suis épuisé, c’est peu dire. Et pourtant je tiens dur comme fer à écrire avant de sombrer, alors que je ne sais encore ce que j’ai à dire. Quelle aliénation, me direz-vous ! C’est un plaisir aussi que d’arracher quelques lignes de gribouillis à de vagues bribes de conscience. Une fois le grattage exécuté je tourne le bouton et laisse un océan m’envahir. Nul besoin de somnifères, ni même d’avoir le pied marin.

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La fatigue est un bon chronomètre, bien meilleur que tous les autres, elle n’indique pas la durée commune, mais la sienne, spécifiquement. Si la mort, la nôtre, cherche à parler, elle le fait à travers la douleur et la fatigue. C’est du moins ce que m’expliquait un jour un homme énigmatique dont on disait que longtemps il avait sonné les cloches dans l’église de mon village natal : l’angélus, la volée, le carillon, le glas ou le tocsin.

*

Même la patience infinie est devinée, avalée, engloutie. L’univers instantané, ramassé sur son néant, pleure.

*

Contre l’angoisse et la froidure, la claustration peut-être, et l’incendie reviendra par la braise.

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J’accueille et je découvre, je contemple et je savoure, et je souffre d’attendre, irrésolu, la fin.

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