De fiel de frère, l’encre du nouveau livre de Claire Le Cam

C’est une lettre écrite au long d’une journée aigre et empoisonnée de mémoire mal digérée.

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« Je suis le seul garçon de cette famille (enlevez-lui le « am » à ce mot et je deviens la fille sans âme, le seul garçon de cette famille). » 1

 

Claire Le Cam construit ses livres un par un, et elle soigne diablement sa cible. J’avais pu lire ainsi l’étonnant et superbe Raccommoder me tourmente. Hommage peut-être à Éric Chevillard dont on retrouve chez elle parfois quelque chose, en termes d’humour et d’inventive réflexion.

« Le monde sourit en partition à la fleur qui terrorise de son sourire jaspé. »2

Cette année, sous une couverture non plus noire, mais rouge sang, c’est l’heure de Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une). Une couleur surtout pas anodine en l’occurrence. Car c’est à un nettoyage féroce que procède le fils et frère. Parents croqués sans pitié. Sœurs également, quoique bénéficiant parfois de compassion, sinon de clémence. « C’est bien toi qui as eu raison de partir en toi, dit-il à la sœur quatre, moi, j’ai fini par adorer cette posture que j’ai adoptée en calant ma bite entre mes jambes... »3 À la sœur une : « Toi, tu ne vois pas plus loin que la famille. […] C’est pour ça que tu continues de m’appeler de temps en temps. Parce que c’est la famille. »4

Sœur une, sœur quatre ? En effet, il les nomme chacune par un numéro. Sœur quatre ou sœur une. Lui-même signe frère trois. Sœur deuze ? Elle vient de mourir. Pas même un suicide, comme il y en eut tant dans la famille. Peut-être pire.

Il s’adresse à celle qui n’est plus là, désormais cendre (elle a été incinérée la veille) et à celles qui sont encore sur terre, même pas dessous. C’est une lettre écrite au long d’une journée aigre et empoisonnée de mémoire mal digérée. Le rédacteur a commencé à boire tôt le matin, c’est toujours la bonne excuse à la cruauté, les phrases se déroulent sans respirs ni virgules. Saccadé cependant, le propos.

Et comment s’adresse le frère à la fraîche disparue ? Voyons : « Ce n’est ni bien ni mal. Je le répète : tu es morte. Et ce qui est sans doute ça le plus stupéfiant, c’est d’être partie sans savoir ce qui s’est véritablement passé. Qu’est-ce que cette boule de pus éclatant au sein de tes entrailles, de ton ventre femelle, de cette aube maternelle ? Cette boule que rien n’a pu retenir comme l’acte final de la tragédie qui possède son propre destin. Tu as dû te piétiner pour éclater comme une mine dans un champ en jachère. Oui, c’est une vrai tragédie mais je ne t’aime pas pour autant. J’en suis maintenant sûr. »5

À la sœur quatre un numéro de souvenir attendrissant, peut-être : « À chaque crise, je passais la main dans tes cheveux que cette mère coupait pour apaiser le flot de tes paroles, le flot de ton cerveau. »6

Le père sortirait-il grandi de cette lettre sans retenue ?  Pas tellement : « Il aurait fallu lui introduire dans le fion un déshumidificateur rempli de bicarbonate, de jus de citron et d’huile essentielle, il en serait sans doute pas là, qui sait s’il serait plus détendu. »7

L’avc de ce même papa, la maman qu’on va visiter deux fois par mois… Quel jour ? Quel mois ? Personne n’a d’âge dans cette histoire, un numéro sans doute chronologique, mais pas d’années à soi, tout cela flotte dans le temps, quoique prisonnier des rets étriqués de la descendance ou de l’inévitable ressemblance… En fait, si, il y en a, des années citées, ce sont celles des suicides ou des enterrements. Repères sacrés pour une famille sinistre inhibée de bibine. Difficile, oui, de se dégager d’un verre à boire autant que d’un ver à bois.

En effet, si le frère boit et écrit, il est aussi rongé par un véritable ver à bois inventé qui s’accroche à lui comme un crocodile ; toujours là, ce ver, contre ce « fils fier frère », et luttant en chevalier contre la femelle fictive, son corps à elle, c’est-à-dire celui de qui écrit. Ou est-ce le toutou qui prend une guibolle pour « un bâton excitant », « tu avais beau secouer […] il restait collé ». Décidément inoubliable, ce ratier, prétexte à ne pas voir le reste…« Laisse-le-mon-ratier-mon-cœur-laisse-le-c’-est-mon cœur. » 8 Et lui rageant de rage : « Je l’aurais battu à mort ce con de chien. » Rongé aussi cependant par les fourmis, il est en fait attaqué par l’urticaire, ou plutôt l’eczéma. « J’étais rouge à me gratter plus que de raison, en sang… »

Il faudrait peut-être imaginer une lecture détendue de ce texte et rire là où peut-être il exagère, car il y a là une distance effrayante entre l’auteure et son sujet, entre l’auteure et elle-même. Une sorte de lucidité dont on se passe le plus souvent, ce qui explique pourquoi le monde dort, s’agrippant, paniqué, à une léthargie sans rêve, engluée à l’humus de la vie, sans jamais naître tout à fait, ni mourir d’un seul coup. La gueule en cendres.

Claire Le Cam n’est pas du genre à dispenser des cadeaux au hasard, elle ne lâche surtout pas sa cible, et cela fait plutôt mal, à l’inverse exact du bien que cela fait de le dire.

*

Claire Le Cam, Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une), éditions Isabelle Sauvage, 2018.  14 €.

Sur le site des éditions : ici

1 : Claire Le Cam, Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une), éditions Isabelle Sauvage, 2018, p. 13
2 : Claire Le Cam, Raccommoder me tourmente, éditions Isabelle Sauvage, 2008, p. 35
3 : Claire Le Cam, Lettre d’un frère à ses sœurs (moins une), éditions Isabelle Sauvage, 2018, p. 18.
4 : Ibid., p. 37.
5 : Ibid., p. 11 & 12.
6 : Ibid., p. 17
7 : Ibid., p. 29.
8 : Ibid., p. 44.

 

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