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Billet de blog 8 mai 2022

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Pavés (9)

Mon premier maître était un arbre…

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mon premier maître était un arbre, un peuplier parmi les siens, dont le feuillage frémissait le soir dans la brise du printemps ; à son pied la rivière gardait le lit, courant vers un prochain fleuve, les anguilles l’escortaient, des enfants s’y baignaient avec joie. L’arbre m’a consolé parfois de mon désarroi, a calmé mon angoisse. Le contact de l’écorce me tranquillisait tandis que des libellules s’offraient au regard, intrigantes et féeriques, comme une preuve du miracle de la « création ». De loin, j’ai toujours été saisi du dialogue entre l’air et la souple cime de ces grisards ; j’eusse aimé moi aussi vivre cette danse timide avec mon entourage, avant que de connaître l’avantage du cercueil en bois sur l’industrie des hommes.

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Le mutisme est la règle des timides, avec la patience. L’un et l’autre sont des miroirs absolus et recueillent l’au-delà les images. La question n’a pas à être posée, la réponse vient seule, et librement. Outre quelques banalités bienveillantes, Rosalie ne disait mot, elle restait silencieuse entre le rêve et la pensée ; la lecture d’un roman rose ou de vague travaux de couture l’accaparaient, qu’elle poursuivait en ma présence. L’hiver, j’allais lui chercher du bois pour sa cuisinière, au retour je m’asseyais près d’elle, feuilletant le dernier numéro du Pèlerin, ainsi je partageais sa sérénité, l’attente tranquille du paradis.

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« Je ne vous dérange pas ? » Cette phrase chargée de faire porter la responsabilité d’une oppression à celui qui la subit, convenons qu’elle est bien pratique. Elle permet au dernier des salauds d’apparaître comme un homme civil, au fumeur de faire passer pour un censeur celui qui oserait répondre par l’affirmative : « Oui, vous me dérangez ! » N’est-ce pas le regretté François Roustang qui affirmait que « la religion du désir, que Lacan a contribué à instaurer, se résume assez exactement par la possibilité de marcher un peu plus sur les pieds des autres sans en être culpabilisé » ? 1
1) in François Roustang, Elle ne vous lâche plus, éditions de Minuit, 1980.

*

Tout bon écrivain aime à se faire passer pour un marcheur. Il se persuade volontiers qu’il est un marcheur. Certains marcheurs sont effectivement écrivains, ils font des pieds et des mains. S’il n’y avait ce problème des chaussures, du prix des chaussures, de la souplesse des chaussures, de la résistance des semelles, et des ampoules aux talons, moi aussi je serais un grand écrivain !

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L’industrie nucléaire aura été pour l’humanité un « pacte avec le diable », l’erreur à ne pas faire, qui a été faite. Nos survivants ou d’autres qui verront cela, trouveront cette espèce comme ayant été la plus répugnante, et son histoire un contre-modèle absolu. L’acharnement de l’être humain à sa tâche n’aura connu qu’une seule réussite : la réalisation enthousiaste du crime parfait.

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L’Égypte de l’hiver 2011 comme un souvenir fantôme. Aujourd’hui une nouvelle vague héroïque ose défier la mâchoire du régime, qui retient déjà dans ses geôles 60 000 prisonniers politiques, quand il ne les a pas assassinés. À noter le silence des plus hautes autorités françaises, si fiers de leurs affaires avec le chef des tortionnaires. Le printemps arabe n’était-il qu’un programme d’actualité pour les chaînes occidentales ? Les intérêts de quelques ordures décideront-ils cette fois encore du sort des peuples ? Évidemment, oui.

*

Le paysage ne retient qu’un visage de ce qu’il voit. Au gré des saisons, il voyage. Les arbres sont toujours là, mais plus les mêmes.

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Flaque de peur, danger de marbre, prunelles sous hangar. Fil détendu d’un passager, caresse de piton, passeport périmé. Havre majuscule, existence indécise.
Les mots vivent dans la bouche comme jeu de cartes dont j’ignore la portée sinon le charme. Toute martingale sépare l’esprit d’avec l’infini. Une vie vaut mieux que d’aplatir la Terre.

*

De quoi la mort est-elle le reflet ?

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La société suicidaire industrielle ne saurait être sauvée par l’industrie, quelle qu’elle soit. Seul un mode tout autre peut nous faire changer de plan. Pour l’heure, du transhumanisme à la contemplation hallucinée, on voit mal quel est le plus effrayant. Quel type de croyance ou de projet (les deux mots étant ici équivalents) s’inventera l’horizon ? La mode est à l’effondrement, les affaires continuent tant qu’elles le peuvent. Le monde capitaliste est en fait celui d’un survivalisme attardé, il s’agit maintenant de le désactiver. Il doit être déserté – sur place – par tous ceux qui le subissent ou le méprisent, qui doivent trouver leur autonomie ; la multitude des précaires est déjà dans ce processus, c’est ce monde-là, le mien, saturé de consumérisme, qu’il faut regarder, suivre, accompagner… Le renforcement des forces de police constitue le dernier argument d’un pouvoir démonétisé depuis longtemps.

*

« Né désabusé, j’essaie de remonter la pente. » Je relis cette phrase avec suspicion. On ne naît pas désabusé, bien évidemment, mais c’est tellement amusant de le dire. Quant à la pente, j’ai plutôt l’impression de la dévaler avec un certain enthousiasme, persuadé qu’aux deux extrémités surgira le même abîme.

*

On ne le sait pas assez, une des premières causes de suicide est le poisson rouge. À ce point qu’offrir un poisson rouge à un ami, c’est possiblement le condamner à mort. Le bocal est l’autre nom du crâne, et glisser un poisson à l’intérieur ne saurait manquer de rendre fou n’importe qui. La course circulaire et inlassable de l’animal, avec son effet hypnotique incontrôlable, provoque à la pendaison plus sûrement qu’une ordinaire faillite. Ainsi le même prédateur, légué sans faute aux héritiers, peut compter sur plusieurs générations diverses victimes à son tableau de chasse sans jamais être inquiété. Quoique seul être vivant qui ne soit affecté par la mort tragique de son maître, l’enquête n’en conclut jamais à sa culpabilité. J’irai jusqu’à dire qu’une véritable omerta semble protéger ces monstres amphibies. Toutefois, le vent pourrait tourner enfin, et pour information, sachez que le groupuscule « alerte aux poissons rouges » se réunit tous les vendredi soir à 19h, dans le pavillon 5 de l’hôpital que vous savez. N’oubliez à aucun prix votre pyjama !

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Le milieu théâtral paraît le plus convenu qui se puisse imaginer dans une société de la bonne conscience. Après tout, l’art de la comédie est d’abord celui du mensonge et du paraître, quoi de plus logique à ce qu’il soit à ce point à l’image de ce qu’il fait semblant de dénoncer. Jamais il n’ose couper la branche où il a fait son nid, au risque de s’envoler, non de tomber, comme tombe tout créateur sans talent (je parle depuis le trou que je me suis fait, où j’ai su dégringoler il y a longtemps). Le statut spécifique de cette engeance, à condition qu’elle se prolétarise suffisamment, est protégé par le corps politique qui n’oublie pas qu’il doit tout à la science théâtrale, art de la manipulation des publics et des masses. Mais la beauté, me direz-vous ! Mais la poésie ! Mais le « chant du monde » ! Le théâtre en est le vecteur. Certes, il fait parfois entendre ce que l’on ne sait pas forcément lire. Mais à quel prix ! Le prix de la compromission, qui n’a en soi aucune importance, et le prix de l’inertie, heureusement payé en monnaie de singe, dans un monde où l’on écoute en priorité ceux-là qui n’ont rien à dire.

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Tout le monde sait que le sexe est un oiseau, mais j’ignore pourquoi il éprouve le besoin de s’envoler dès que j’approche du nid où ma flamme voudrait le saisir. Depuis le temps que j’échoue, cette forêt n’est plus qu’un incendie alors que le ciel tout entier semble battre de l’aile.

*

« Après », c’est le mot d’ordre commun des gouvernements et des révolutionnaires. La haine de la transformation, au nom de l’ordre à venir ou de la justice qui pourrait être. L’attente sans fin de nouvelles cartes, l’ajournement perpétuel. Avec toujours une bonne raison de ne rien tenter. Le retranchement comme paresse ou comme purisme, l’atrophie assurée.
Ne plus gagner de temps, mais se perdre sans compter. Atteindre le présent par le milieu. Lui donner sens, et mieux voir.

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Bien sûr qu’il faut désespérer, sinon comment se repérer ? L’horizon n’est plus, et espérer a toujours voulu dire attendre. Alors nous regardons où sont posés nos pieds. Quant à savoir où ils pourront nous emmener, l’affaire semble entendue, le périmètre s’est réduit de beaucoup et les utopies ont contracté la maladie de Parkinson, on n’ose plus saisir leurs mains tendues, de peur d’un tremblement de terre.

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Nous menons tous une double vie : celle qui s’établit dans nos rêves, que nous produisons (librement ?) ; celle qui nous est imposée pendant la durée de veille. L’une se vit allongée, l’autre debout, assise ou en mouvement. Qu’est-ce que l’intersection de ces deux états ? Poésie, danse, ivresse, amour ? C’est justement le point exact de l’invérifiable, de la connexion indéfinie, le départ de ce qui nous fait nous regarder ; ce vague sentiment d’exister. Inversion du jour et de la nuit.

*

Est-ce la nuit seulement que je veille ? Le jour, je ramasse des cailloux d’existence disparates qui ne me disent rien. Le soir, quand minuit a passé, je les caresse et je les porte à mon oreille ; et bientôt j’écris le résumé de ces conciliabules. Main gauche et main droite me dessinent un visage.

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Parler de la montée de l’individualisme n’est au fond qu’une manière d’évoquer sans le dire la décadence du religieux. Le fameux citoyen du monde n’est citoyen de quoi que ce soit, sinon d’une communauté de fantômes où plus personne ne se sent quelque part. Plus relié à ses congénères, plus relié à un dieu ou à une instance inaltérable, voici l’égaré (et son GPS ne vaut pas Maïmonide). Que rugissent alors les fous de dieu ou autres idéalistes, la voie est libre, ils ont l’histoire pour eux, le sens du crime. Les belles amitiés qui subsistent n’auront jamais valeur communautaire, elles sont d’un autre ordre, électif et magique ; elles seront écrasées. D’un côté les exaltés, de l’autre les technocrates militarisés, la destruction est assurée, la raison n’aura raison de rien ; ni l’amour.

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Moi non plus je ne me ressemble pas et comment saurais-je m’en aller d’un lieu où je suis persuadé de n’avoir jamais mis les pieds ? C’est un pays de magiciens et de militaires, ils font de mêmes prodiges avec des moyens différents. Quelque part un nom se répète, vous me direz ce qui m’attache à lui, sinon, ce nom, je l’étrangle.

*

La mort ne saurait être un résultat, encore moins une conclusion. Elle vit avant et après. Quand on parle de son œuvre (la mort à l’œuvre) on se trompe d’adversaire puisqu’elle ne sait rien faire. Elle n’est pas le contraire de la vie, à laquelle elle n’a rien à opposer, elle est ce qui n’existe pas, n’est reliée à quiconque, la solitude extrême qui supporte toute vanité en puissance. S’il n’y avait la vanité, il n’y aurait pas la mort. La roche n’a pas le souci de la carrière ni le sable du château qui le transforme, et si je me taisais enfin je n’en serai que plus vivant.

*

Le devenir relève de la transmission, du legs, autant que de la transformation. L’amour, la fraternité sociale participent de ce devenir, et la beauté (l’art) comme la bonté (la bienveillance) sont aussi vecteurs d’éternité. Il n’est d’autres réponses à la mort. Vaincre la mort serait détruire l’amour, la fraternité, la bonté, la beauté.

*

Il disait « le talent c’est d’insister », la marche de l’escalier craquait sous le pas. Une femme aux longs cheveux ouvrait la porte. Le temps circule dans plusieurs véhicules à la fois sur des routes incalculables. Une chèvre tombait parfois d’un rocher, s’écrasant la chaussée. Un claquement de doigts indiquait l’heure, et c’était l’arrivée du témoin.

[...]

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