« Où se perdent nos pas », une balade « rétrovisée » avec Lionel Bourg

« Je vis, respire, écris avec mes morts. »

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« Je vis, respire, écris avec mes morts. »

« De la mort considérée comme une chienne. » On pourrait partir de ce faux sous-titre et considérer ce nouveau livre de Lionel Bourg en tant que prélude à un possible chant du cygne. Un cœur se met à claudiquer, c’est l’alerte rouge, le corps qui l’entoure n’est plus qu’un… rescapé. Lionel Bourg marmonne sans rancœur un passé toujours là, une constellation humaine incomparable, la sienne, faite de beautés multiples qui l’ont nourri et qu’il ne cesse de partager sans compter, par l’écriture.

« Je ne suis donc que ça.
Un rescapé. Un reliquat. Le dernier avatar d’une fratrie muette, tout amour, toute tendresse n’ayant en fin de compte donné vie qu’à de pesantes mélancolies et des déchirements dont ne subsistent maintenant que des cicatrices. Dès lors, à quoi bon s’attarder ? Mes nuits sont monotones et ma pensée – ma pensée… le terme fera sourire –, se tourne avec l’insistance maladive des idées fixes du côté des morts, parents, amis, confrères, croisés une ou deux fois à l’occasion de rencontres fortuites, si bien qu’au moment du sommeil je retiens assez laborieusement les larmes que je n’ai pas toujours su verser. » 2

Cet homme désemparé adresse un aveu modeste que l’émotion rend très grand, il ne tient plus à la vie et dans la vie que par l’amitié ou l’amour. Sinon il se laisserait descendre sur la pente, il le dit. Une descente qui le mènerait, pourquoi pas ?, dans une caverne qu’il s’imagine investir, fort du souvenir lointain d’une grotte en Dordogne. Où il avait peut-être reconnu, dans les à-peu-près du faisceau d’un phare automobile branché sur batterie, suivant la suggestion faite par le guide, une femme. Pas vraiment une vénus primordiale, une génitrice originaire, tout juste une femme que chacun invente, sous l’emprise de l’étonnement, de la surprise étourdie. De pareilles explorations internes on ne ressort, certes, que par la voix des anges, pourquoi pas à travers l’évocation des Ailes du désir, par la présence étrange d’un inspecteur de Los Angeles venu taxer les vies ou simplement les observer.

« J’écris, rature, balafre, flagelle ou panse les éclopés de ma rhétorique à Gréoux-les-Bains, près de Manosque, pays qui fut rugueux mais, allégeance faite aux domesticités touristiques, se veut havre de remise en forme où baguenaudent après les soins les adhérents des mutuelles agréées par la sécurité sociale. » 3

Ayant infusé jusqu’à aujourd’hui, c’est aussi l’enfance qui emplit d’un coup les parois d’une existence imprononçable. Se prononcent plus volontiers des noms propres accrochés à divers décors d’ici ou d’ailleurs, comme ces tableaux de Hopper ou de Mantegna, de Véronèse ou de Jérôme Bosch – chaque nom propre, ceux-là et tant d’autres, renvoie à un univers… Quand soudain le père s’exclame, à propos d’Anquetil qui vient de mettre cinq minutes dans la tronche de ses poursuivants, c’est un tout aussi étrange climat avec lequel il faut composer, et pas toujours facilement – ne pas oublier cependant le goût de Lionel Bourg pour le vélo (voir son livre L’Échappée 4). Les ancêtres ont aussi été nos éducateurs sauvages (Lionel Bourg a notamment évoqué sa mère dans son très beau livre : L’Engendrement 5), mais la nourriture essentielle se tient dans le monde des mots, des livres, des bibliothèques, et dans les noms entendus puis répétés, ceux de géants bien vivants : Balzac ou Hugo (voir son Victor Hugo, bien sûr 6), Zola, Saint-Simon, Jules Verne, et une infinité d’autres.

« Je n’ai d’ailleurs chéri que les contrées pluvieuses.
N’ai succombé aux charmes de la géographie qu’en fonction des territoires austères dont une carte à l’école associait les particularités, massif armoricain, massif central, Vosges, Morvan, m’entichant de provinces bourrues, marquetée de guérets, de garennes ou de landes livrées à la prolifération des bruyères, d’emblée convaincu d’appartenir au socle hercynien qui boursouflait l’échine du pays et ne jurant que par l’âpreté des schistes et des granits, des gneiss comme des résidus volcaniques échoués aux confins de la Haute-Loire limitrophe, la perspective d’une côte ensoleillée, d’une plage ou de calanques, méridionales provoquant invariablement le surcroît de mépris ridicule que j’opposais aux aficionados des vacances à la mer. » 7

Je ne suis pas le dernier, dit-il, à « mitonner ma sauce dans le chaudron de la Présence des morts » 8. Titre emblématique d’un vieil écrivain à tête voltairienne (il prépara d’ailleurs un volume, Mélanges, de Voltaire pour la Collection La Pléiade) qui a laissé de beaux textes, et pas seulement la réputation d’avoir été brièvement le nègre de Pétain avant d’aller se planquer loin de Paris, pour échapper aux lois anti-juives. Emmanuel Berl est aussi celui qui, dans sa jeunesse, essuya l’agressivité caractérisée de son ami Marcel Proust, lequel, de son lit où il restait couché, lui lança ses chaussons à la figure, excédé qu’on puisse être assez bête pour imaginer avec sérieux que l’amour existe vraiment. En quelque sorte taxé de romantisme, Berl fut de la sorte définitivement congédié.

« Que les incrédules se rassurent. Je ne dépose pas les armes mais, le bât ne me blessant que par intermittence, incline à paresser dans les jardins mortuaires ou les enclos qui, près de quelque chapelle, quelque église romane, rassemblent avec délicatesse une vingtaine de sépultures et deux ou trois caveaux guillochés de giroflées et de roses trémières. » 9

Par saine divagation ou rêverie mélancolique, Lionel Bourg poursuit sa promenade et déroule des paysages sans écume, autrement âpres et minéraux, moins visités des vacanciers que des imaginatifs. Où qu’il aille, tout est bon pour sa plume, c’est un écrivain de tout feu. Se mêlent chez lui l’espace intérieur avec l’espace du dehors, la vie des phrases avec celles des arbres et des lignes soulignant les ciels – ils sont ici une même nature qui coule dans les veines du poète et dont il encre ses mots, et les donne à boire.

Notes :
1) Lionel Bourg, Où se perdent nos pas, Fata Morgana, 2021, p. 17.
2) Op. cit. p.11.
3) Op. cit. p. 39.
4) Lionel Bourg, L'Échappée, L'Escampette, 2014.
5) Lionel Bourg, L'Engendrement, Quidam éditeur, 2007.
6) Lionel Bourg, Victor Hugo, bien sûr, Le Réalgar, 2021.
7) Op. cit. p. 21.
8) Op. cit. p. 33.
9) Op. cit. p. 30-31.

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