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Billet de blog 9 nov. 2014

Guy Benoit, « Ma mort, reconnaîtra »

Le poète Guy Benoit publie cet automne Ma mort, reconnaîtra, poursuivant ce dialogue entamé depuis quelques années avec la camarde.

Jean-Claude Leroy
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Le poète Guy Benoit publie cet automne Ma mort, reconnaîtra, poursuivant ce dialogue entamé depuis quelques années avec la camarde.

Né en 1941 à Laval, Guy Benoit a publié une quinzaine de livres, notamment à l’enseigne qu’il a créée en 1969 : Mai hors saison [voir le billet que Patrice Beray a consacré à cette revue]. Une enseigne qui fut celle d’une revue très emblématique du meilleur poétique des années 70 à 2000. Autour de lui, Guy Benoit a su regrouper des esprits divers et lumineux, à la fois dans la complicité de quelques aînés et décelant de nouveaux visionnaires de la partie en cours. Se réclamant du Grand Jeu aussi bien que d’Ulrike Meinhof, Mai hors saison, revue et éditions, apporta son éclairage sur Armand Robin, Paul Chaulot, Francis Giauque, Paul Valet, Jean-Daniel Fabre, Théo Lésoualc’h, Paul Chamberland, Dominique Labarrière, Nanao Sakaki, etc. Par une écriture qui met en tension, dans « un véritable corps à esprit », Guy Benoit place en regard la présence de la mort dans la vie avec le manque de révolution dans le monde : « je crève encore du jour d’après/indispensable à notre nouveauté.* »

* in La salle du bout, Mai hors saison, 2008.

Guy Benoit a bien voulu répondre à quelques questions qui vont nous permettre de faire sa connaissance (entretien par écrit, en septembre 2014).

• Peux-tu dévoiler quelques jalons de ton parcours de poète, parmi ceux qui ont nourri ta propre écriture ?

« Soif sans répit de ce pays de poésie »/ce vers date d’un hommage que je rendais à René Guy Cadou au début des années 60. Aujourd’hui, à 73 piges, l’addiction continue… car « une soif à douter du doute est une source qui brûle » (Serge Sautreau).

• Dans tes tout premiers recueils tu sembles éprouver nerveusement les vocables, et avec gourmandise, ensuite tu t’engages dans une écriture qui refuse de se payer de mots, plus en quête d’un déséquilibre de la langue que d’un accomplissement du poème proprement dit.

L’écriture comme moyen davantage que comme une fin ?

Le poème tente d’inverser le regard d’une nuit à grande portée et de fournir matière à la disparition. Le défi poétique : épuiser les apparences de l’écriture pour contribuer à l’apparaître de la forme sensible/« suprême féerie de la morphe » (Saint-Pol-Roux).

« le verbe naîtrait-il orphelin que je l’adopterais… » Guy Benoit, 1968 (in Interminable sang - repris in Au plus haut point physique). Pourrais-tu aujourd’hui adopter (virtuellement) ce verbe orphelin s’il était avéré (parce que virtuel…) ?

Le fond de soi est loin d’être évident. Nous sommes devenus les surnuméraires de la crise entre le vrai, le virtuel, et un degré de vérité supérieure.

Comment se dépouiller de tout référentiel, de toute ambiance spiritualiste et ne plus être victime d’une « langue de service » ? Comment parvenir à dire ce que le langage ne sait pas dire et qui persiste à poindre sous notre être de transition ? Comment trouver la bonne équation, les justes vibrations à « la réalité de la réalité » ?

• Entre ton projet initial et l’intention ou la tentative qui serait la tienne désormais, vois-tu des différences de nature, de valeur ?

Je me suis toujours jugé hors saison, désormais je sais que je suis uniquement fin de saison. Quels mots pour l’exprimer ? Poème ou noème ? Toutes les herbes de la Saint-Jean afin de ne point trop en souffrir.

• Dans sa préface à Interminable sang, Paul Chaulot parle de « quête dramatique d’un exorcisme ». S’il y a effectivement exorcisme, expliciterais-tu en quoi ?

L’exorcisme consisterait à se placer au centre du vivre-mourir, en ne se contentant pas d’être l’interprète d’un bail à trop court terme ou d’ânonner, tel un prof de philo, le quadruple remède d’Épicure*.

• Pour plusieurs des livres que tu as publiés tu as choisi une iconographie en adéquation avec ton écriture, iconographie relevant je crois autant du dialogue que de l’illustration. Peux-tu expliquer comment s’initie et comment se passe le parcours à deux ? Toi et Daniel Pontoreau, toi et Jacques Vimard, toi et Aïcha Gerber, toi et Marc Girard, par exemple.

Un sillon de fraternités secrètes.

• « jamais tu n’es aussi présent/ d’un champ de graminées » (in Ma mort, reconnaîtra) Il semble que tu cherches maintenant le « sens de l’homme » – ou peut-être même une révolution du sens de l’homme, comme celle qu’appelait Malcolm de Chazal – en creux dans la nature, comme s’il y avait en dernier recours une possible anthropologie négative (ainsi qu’on parle de théologie négative) qui s’appliquerait à enquêter sur ce que n’est l’homme en aucun cas…

Anthropologie négative ? La formulation me semble excessive, mais, d’une certaine façon, ce recueil « Ma mort, reconnaîtra » est testamentaire, directement transmissible, et n’aurait pour légataires que les corpuscules et les ondes troublantes d’un paysage qui essaierait, tant bien que mal, de se constituer : un nouveau patrimoine 

• La création, l’animation d’une revue, cette possibilité de mise en mouvement(s) autour ou pour des idées croisées ou communes, en quoi a-t-elle renforcé ou atténué le paysage qui s’offre à toi ?

La création et l’animation de notre revue Mai hors saison auront peut-être permis l’élaboration d’un maquis où l’écriture et le comportement s’étreignent au degré incandescent de la rupture, un maquis de connexions où frayer les voies « qui mènent du collectif inconscient perdu à la Personne collective du futur » (Roger Gilbert-Lecomte). 

• Le retour il y a une quinzaine d’années à un paysage initial, la campagne de ton enfance, est-ce pour toi un repli ?

Un retrait et bien davantage. Par exemple, chercher la langue qui est à l’œuvre dans le règne végétal et rendre comestible cet incommunicable. Il n’est rien de plus difficile que de laisser entendre une nature fraîchement repeinte battre contre mes tempes.

• La mort semble ton interlocutrice privilégiée, comme si tu voulais l’épuiser, la puiser, y puiser…

L’écrivain Louis Calaferte aimait déclarer qu’il n’était ni optimiste ni pessimiste, mais mortimiste, c’est aussi mon option, oui, c’est à ma mort que j’écris dans un impétueux tête à tête-bêche et au travers d’une angoisse que je ne voudrais pas malsaine… une relation anticipée sans qu’elle soit déjà la fin des haricots !

* Le « tetrapharmakon » : 1) les dieux ne sont pas à craindre ; 2) la mort est sans risque ; 3) la souffrance est supportable ; 4) le bonheur est possible.

 
Deux poèmes extraits de Ma mort, reconnaîtra :

quel beau jour parmi ma mort

mesures dernières dans la bouche de lumière

et que les mots ne me périssent pas
et faire semblant que nos lèvres

 * * * * *

beaucoup de sons tiennent tête

sous les paupières, nous scrutons l’horizon
tant qu’il est promis à un défunt

une résonance surgie du néant

aucune phrase
ne sommeillera dans
le milieu du gué

***

Guy Benoit, Ma mort reconnaîtra (couverture de Tristan Bastit; fusains de Marc Girard), éditions des Hauts-Fonds, 2014, 16 €.

site des éditions

bibiographie de Guy Benoit :

  • Interminable sang, Millas-Martin, 1968.
  • Manière d’amante, Millas-Martin, 1971.
  • N’importe qui mon corps, Mai hors saison, 1977.
  • La Matière hésitante de l’amour, Mai hors saison, 1980.
  • … Que tout itinéraire, Mai hors saison, 1983.
  • Tête lointaine dans le milieu du monde, Mai hors saison, 1987.
  • Au plus haut point physique – poèmes 1966-1987 – EST, Samuel Tastet Editions, 1990.
  • L’Insu, Cadex, 1991.
  • Il y a maldonne, Mai hors saison, 1992.
  • Équidistant, éd. Nitabah, 1993.
  • Exercices de guerre lasse, Mai hors saison, 1996.
  • De la chair par terre, Archives sonores Blockhaus, 2001.
  • Pas tout à la fin, L’Éther Vague, 2002.
  • La Salle du bout, Mai hors saison, 2008.
  • Ma mort, reconnaîtra, Les Hauts-Fonds, 2014.

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