« Le cirque électoral », revue de presse historique, album de souvenirs, de rappels !

« Le Grand Cirque électoral » (Une histoire visuelle des élections et de leurs contestations), de Zvonimir Novak

le-grand-cirque-e-lectoral
La classe dominante ayant horreur des éclaboussures, elle a inventé le suffrage universel et s’en porte bien. Le nombre de votants a su grimper en flèche, mais pour le populo le choix reste encore et surtout celui d’attendre toujours le coup d’après, c’est-à-dire indéfiniment. Le temps ainsi perdu en espérance s’en trouve gagné pas d’autres qui affinent peu à peu leurs multiples manœuvres de diversion pour mieux conserver leurs prérogatives. La noblesse héréditaire a fait place à la noblesse élective, et c’est souvent la même. Et comment la contester dès lors qu’elle se réclame d’une légitimité que lui aurait donnée le peuple ?

Près de huit millions de votants aux élections de 1848, les premières du genre (adieu le suffrage censitaire !). Votants, mais pas votantes ! Pour ces dames, il faudra attendre près d’un siècle, qu’elles aient enfin quitté le confessionnal, pour enfin les admettre dans l’isoloir ! Lequel isoloir ne fut d’ailleurs mis en place qu’après 30 ans d’insistance, pour mettre fin au regard inquisiteur des membres du bureau de vote sur un électeur souvent impressionnable.

Ce suffrage initial devait aboutir en quelques mois à la mise sur orbite d’un candidat au fait des méthodes américaines de propagande, du détournement comme du retournement de l’opinion. Déjà, en ce temps-là !

fresque murale fresque murale
L’homme étant fort d’un patronyme qui aide beaucoup en ces temps de légende napoléonienne, et aussi d’un réseau d’émissaires répartis dans le pays. À coup de banquets, d’alcoolisation des masses, avec pour but de les amener à voter pour celui qui a payé la tournée – de quoi quand même discréditer ce machin, le suffrage universel. Les agents qui opèrent ainsi sont appelés cabaleurs, ils œuvrent pour la renommée du troisième Napoléon, Daumier les croquera génialement, en réponse. Tout cela ainsi énoncé paraîtra caricatural, c’est pourtant bien le fond de tout cirque électoral tel qu’il se présente depuis son origine jusqu’à nos jours.

Honoré Daumier, "Adoremus" in Le Charivari (1879) Honoré Daumier, "Adoremus" in Le Charivari (1879)
L’album concocté par Zvonimir Novak, professeur d’art et journaliste, spécialiste de l’imagerie politique, est riche d’une iconographie épatante qui regroupe les dessinateurs les dessinateurs et artistes les plus acerbes et les plus drôles. De Daumier à Reiser et Siné en passant par Maurice Henry. Placards de L’Assiette au beurre ou Hara-Kiri, planches spirituelles de Henriot pour... Le Pélerin ; photos, collages, tracts de tout bord. Sans compter les professions de foi des candidats, qui souvent osent s’appeler « programme ».

De ce cirque électoral, la figure de la girouette ne saurait être omise. Jacques Chirac, souvent raillé pour ses revirements relatifs à l’Europe, ou bien sûr Edgar Faure qui se défendait avec esprit, langue sur le cheveu, précizant que ce n’est pas l’homme ni la girouette qui tournent, mais le vent.

Sérigraphie, atelier populaire, 1968 Sérigraphie, atelier populaire, 1968
Et puis l’évocation de quelques célèbres et surannées personnages que les citoyens d’aujourd’hui n’ont plus guère en mémoire, sans grand dommage, croit-on. Par exemple, Ferdinand Lop, figure loufoque des années trente, indéfectible candidat aussi bien à l’académie française qu’à la présidence de la République, son programme n’était pourtant pas sans grandeur : il ne proposait pas moins que l’extension du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer, le raccourcissement de la grossesse des femmes de neuf à sept mois, la suppression du wagon de queue du métro, etc. François Mitterrand l’avait côtoyé à Sciences-Po, il le présentait alors, non sans esprit potache, comme son ministre des affaires étrangères, lui-même étant premier ministre. Pour Zvonimir Novak, Lop serait en fait « la copie conforme de l’homme politique, en plus dévasté ».

Il y eut, plus près de nous Aguigui Mouna, alias André Dupond, harangueur pittoresque des foules, il prônait une indispensable vélorution qui a bel et bien fini par s’imposer. Coluche, dont la campagne présidentielle, proprement nihiliste, reste sujet à bien des conjectures.

Le livre se conclut sur la chasse à l’abstention, pour ou contre. Proudhon écrit d’abord, en octobre 1848 : « S’abstenir c’est déserter » avant d’opérer un demi-tour à 180° et déclarer le contraire, comme quoi, l’affaire n’est pas si simple. Zvonimir Novak souligne avec malice combien aujourd’hui certains partis d’extrême gauche sont

Reiser in Hara-Kiri (juin 1969) Reiser in Hara-Kiri (juin 1969)
ambigus sur cette question, acceptant « l’abstention des classes populaires comme l’expression d’un rejet vis-à-vis du pouvoir capitaliste » et tirant « profit de sa participation au jeu électoral tout en dénigrant ce dernier.[…] Ainsi, grâce à ses candidats, la très vertueuse Lutte ouvrière a touché 350 000 € par an entre 2007 et 2012. Une somme rondelette pour se payer des affiches et des autocollants à volonté. »

 Les images montrées ici sont extraites du livre

 

 Zvonimir Novak, Le grand cirque électoral, éditions L'Échappée, 2020. 29 €

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.