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Billet de blog 8 mai 2022

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Pavés (8)

Le refus est la base.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le refus est la base. Pas d’existence sans refus. L’esclave n’a pas le choix de s’en aller ni donc de refuser, il ne s’appartient pas. Celui qu’à Auschwitz on appelait musulman, parce qu’il s’était abandonné à son destin, n’offrant plus aucune résistance : était-il libre dans son aliénation ? Mais qui oserait dire : « Je m’appartiens » ?

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Une démonstration qui se veut parfaite, elle doit fournir ou fabriquer des preuves. Avec, pour le policier, la tentation d’être faussaire, comme pour le philosophe. Toute intention nourrit son aveuglement. Une direction n’est jamais qu’un sens unique.

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Témoin de sa propre errance, le vagabond ivre transmet la lumière.

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Pour l’absolutiste, se réaliser est aussi vain qu’échouer. L’erreur se tient en amont, elle consiste à vouloir tenter quelque chose, à nourrir un projet, fût-ce d’habiter son propre temple. Révélant son propre mal, l’œuvre de sang parle sans discours et sans signature.

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La mémoire ne vaut que par ses déchirures. Ni rapports ni inventions, on ne sait rien, on ne crée rien. Restent des douleurs et des couleurs, un désir féroce, un serrement de cœur. Parfois la haine, parfois l’idolâtrie. Mon crâne fendu, toujours la démence.

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Le plus fort, c’est de prévoir le passé. Et vais-je enfin naître ? Non pas renaître, mais naître. N’être. Vivre inversé, et VOIR.

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Je regrette ma mort, ne l’ai pas vu arriver, ni survenir. Elle a coupé tous mes effets, la conne. J’ai beau m’éreinter, mon souffle n’a pas d’air. À vrai dire, il n’en a jamais eu. Je n’en suis jamais sorti, du néant. Une motte de terre merdique dans la gorge, les ténèbres qui crachent une petite crotte, la galaxie.

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Les grandes villes peuvent-elles être des territoires d’expériences révolutionnaires ? Pour l’heure, rien n’est moins sûr. Elles sont des salles de jeu idéales où se cacheraient les acteurs d’un monde à venir, mais c’est dans les campagnes où le pouvoir n’a plus d’intérêt immédiat que les expériences peuvent naître et naissent déjà. Il s’agit de briser certaines chaînes régaliennes pour donner à ces expériences un poids politique. Les préfectures sont comme des châteaux-forts à brûler, les croquants iront-ils jusque-là ? À quel prix ? L’ordre libéral se repliera-t-il dans les villes avec l’armée à sa disposition pour sévir dès que nécessaire. Les forces armées envoyées à la ZAD de Notre Dame des Landes, épisode précurseur, à coup sûr.

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Dans une économie globalisée, tout « Grand Soir » quelque part serait vite dilué, désamorcé en deux coups de cuillère à pot, réduit à l’état de phénomène spectaculaire. Le court-circuit à grand échelle paraît la seule éventualité internationaliste, l’attentat du 11 septembre 2001 en constituait la bande annonce. Il se produira sans faute, mais avec quelles conséquences ? Probablement un renforcement des dictatures militaro-libérales. L’idée d’effondrement s’est imposée face à l’idée de révolution. À la simple idée de changer de mode de vie, les classes moyennes et supérieures ont, pour l’heure, une réponse unanime : plutôt crever !

*

Est-ce aujourd’hui que je vis, ou plus avant, tête partie dans le cauchemar de l’avenir, et bien souvent, à corps perdu, dans le passé rehaussé de deuils et d’aventures ? J’étends mes pouvoirs sur des champs immolés, je meurs de regarder sans voir. Des enseignes désastreuses (Carrefour, Ikéa, Décathlon, etc.) mouchent l’horizon circulaire. Quelque hexagonal me dit que depuis l’ère Sarkozy-Hollande-Macron la terre est plate, et que même elle penche. On va tomber. Combler la fosse du néant.
Tous mes hiers s’accrochent à la lumière du jour, j’apprends à compter la nuit.

*

Problème de milieu. Ceux qui sont autour cherchent à s’en rapprocher. Peut-être parce qu’on y tourne à la fois moins vite et plus intensément. Ce qui fait d’ailleurs qu’on y attrape le tournis. Mais rien n’y fait, on veut tous se tenir au plus près du milieu, avoir le sentiment d’être au cœur du contexte ou de l’événement. En ce paysage spectaculaire, le cœur du milieu, c’est bien sûr le succès – hélas confondu avec la reconnaissance. On se croit tellement privilégié quand on est au milieu, alors que le bon usage veut qu’on soit con sur les bords ! À tel point que, considérant mon degré d’arrivisme marié à la volupté de l’éloignement, je subodore que c’est tout à fait le contraire, que le mieux c’est d’être absolument en dehors du milieu. Ne croiser la course manège que pour attraper le pompon.

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Tous ces gens qui trouvent que BlaBlaCar, c’est génial, il a fallu qu’on invente pour eux le covoiturage, et les voici comblés ! L’idée de faire entrer l’entraide dans le marché, c’est en effet une enculade jouissive, mais jouissive pour qui ? La gratuité de l’auto-stop ringardisée par le réseau programmatique, quelle évolution ! L’enfer libéral cancérisant jusqu’au vagabondage, et l’on voudrait que j’applaudisse ! Tous ces gens qui n’auraient jamais eu la spontanéité ni l’audace de convoyer un leveur de pouce, voici qu’ils jouent les bonnes âmes, parce que c’est organisé, parce que c’est profitable. Voilà bien de quoi tisser la fable de l’indifférence qui paraît nous combler. De quoi vomir, vraiment ! Au bord de l’autoroute trucidaire, une envie pour le nomade-piéton de traverser en murmurant, avant de mourir écrasé : « Pouce, je passe ! »

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Il faut à tout prix condamner le grégaire et condamner le solitaire. Que rien n’échappe au jugement impartial. Et c’est l’homme qui doit le porter sur lui-même. Toute société est vaine, toute solitude aussi vaine. Et voici que le pur amour, feu sans fumée, liquide jusqu’à mes assertions pourtant imbattables… Comment ne serais-je écœuré ?

*

Est-il vrai qu’une dépouille a quelque chose de l’embryon ? La mutation serait-elle vraiment complète d’un bout à l’autre de cette pauvre vie, pourtant longue de ses impatiences du début. Plus rien de ce qui était n’est encore là, cela paraît avéré. Cependant résiste l’eau de la mémoire où je me noie.

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En quelques années la tique a su développer une notoriété qui ne se dément toujours pas. Pas besoin de porter le voile pour inspirer le respect, de porter un uniforme ou un gilet jaune, de montrer son cul, il suffit maintenant de se déguiser en tique, de se faire tique. Pour autant la tique authentique est la seule reconnue par la science, c’est elle qui donne, car elle est caustique, la maladie de Lyme. La haine de la nature a trouvé avec la tique son alibi existentiel : sortir des zones bitumées, s’aventurer en forêt ou dans un quelconque bocage, c’est courir la chance d’éprouver des sensations périmées, et c’est aussi risquer sa vélocité, pour ne pas dire sa santé. Le malade ne bénéficiant en général que d’une faible couverture médiatique, mieux vaut rester bien portant et papoter à propos de la tique, laquelle arrive presque en tête du top (la tique est au top !) de la terreur sans même avoir déclaré la moindre guerre à l’Occident, rien qu’en suivant sa nature, comme César suivait la sienne, ou Jésus-Christ. Ou toi.

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L’enfant lit mot à mot et bientôt les phrases et le discours. Et un jour nous voici lecteur d’écriture plutôt que lecteur d’informations. Lors de la lecture d’un livre je ne lis pas toutes les phrases. Ma vitesse de lecture dépasse les limites autorisées, je ne saurais capter tous les mots. Mais je reviens volontiers sur mes pas, retrouve un même passage que j’ai aimé tandis que j’en occulte d’autres, toujours les mêmes, allez savoir pourquoi ? J’embrasse une page comme un visage, parfois un seul regard détermine une destinée.

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Toute image est propagande, son impériosité telle qu’on ne cherche pas quelque pouvoir sans en faire usage. Les provocations visuelles les plus hardies deviennent à l’occasion des arguments de ventes, des consignes subliminales. La publicité renverse n’importe quel écueil à son avantage. Qui disait : « Les yeux commandent à la main. » ?
Une véritable opposition à la tyrannie en place passerait par une grève des images, le silence visuel. La poésie aime à naître du silence, je ne la conçois aujourd’hui que surgissant dans le noir de la nuit ou d’une absence électrique. Le vent et la vie doivent déshabiller les apparences, les masques tomber, le cœur aveuglé battre comme un sourd.

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« Il faut rire de ceux qu’on ne peut foudroyer », écrit le cher André Suarès en 1936 dans Vues sur l’Europe1. Rire, en effet, est la première mesure à prendre en des temps de terrible impuissance. Ne pas faire cadeau de la crainte, ni même d’un argument, qui vaudrait déjà pour une conciliation. Le rire et la désinvolture remédient en partie l’un et l’autre à l’abjecte férule. Les ennemis n’en sont pas moins à éliminer, et, ajoute Suarès : « Il faudrait encore rire d’eux en les foudroyant. »
1) Le livre ne paraîtra chez Grasset qu’en 1939.

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Les mauvais jours finiront, et même avant les autres, si nous ne lâchons pas l’affaire. Notre affaire. Tout combat porte ses fruits, il est déjà victoire. À l’échelle individuelle comme à l’échelle collective, la paix se gagne par un effort d’attention et des relations assurées. Les conflits ont lieu dans le champ des intérêts et des humeurs, rien de plus naturel. Nos humeurs nous dépassent parfois ; nos intérêts, nous devrions les mieux connaître. Les yeux s’écarquillent à mesure de la lumière et de la sidération, la fraternité appartient à la survie et à la lutte. Les mauvais jours finiront, non pas la nuit ; comme nos ennemis, les dieux sont mortels, ils se coucheront dans le temps.

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De nouveau Parisien ce jour, je me retrouve pour la première fois depuis des années à la brasserie Au Chai de l’Abbaye, rue de Buci. J’ai quelquefois rencontré Albert Cossery en cet endroit, aussi osé-je demander au serveur si l’écrivain célibataire égyptien fréquente toujours ce lieu. L’homme me dévisage, interloqué : « Je ne sais pas de qui vous parlez. »
Le lendemain matin, vers Montmartre, je retrouve un ami dont les premiers mots sont pour m’apprendre, il vient de l’entendre à la radio, le décès de Cossery, mort la veille dans sa chambre de l’hôtel La Louisiane.
Albert. Un jour, sortant avec lui de la brasserie et m’apprêtant à le quitter, j’avais poussé la timidité ou politesse jusqu’à lui dire « Monsieur », l’auteur de Mendiant et orgueilleux, comme agacé, me supplia : « Appelle-moi Albert ! »

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J’ai remarqué il y a bien longtemps combien c’est à Paris que l’on entend le mieux les poncifs à la mode. C’est à l’évidence la ville de la bien-pensance progressiste (dans les quartiers où je vais, du moins) relevant sans faute de l’esprit grégaire. Chacun y est plus actif qu’en province, question de survie et d’excitation. Il est relié ainsi à un plus grand nombre de chaînes, subit davantage d’influences, d’où peut-être ce conformisme. Le moindre citoyen y a un avis sur tout, qu’il croit original et reflète sans faute l’opinion moyenne. On y croise nombre de prétentieux et de snobs ; chacun cherchant à se distinguer, il ressemble à n’importe qui d’autre. Le plus élitiste y est le plus moutonnier. L’imagination appartient à la Province, la synchronicité à Paris.

[...]

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