Poésie en revue, "La Contre Attaque" aux éditions Pontcerq

Quatre noms en couverture : Christian Prigent, Michel Surya, Cédric Demangeot, Jean-Paul Curnier.

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D’abord publiée par Golias, puis Al Dante, la revue que dirige le philosophe Alain Jugnon nous arrive maintenant des éditions Pontcerq, soit une jeune équipe ancrée notamment à Rennes qui ne fait pas trop dans les sentiers battus. Si elle a Walter Benjamin et Georg Büchner au catalogue, c’est aussi pour proposer des auteurs inconnus et audacieux.

Chaque ouvrage sortant sous ce label semble une aventure particulière. Aussi bien les mémoires d’un communard rentrant du bagne, Gérard Hamon, que des textes traduits du Russe, comme cette Pratique des voyages libres,  manuel de survie sur les routes de Russie et d’ailleurs, best sellers dans son pays d’origine, ou ces tchaïkovtsy (par l’un d’entre eux), racontant comment, vers 1870-1880, la jeunesse éclairée de Russie s’en alla dans les campagnes, porter son enthousiasme pour les idées nouvelles, la générosité, le dégoût des privilèges.

Plus récemment c’est un texte de Ballanche que les éditions Pontcerq ont mis à jour. Ballanche,  ami de Madame de Récamier et de Chateaubriand, y retrace et commente la sécession de la plèbe romaine sur l’Aventin, en 494 avant J.C. ; et avec ce texte devient, à quelques mois de la Révolution de Juillet 1830, l’un des premiers théoriciens du plébéianisme. C'est Jacques Rancière qui a préfacé cet ouvrage.

À l’automne dernier, Pontcerq a lancé sa revue éponyme. Où l’on retrouve les auteurs de son catalogue, morts (Ballanche, Roux) et vivants, plus quelques autres.. On y croise aussi Michel Leiris, Henry Miller, des images comme des armes (une réflexion d’Éric Thouvenel), une conférence de Jean-Pierre Garnier sur l’embourgeoisement des villes, des textes de fiction inédits, extraits de romans à paraître, nouvelles. Soit un volume de 216 pages, en attendant le rendez-vous suivant.

Mais c’est aujourd’hui la revue La Contre Attaque qui arrive en librairie.  Quatre noms en couverture : Christian Prigent, Michel Surya, Cédric Demangeot, Jean-Paul Curnier.

Les « enfantillements » que sont les poèmes de Christian Prigent peuvent assez vite lasser, par ailleurs penseur et dépenseur très aigu, cet habitué des têtes de file est à ici l’honneur. Notamment un long entretien avec Jugnon, ou encore dans sa veine mirlitono-rabelaisienne, vif exercice vocifératoire : Ah nos amours !

Dans un retour sur 68 et avant, Jean-Paul Curnier nous explique comment la gent professorale fut prise de vitesse par des élèves qui connaissaient évidemment bien mieux qu’eux, restés accrochés aux connaissances des débuts du siècle, les temps qui étaient là, dans lesquels ils baignaient, le temps de ce temps.

 

Partout nous avons quelque chose à conquérir.
Conquérir quoi ?
Commençons par conquérir, on verra quoi après !

J.-P. Curnier (in Le futur était là bien avant)

 

« Qui regarde toujours, pour savoir la suite, n’agira jamais : et tel doit être le spectateur. »

Guy Debord Commentaires sur la société du spectacle

Composant un saisissant éclairage toujours actuel, cette remarque de Debord collectée avec d’autres par Jugnon, semble introduire un constat de l’obscène auquel on se saurait échapper que via l’invisibilité. Y échapper ou plutôt s’y opposer, le contredire et reprendre place quand ce n’est plus possible. Force inattendue que cette force invisible, mais qui dit qu’elle n’opère pas déjà ? C’est Michel Surya en tout cas qui signe et explicite L’interdiction de voir/ L’obligation de regarder.

Pour ma part c’est le poème de Cédric Demangeot qui m’a embarqué avec le plus d’entrain, me tirant par son geste même, une suite de double vers s’enchaînant en ricochets pour nous mosaïquer les lambeaux d’une époque qui n’en peut plus, humanité blanche qui ne veut plus même vivre. La raison du rat vivant lui fait judicieusement quitter le navire à la bonne heure d’aujourd’hui. Terrible et puissant poème de la désertion impossible, quand la ruine tout juste surnage et croit encore, semble-t-il, être.

Le refus politique d’exister
est-il une berceuse, un poison

 […]

ma chienne aboie contre le fracas
des machines arrêtées

sur l’antépénultième en vertu de la
grève générale des engrenages

il faut bien que le pire ait un lieu
de ré-agonie

Cédric Demangeot (La raison du rat vivant)

et aussi cet autre poème également en double vers, d’un autre poète publié chez Fissile (Demangeot était aux commandes de cette maison d’édition), Rodrigue Marques de Souza, ces deux long textes d’une quinzaine de pages sont mes moments préférés de cette revue. Une écriture là encore respirante et forte, ouverte et accueillante plutôt que contrainte ou contrite.

c’est mon frère
il marche contre la loi

veillant sur les cendres
sur les désirés objets

non nu
et non homme

ébahi de limite
bavant de désir baissé

Rodrigue Marques de Souza, L’homme vivant

Alain Hobé aussi présent chez Fissile, c’est un beau et ample texte sur le on qu’il propose ici. Le on collectif, l’ « inouï du commun ». Ce on qui ne se laisse pas gagner par la peur.  « La peur est dont ce qu’on est se rit ».

« On est ce qu’on est en commun. Dans le commun des faits, des corps, des mots dits et écrits. Dans le commun du devenir auquel on ne s’identifie même pas… » (Tous autant qu’on est)

Épatant par surprise, ce geste écrit d'un élan de Pacôme Thiellement, Le temps Soufis paniques.  
« Nous vivons une époque si ténébreuse que nous sommes obligés de radicaliser notre luminosité…

[…]

« Car nous sommes seuls, pauvres et nous ne croyons en rien. Mais nous avons plus d’hommes ne nous que tous ceux qui nous ont précédé. […] »

Au-delà des exercices peut-être attendus et redondants (Prigent vainqueur par acclamations), avant tout un numéro de La Contre Attaque riche et circonstancié, dont je n'ai que partialement, on l'a compris, tracé le contour. Qu’une maison d’édition effrontément indépendante nous donne à lire et à penser.

 

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site des éditions Pontcerq : ici

 

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