Le verbe « écrire » conjugué par Cédric Demangeot

« La connaissance intime qu’on a de ce qui n’a pas de nom. »

capture-d-ecran-2020-09-08-03-07-33
« La poésie positive est partout : elle n’existe pas.
La poésie, elle, n’est rien – que la poésie.
Elle est nulle part : on ne peut pas
faire qu’elle ne soit pas. » 
1

« La poésie n’est pas un argument. C’est un sevrage. » 2

Au verbe « écrire » équivaut le geste d’une main contraignant un stylo, un crayon, une plume, ou naviguant au-dessus d’un clavier ; mais d’aucuns y entendent surtout un mouvement de pensée, un embarquement non prédestiné, un labour de nuage, un sentier de remises en question, etc. À l’intérieur de l’écriture le processus poétique reste à ce point indescriptible que chaque poète à son heure éprouve le besoin de justement le décrire un tant soit peu, peut-être le cerner, à peine le saisir. Cédric Demangeot, dont l’activité en ce domaine n’est plus à présenter, on le sait éditeur, traducteur et surtout poète (aussi bien à l’intérieur qu’au-dehors du poème), s’y attelle à son tour. Moins comme une tâche insurmontable que pour frôler la question qu’il sait sans réponse, parce qu’on vit et s’arrange en fait beaucoup mieux avec les questions restées dans leur état premier. Sans finir de les démasquer.

« Comment peut-on reprocher à un penseur d’être “pessimiste”, ou à un poète d’être “négatif”. C’est absurde. C’est comme reprocher à une mère de s’inquiéter, à un mendiant d’avoir faim, à un enfant d’être nu. » 3

C’est aux éditions L’Atelier contemporain, dont les livres sont des objets de facture exemplaire (pourquoi ne pas le dire ?), que Demangeot publie cette année un ensemble de notes articulées où il peut faire état de ce qu’il entend par écrire avec la poésie, cette poésie qu’il a choisi de prendre en compte infiniment. L’exercice n’est pas si éloigné de ce qu’il a pu donner à lire par ailleurs, où il a parfois tendance à user du vers, c’est lui qui le dit, « comme d’un marteau-pilon » 4. Ne nous ne plaignons pas, ce marteau n’a rien de brutal 5 en soi, mais il est insistance nécessaire, et il est donc travail avec la langue.

« Je ne veux savoir écrire que la vie dans son expression la plus pauvre et la plus affolée. » 6

La plus grande confiance aime se rendre à ce qui n’apparaît pas, ainsi Demangeot nomme la poésie sans jamais prétendre la déceler, lui pas plus qu’un autre. Il lui fait une part quand même un peu trop belle, me suis-je dit en le lisant, lui ôtant peut-être un rien de ce qui la rendrait plausible en sus d’être impossible. C’est plus exactement à la poésie positive qu’il s’en prend, et l’on voit en quoi il fait bien. Sous des dehors agités, le règne des évidences de la positivité dans lequel nous évoluons n’a partie liée qu’avec la glace et l’immobilité. Au contraire, c’est de la négativité que surgit quelque relief qui donne sens au regard et à l’instant. S’opposant à ce qui équivaut pour lui à un espace de mort, il prend le parti au contraire d’un envers invérifiable, le ressort véritable de toute conscience et de toute vie. On est peut-être là quelque part entre Bataille et Baudrillard, même si les références avouées de l’auteur sont issues exclusivement du domaine poétique (Deleuze faisant exception).

« La connaissance intime qu’on a de ce qui n’a pas de nom. » 7

« Le premier ennemi de la poésie, d’un bout à l’autre de l’Histoire, c’est le politique. C’est pourquoi la poésie ne peut pas faire comme si le politique ne la concernait pas. » 8

Inversant le rôle des protagonistes, Demangeot imagine le livre comme absorbant les humeurs des lecteurs. Cette idée d’ouvrage s’abreuvant aux dépens de celui qui croit le dominer, au moins comme objet, cette idée paraît déjà mal en point, tant que nous ne sommes pas à la page ! Être à la page ne veut pas dire grand-chose, sauf pour le lecteur qui s’exécute, car le poème qu’il a présent à l’esprit dans l’instant où son attention opère, c’est le poème qui doit être, et donc il est irremplaçable, s’il « désarme son lecteur dès le second mot »9 .

« Et si la ruine du monde nous retrempait finalement la langue ? » 10

Figures imposantes devenues ici ombres, celle de Jacques Dupin, celle de Mathieu Bénézet. Chez Dupin « à l’intérieur du vers, c’est la langue qui cogne ». Cédric Demangeot ne sauve de la poésie présente, en France du moins, que son ami Guy Viarre, disparu très jeune, il a beaucoup fait pour le partager, l’imposer comme une voie effectivement essentielle. Et aussi Rodrigue Marques de Souza.

« En lisant la poésie de Rodrigue Marques de Souza, on se sent par instant respirer par l’organe du poème. » 11

Qu’est-ce qu’un poudroiement ? Le fait de jeter de la poudre sur quelque chose, pour faire illusion ou pour atténuer une brillance, un sens trop accusé ? Les conclusions sont bêtes ou sont le fait de la bêtise, disait plus ou moins Paul Valéry. Sous ce titre surprenant, Le poudroiement des conclusions, la même situation de l’être face aux énigmes, et un besoin d’y aller voir, de s’aventurer, de décrire cette impossibilité à jamais revisitée dont la poésie est le réceptacle privilégié.

« […]

Écrire est donc, pour finir, ou pour ne pas en finir, une expérience de la dislocation. Dislocation du corps le plus intime – au cœur de ce qui fait du monde une guerre.

Écrire est une famine – une faillite intérieure et politique – une peur quotidienne de la peste partout – et l’impossible-à-vivre des derniers hommes rampant debout d’une terre occupée, démembrée par ses massacreurs.

Écrire est une palestine. » 12

 

*

 

Cédric Demangeot, Le poudroiement des conclusions, L’Atelier contemporain, 2020.

Voir sur le site de l’éditeur : ici

Également : Pour personne, L’Atelier contemporain, 2019. ici

 

1) Cédric Demangeot, Le poudroiement des conclusions, L’Atelier contemporain, 2020, p. 27.
2) Ibid., p.89.
3) Ibid., p.27
4) Cédric Demangeot, Une inquiétude, Flammarion, 2013, p. 104.
5) « L’art aimerait bien être brut. Mais c’est toujours trop tard. À défaut, puisse-t-il se faire brutal. »
6) Ibid. p. 107.

7) Cédric Demangeot, Le poudroiement des conclusions, L’Atelier contemporain, 2020, p. 127.
8) Ibid., p.124.
9) Ibid., p.19.
10) Ibid., p.42
11) Ibid., p.33.
12) Ibid., p.72.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.