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Carnets indiens (1990-2010) - extraits de février-mars 2008

Carnets écrits en Inde durant les différents séjours que j'y ai effectués. Suite.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dimanche 3 février 2008 Nuit fiévreuse encore, jusqu’à un cauchemar qui m’a laissé angoissé un bon moment. J’étais enfermé dans une cage dans laquelle je ne pouvais bouger tellement elle était étroite. Me suis réveillé enfin, restant comme étranglé, dans une angoisse oppressive qui a mis bien du temps à se dissiper. Moi qui prétends écrire sur l’enfermement, me voilà servi.

Température très élevée ce matin au réveil, je tenais à peine debout. J’ai pris un cachet de paracétamol, attendu un peu avant de sortir acheter le journal, quelques citrons, une bouteille d’eau (la première depuis le début de ce séjour). Me suis ensuite préparé une mixture avec du chlorure de magnésium dans de l’eau mélangée au citron.

Lundi 4 février 2008 Aujourd’hui la santé est meilleure. Après mes cachets pris hier soir avant d’aller manger une soupe, la fièvre n’est pas revenue, ou très discrètement. Est-ce mon traitement au magnésium qui a fait effet ou simplement la dose de fièvre qui était enfin atteinte, je ne sais. En revanche, je me sens vidé, fatigué. Je dois me nourrir progressivement pour retrouver mes forces.

Les nombreux voisins sont partis un matin, sauf celui qui est le plus pénible à supporter. Il passe l’essentiel de ces journées tout près de ma porte, installé à une table, en fumant et en essayant de brancher d’autres résidents. J’ai cru comprendre qu’il était russe et qu’il allait rester encore quinze jours. C’est oppressant. J’ai l’impression qu’il attend quelque chose, un coup à faire, et je me sens surveillé puisque je ne puis faire un mouvement en dehors de ma chambre sans être dans son champ d’observation.

Je poursuis tranquillement la lecture du Chercheur d’âme, de Groddeck. Désopilant.

Désormais, à la bibliothèque de l’Alliance française, quand j’arrive, je dois noter mon nom et l’heure d’arrivée sur un registre. Quelques lignes au-dessus, je vois écrit : Olivier Germain-Thomas. Je regarde autour de moi, je demande à la secrétaire si ce monsieur est là, elle me le montre, il est dehors installé sur un des fauteuils d’osier qui garnissent désormais la terrasse. Alors, étant d’humeur, il faut croire, je vais directement le saluer. Et nous avons conversé une bonne demi-heure de Pondy et de la région. Il a loué une maison dans le quartier musulman, y habite avec ses enfants, dont une fille qui est ici en train de lire une bande dessinée, et sa femme. Ils vont séjourner ici trois mois, les enfants sont inscrits au lycée français. À moto, il explore la région qu’il connaît bien. Nous parlons du Chetinnad. Il me dit que la région va sans doute être classée par l’UNESCO, qu’il faut en profiter maintenant. Je l'aiguille un peu de France-Culture, essayant d’obtenir un commentaire, mais il ne s’y risque pas trop, même si, évidemment, il est conscient de « l’évolution vers plus de sociologique ». C’est moi qui écoutais, ne voulant pas trop imposer ma présence, mais il a été aimable et disponible J’ai vu ensuite, sur le tableau des conférences annoncées, qu’il en donnera une sur Malraux et l’Inde le 21 février.

Le quartier musulman de Pondichéry est le plus tranquille ; quoique situé dans le cœur même de la ville, il semble retiré. On y croise moins de monde, le commerce y semble rare, la lumière plus diffuse. Jusqu’à l’appel à la prière qui reste discret, rien qu’une horloge vocale qui paraît ponctuer les jours. L’exubérance n’a pas sa place par ici, elle qui peut naître n’importe quand par ailleurs.

Sur la plage une bande de corneilles occupées à festoyer sous mes yeux, car il y avait là des détritus en nombre. Je remarque, parmi cette vingtaine d’oiseaux, l’un d’eux qui n’a qu’une patte. Il semble toutefois se débrouiller presque aussi bien que les autres. J’essaie d’observer comment ses congénères se comportent avec lui, mais je ne parviens à déterminer une différence évidente de traitement. Je soupçonne qu’il soit un peu isolé, comme si, de lui-même, il prenait cette tendance, moins dangereuse. L’impression par deux fois que les autres ne lui font pas de cadeaux, au contraire ils cherchent à l’éprouver, mais je ne puis être trop affirmatif après une aussi brève observation.

Samedi 9 février 2008 Le soir, dans la nuit commençante, la vue des chèvres perchées en haut des rochers, accrochées par un reste d’éclairage public, et donc comme suspendues dans les airs, soit immobiles, soit caracolant en silence d’un promontoire à l’autre.

Dans The Hindu un article en première page sur la disparition des tigres dans les réserves indiennes. Il en restait 3642 en 2001-2002, seulement 1411 maintenant. Le braconnage expliquerait cette décadence.

La marchande de fruit est malade. C’est son mari qui tient le stand aujourd’hui. « Elle a de la fièvre, à cause du climat. » Combien souvent ai-je entendu cette phrase pronocé par Indien ! Le climat est ici une épreuve de tous les jours. Cet après-midi, je lui ai donné quelques cachets de paracétamol et de supradyne. Il m’a demandé des explications sur la posologie et il en a conclu : « Le paracétamol pour ma femme et les vitamines pour moi ! »

Le jeune mendiant est toujours dans les parages. Je lui ai donné 10 Rs tout à l’heure, de quoi se restaurer. Je lui donne un billet à peu près un jour sur deux.

Promenade sur la plage sud ce soir, à la tombée de la nuit. Une première tortue morte, à l’envers sur le sable. Grosse tortue de mer échouée, là. Puis une trentaine de mètres plus loin, une autre tortue morte – sur ses pattes, celle-ci –, mais morte depuis plus longtemps, qu’un essaim de grosses mouches assaillait, dévorait, ainsi que des crabes qui se tenaient prêts. Ce spectacle d’un cadavre solitaire dévoré par la multitude bien vivante, une façon de réalisme, le nombre triomphant de l’unité.

Si l’on venait me demander quel est le don le plus précieux que nous a fait la Nature, je répondrais, moi, l’adorateur du souvenir, que c’est l’art d’oublier.
John Cowper Powys, Autobiographie

Lundi 18 février 2008 Dans le journal, la suite des événements en Orisa. Après l’attaque d’un dépôt d’armes dans la nuit de vendredi à samedi par des centaines de « militants maoïstes », qui s’est conclue par la mort d’une quinzaine de policiers, des opérations ont été menées dans toute la région, tuant 20 personnes. Quand je dis « militants », le journal écrit « extrémistes ». Ces opérations ont été menées par 500 hommes, avec l’armée. De l’autre côté, les naxalites de cette rébellion dite maoïste, mouvement de paysans maltraités par le développement industriel, ont l’air d’avoir constitué une véritable petite armée, ils se battent depuis si longtemps, plusieurs décennies, contre les grands propriétaires… Dans Le Monde diplomatique de décembre dernier, il y avait un article de deux pages consacré au développement de cette guérilla dans plusieurs États de l’Inde, à partir d’un entretien exclusif avec un des chefs du mouvement.

Par ailleurs, les élections de demain au Pakistan sont toujours l’objet d’une tension dans le pays. Le journal parle de 80 000 soldats mobilisés pour assurer la sécurité et le bon ordre du scrutin.

Fête au village, ça continue. Un monde fou, et des chalands venus proposer leurs marchandises diverses. Tout ce monde doit être sur la plage à cette heure encore matinale. La nuit passée, m'endormant, j’entendais encore les tambours et les feux d’artifice. La fête s’appelle Masi Magam, elle a lieu chaque année à la pleine lune de février ou mars, dans tout le Tamil Nadu. Shiva aurait promis le salut (la sortie du cycle infernal de la vie et de la mort) à ceux qui se baignent ce jour-là. Une occasion à ne pas manquer.

Mercredi 27 février 2008 Dans le journal, un tableau qui présente l’évolution du nombre d’accidents ferroviaires dans le pays, et le nombre des victimes. En 2002/2003, on comptabilisait 351 accidents et 418 morts. En 2006/2007, 195 accidents et 208 morts.

Les beaux amoureux (elle surtout) de l’hôtel Classic (restaurant). Les sourires qu’ils échangent, les doigts qu’elle pose sur son visage à lui, leur façon de se tenir très près l’un de l’autre, à presque se toucher, tout en mangeant à becquées infimes dans leur fried rice que finalement ils délaissent. Ainsi les assiettes sont encore pleines quand ils s’en vont. Ils n’ont pas faim de riz, seulement soif de leur amour naissant, tellement transparent.

L’Inde est tellement nue qu’on a la sensation de n’y distinguer qu’un bruit de fond à travers le voile de l’indécence qui la recouvre. Rien de plus cru que cette vie offerte à la vue de tous, puisque la misère n’a nulle part où se cacher, s’abriter. L’indifférence constitue l’outil obligatoire ici plus qu’ailleurs, c’est du moins ce que chacun se raconte par-devers soi à un moment donné, que cela soit admissible ou non. Il suffit pourtant de se laisser interpeller pour être saisi par une réalité qui n’a rien d’un brouillard, chaque individu de cette multitude a sa marque, écoule ses propres humeurs, souffre de sa propre histoire et de son corps particulier. Dans cette atmosphère de passivité apparente, de nervosité inutile, qui semble un enfer pour la sollicitude et peut-être un paradis pour les escrocs pardonnables, règne une incessante activité de survie. Des singularités à l’œuvre, des courses à la nourriture, des dettes qu’il faut réparer, qui ne le seront pas, des calculs foireux, des destructions systématiques, des suicides tellement nombreux qu’on n’ose pas les regarder.

Samedi 1er mars 2008 Repas chez les Balasamy. Pendant que je mange (avant lui), il me montre une photo dans un journal. Ce sont les « mental » qui ont été internés suite au crime de lundi dernier. Et il me montre celui parmi eux qui est l’homicide. Le jeune mendiant de TKM street n’est pas sur la photo, il n’est donc pas concerné par cette affaire, maintenant je le sais, en suis rassuré. Je craignais de partir d’ici avec cette question entêtante non résolue. Durant ce temps, près de nous, les enfants très vivants et fort sympathiques.

Dimanche 2 mars 2008 Lorsque nous étions sur la plage avec Anbu et son fils, deux hommes sont apparus qui arrivaient du village. L’un d’eux titubait et parlait dans son téléphone mobile. Ils sont arrivés se sont adressés à parler à Anbu. Celui qui téléphonait semblait en quête du préfixe (indicatif) de Pondy. Anbu le lui a indiqué, l’homme s’est éloigné. L’autre est resté, a engagé une discussion avec Anbu, une discussion serrée à propos de Gandhi. Ils n’étaient pas d’accord. J’ai entendu des noms propres : Nelson Mandela et Abraham Lincoln. Ensuite, Anbu me raconte qu’il n’a pas voulu céder, qu’il a lu un livre à ce propos. Il ne m’explique pas davantage l’objet précis du débat, je regrette de ne pas avoir été plus curieux sur le moment, ne pas avoir osé le questionner. C’est la première fois que je l’entends mentionner une lecture, j’en suis touché. Ces deux hommes n’étaient pas du village, des touristes venus de quelque part dans le Tamil Nadu.

Comme j’ai retenu qu’Anbu avait des livres chez lui, et qu’il lisait, je l’interroge à ce propos. Il me dit qu’effectivement il lit aussi bien des livres sur l’histoire, sur l’actualité, toute sorte de choses, il emprunte des livres à la bibliothèque. Je lui demande si beaucoup de gens du village la fréquentent, il me dit que oui, mais qu’elle est petite et qu’il n’y a pas énormément de choix.

Oui, Gandhi était un ardent partisan du système des castes et c’est pour cela qu’il était déterminé à faire disparaître les pratiques de l’intouchabilité qui en souillaient le visage. Oui, il voulait redonner au village son rôle moteur et créateur dans la société indienne, et le protéger du capitalisme industriel. Et il pensa avec conviction que la démocratie permettrait au village indou de retrouver son prestige. Mais quelle démocratie ?
Guy Deleury, Le modèle indou, éditions Kailash, 1993.

Lecture de Tout passe, le très beau livre de Vassili Grossman, bouleversant. Je voudrais en recopier une infinité de passages dans ce cahier. Pour exemple, cette page sur l’image du vieux chien dont son maître veut se débarrasser, et qui ne comprend pas, lui qui ne peut que lui rester fidèle. L’amour du chien ne faiblit pas, même si son maître devient son bourreau. C’est bien sûr une façon de parler de la candeur des citoyens dupés par la méchanceté de l’État à leur égard. La cruauté, celle du régime stalinien en l’occurrence, dépasse l’imagination du citoyen ordinaire, il en est la victime avant que d’avoir seulement envisagé la possibilité de son existence.

Les vélos ne sont plus majoritaires, c’est souvent le cyclomoteur ou même la moto qui le remplacent. Les effets de richesse sont encore mieux rendus ainsi. Les automobiles restant heureusement assez rares, c’est la moto qui indique la relative aisance, souvent fort peu bruyantes, les belles Royal Enfield, elles ronronnent comme de gros chats. Là encore, c’est toute une famille qui peut s’y loger le temps d’un parcours, cela va sans dire. Le bilan de toute cette mutation, c’est un nombre d’accidents qui a grimpé en flèche, avec une moyenne d’un traumatisme crânien par jour à l’hôpital de Puducherry, me dit-on.

Mon inquiétude égale mon impatience. Je ressens un doute, la création est
comme un miracle et le doute est conséquence de l’incertitude du miracle.
Fernand Pouillon, Les pierres sauvages, p.14

Le type accroupi sur le trottoir, avec à ses côtés quelques bouts de cuirs, des semelles de faux caoutchouc, des boucles de métal, une pelote de fil de cuir, deux boîtes de cirage. Il vous fabrique des sandales adaptées à votre pied, vous répare les anciennes pour une somme ridicule. Pour seuls outils il a en main une lame effilée avec laquelle il découpe le cuir en un seul trait, il a aussi, bien évidemment, une alêne, et se sert d’une brosse s’il en est à la finition. C’est un des milliers de cordonniers que compte le pays. C’est à lui qu’il faut confier ses pieds, non pas à la nouvelle et clinquante boutique du coin de la rue presque chic !

C’est aussi parfois un étrange artisanat, à partir d’un produit industriel. Exemple le plus banal, la fabrique de sacs de voyage par un petit atelier situé rue Bâradi. Je l’ai repérée il y a peu de temps par son éventaire éloquent. Toute sorte de bagages à l’image des sacs sortant des usines et vendu dans nos grandes villes, partout. Faits du même nylon, des mêmes fermetures, des mêmes lanières, des mêmes signalétiques publicitaires. Sauf qu’ils sont fabriqués ici, dans ce petit atelier de bourrellerie contemporaine, avec de petites machines à coudre et des cutters bien conduits par des mains habiles. Tout cela est aussi moche que le tout venant des boutiques occidentales, il n’y a pas de raison. Mais c’est fait ici, à portée de main. Acheter local, c’est court-circuiter le capitalisme planétaire, non ?

Vendredi 14 mars 2008 Entre la maison de Pierre et le village, il y a cet arbre magnifique, un banian immense dont les racines remontent vers le ciel, jusqu’à une hauteur de quinze ou vingt mètres. La frondaison de ce grand sage végétal est par ailleurs le logis d’une tribu de singes fort agités.

Pierre est un personnage attachant. « Je m’intéresse à l’humain. », dit-il. Et effectivement, c’est cela. Il passe quelques mois par an ici depuis dix ou quinze ans, et il a su s’imprégner du milieu, en retenir les couleurs et les odeurs. Il pose des questions à sa femme, qui est native de cette région, sur la signification des mots, des noms, des usages. Il a ainsi avec elle des échanges plus riches que d’autres Français mariés ici, que je ne connais que trop, et qui ne s’intéressent pas du tout à la culture locale, sauf pour la dénigrer.

Quand il rentrera en France, à la fin du mois, Pierre retrouvera son village d’Ardèche, et plus précisément le village miniature qu’il a construit, selon les méthodes traditionnelles, en lauzes, et qu’il fait visiter tout l’été aux touristes de passage. Il m’explique qu’il a deux vies bien séparées, celle qu’il mène en France, très occupé avec ses activités artisanales et paysanes, et celle qu’il mène ici, où il prend le temps de lire beaucoup, de s’imprégner, et depuis peu, d’écrire.

Samedi 15 mars 2005 Vu Patrick ce midi. Suis arrivé che lui avec une papaye que je venais d’acheter au petit marché. Conversation sur plusieurs terrains. Il a lu le bouquin de R.K. Narayan dont je lui avais parlé, Le professeur d’anglais. A aimé. L’a trouvé lumineux. Je savais que la thématique de ce roman, d’ailleurs très autobiographique, allait croiser les préoccupations de Patrick. L’auteur y raconte le décès de sa femme et comment il essaie ensuite d’entrer en contact avec elle par l’intermédiaire d’un médium.

Hier avec Anbu, son fils a envie de pisser, et lui aussi. Ils descendent plus près de la mer, sur les rochers entassés là. Ils pissent tous les deux. Lui surveille son fils, l’aide à se débraguetter. Un peu plus loin un marchand de glace ambulant. Il en achète une. Après que l’enfant a mangé, il lui explique comment jeter le contenant, en pastique, dans les rochers, vers la mer. L’enfant s’exécute, essayant de faire au mieux. Arrivé au bout de la balade, Anbu considère les deux cabines toilettes gratuites, qui y ont été installées. Il les regarde longtemps, incrédule. Je le vois les scrutant avec méfiance, essayant d’imaginer tout ce que cela lui donne à penser. À mes côtés, l’homme et l’enfant repartent d’un bon pas. Deux cents mètres plus loin l’enfant annonce à son père qu’il a envie de caca. Le père aide son fils à ôter ses chaussures, à ôter son pantalon et il le fait descendre au bord de l’eau, cul nu, qu’il puisse chier. Pendant ce temps, à quelques mètres, des pêcheurs remontent sur le sable une barque, ils sont huit hommes à soulever l’embarcation et à la hisser progressivement sur un promontoire où elle sera l’abri de l’assaut des vagues.

Dimanche 16 mars 2008 Le marché de ce matin. Je trouve quelques livres intéressants dans un tas informe sur un étal au bout de la rue Gandhi. Tous sont des ouvrages venant de la bibliothèque de l’Alliance française, porteur du tampon « éliminé ». Dans ce tas, des livres de Jean Paulhan, Pierre Gascar, Jules Roy, Danièle Sallenave, Simone Schwarz-Bart. J’achète un livre de Pierre Gascar et un volume de Saint Pol Roux que j’offrirai à Patrick. Et aussi, surprise objective, ce fameux livre que j’avais lu en 1993, arrivé en Inde par miracle : La victoire à l’ombre des ailes, de Stanislas Rodanski, dans l’édition du Soleil noir. À l’époque, vu que je n’en avais été l’unique lecteur depuis la création de la fiche, vu que le livre était classé dans un rayon où il n’avait rien à faire, j’avais songé plus d’une fois à me l’approprier, ce qui n’eut pas été difficile. Lors du séjour suivant, je venais voir cet exemplaire, à chaque fois hésitant à le subtiliser (rien n’était plus facile), sans jamais passer à l’acte. Et puis un jour il n’y était plus. Et je le retrouve aujourd’hui sur le trottoir, il a effectivement été éliminé de la bibliothèque le 13 mars 1999, il y a neuf ans, presque jour pour jour. La conclusion de mon compagnonnage de pensée avec ce volume, c’est que je l’ai acheté ce matin même pour 10 roupies. J’ouvre le volume, en assez bon état si l’on considère ses pérégrinations, je trouve la fiche à l’intérieur, avec mon seul nom et la date retour du 1er septembre 1993.

Hier soir, je vais dîner avec G.-L. au Paris. Bientôt arrive Jean-Marc, un Français que G.-L. connaît, que j’ai croisé l’autre soir chez lui. Il a rendez-vous ici avec d’autres congénères, des gens qui habitent une maison que j’ai vue au bord de la mer. Effectivement déboule ce couple de jeunes retraités sveltes et bien mis dans leur peau hâlée, avec eux Nathalie, une Française très à l’aise qui doit friser la cinquantaine et qui, même dans cette pièce sombre où nous sommes installés, ne se départit pas de ses lunettes de soleil aux verres noirs d’ébène. Autour de nous, aux tables environnantes, des buveurs de bières locaux s’égosillent dans une cacophonie qui crée l’ambiance. De notre côté, quelques présentations : l’homme du couple travaillait chez Esso, ils ont loué une maison du pêcheur pour cinq ans, etc. Assez vite, G.-L. se sauve, il a des courses à faire, comme chaque soir au Nilgiris. Je reste paresseusement à écouter mes commensaux, assez effaré de me trouver là entre Français trop bien portants, et de les tolérer quand même une bonne demi-heure encore. À un moment, à propos des conditions de vie et de la variation des prix, la femme du couple s’exclame : « Si on supporte la crasse, c’est parce que c’est bon marché, mais s’ils augmentent encore leur prix, alors non… » Elle parle ainsi de l’Inde, de la région de Pondy, de ces régions du monde où la majeure partie de la population est dans une misère noire. « Rentre chez toi, connasse, dans ton trou mental pourri de ton purin hygiénique ! » devrais-je lui crier aux oreilles, avant que de lui balancer son assiette à la figure. Je ne le fais pas, ça m’apprendra à me mêler à ce genre de racaille hexagonale. J’observe encore leur attitude envers le serveur, j’entends leurs réflexions soufflées dans cet entre-soi qui autorise de se lâcher un peu. Jean-Marc annonce qu’il part dans la nuit à Goa, où il va retrouver des copains. Il a fait venir de France du jus de canne pour pouvoir confectionner là-bas, avec le rhum local, du punch et faire la fête. Je me lève d'un coup et je m’en vais sans saluer, j’ai trop la honte.

Le solitaire est un diminutif du sauvage accepté par la civilisation.
Victor Hugo, L’homme qui rit

Ce soir je suis allé dîner au Kartik. J’étais étonné de voir la rue si sombre, sans boutique allumée, me suis dit que je devais être plus en retard que je ne le pensais. Le rideau était mi-baissé, mais on m’a laissé entrer. Ainsi que d’autres clients par la suite. Je discute avec un client, il me raconte qu’un groupe d’une quinzaine de personnes en chemise blanche a défilé un peu plus tôt dans la rue en pointant du doigt toutes les vitrines, avec pour mot d’ordre de fermer les magasins. Ordre suivi aussitôt par les commerçants, tous les rideaux de fer se baissaient au fur et à mesure de leur progression. Il faut croire que le Kartik est l’exception. Il s’agissait de militants d’un parti opposé à celui du gouverneur, je ne sais quel est le point d’achoppement. J’ai lu hier dans The Hindu que le parti communiste avait manifesté dans les rues de Pondy pour contester l’augmentation du prix du lait. Je crois me souvenir que la manifestation ne regroupait pas foule.

Mardi 25 mars 2008  Dans The Hindu d’aujourd’hui, article sur ce qui s’est passé hier soir à Pondy. C’est l’ouverture d’une cession parlementaire appelée à être très suivie. Une pression s’exerce sur le gouvernement. La hausse du prix du lait, l’abolition des tests d’entrée en classe technique, la réservation de places pour les minorités (quota), et autres requêtes concernant les fermiers, les pêcheurs, les instituteurs, sont au nombre des revendications émises.

Par ailleurs, sur le plan national, une commission recommande une hausse de 40 % des salaires de la fonction publique.

–  Qu’est-ce que l’illumination ?
L’intuition instantanée qui vous convainc qu’il n’y a rien ni personne à illuminer.
Jean Klein, Qui suis-je ?

Si je pouvais penser qu’il y a au monde quelques hommes sans aucun pouvoir, alors je saurais que rien n’est perdu.
Elias Canetti, cité par J. Baudrillard in Carnaval et cannibale

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