Jean-Pierre Ferrini chez lui à Belleville

Ferrini restitue sous nos yeux le quartier tel qu’il est devenu, tout en ouvrant les tiroirs d’un passé pas si lointain.

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Je pensais à l’anthologie d’Edgar Lee Master, à la Spoon River Anthology, qui raconte la vie de 244 tombes d’un bourg de l’ouest américain à l’aube du XXe siècle et peut-être faudrait-il à mon tour essayer de raconter ces vies enfouies du cimetière de Belleville. 1

Certes Paris n’est plus guère qu’un cimetière puisque les pauvres n’y ont plus leur place, tandis que la misère y est criante sur les trottoirs, dans l’indifférence désormais habituée, mais il reste la mémoire pour se souvenir et l’acuité de l’œil pour déceler la vie là où elle trouve à respirer encore. C’est le Paris de Belleville, dans tout son foisonnement, que nous transmet avec brio l’écrivain Jean-Pierre Ferrini, notamment auteur chez Gallimard d’un essai sur Courbet, d’un autre sur Pavese, et chez Hermann d’un Dante et Beckett.

Utile rappel historique, en 1859 la commune de Belleville fut distribuée sur deux arrondissements, XIXe et XXe, la rue éponyme constitue une charnière plus qu’une limite entre les deux, il s’agissait là de diviser cette population trop contestataire, comme il est toujours bon de contrarier toute facilité à s’organiser. Si Belleville fut « laborieux, […] communiste et communard » 2, ce fut aussi pour accueillir les vagues d’immigration : « Italiens, Espagnols, Portugais, Juifs ashkénazes, Arméniens, Grecs, Juifs séfarades, Kabyles, Maghrébins, Africains, ‘‘Arabes’’, une mer Méditerranée, Asiatiques, ‘‘Chinois’’, Cambodgiens, Vietnamiens, Wenzhou de Chine méridionale, Dongbei de la Chine du nord. » 3

Les quartiers de Belleville qui ont subi les destructions les plus massives sont les zones autour de la rue Rébeval, de la rue des Couronnes, de la rue Piat et de la place des Fêtes. La zone de la rue Ramponeau-Tourtille-Dénoyez a subi également des destructions, mais a pu être en partie épargnée grâce à la mobilisation, dans les années 1990, de l’association la Bellevilleuse. En marchant dans les rues de ce quartier, on percevait encore quelques traces de « ce qui fut », comme un décor, derrière le ravalement des façades ou dans les cafés d’une jeunesse perdue qui voudrait recréer le temps solidaire d’une proximité artisanale (la Vieilleuse, Aux Folies, le Vieux Saumur, Chez Fabien et David, Chez Ahmed, Chez Alex, Chez Freddy…) 4

Ferrini restitue sous nos yeux le quartier tel qu’il est devenu, tout en ouvrant les tiroirs d’un passé pas si lointain. Venant du quartier « République », lui-même s’y installa en 1993, mais il en a aussi des souvenirs d’enfance ; dans le parc des Buttes Chaumont, par exemple.

Le livre abonde de noms propres qui donnent des couleurs aux pages et au lecteur un ensoleillement qui stimule. Noms de rues et d’édifices, noms d’habitants plus ou moins célèbres, figures du passé, c’est un guide en continu, qui inscrit un aujourd’hui dans le terme d’un processus qu’il aurait sûrement fallu mieux savoir freiner, c’est un guide plein de vie et de vies. On apprend au passage que la dernière barricade de la Commune se situait par ici, à l’angle des rues Ramponeau et de Tourtille. qu’un certain film intitulé Rue des Cascades – dont j’ignorais l’existence, ainsi que celle de son auteur, Maurice Albez – évoque le climat raciste de l’époque, en pleine guerre d’Algérie. Ou encore un film de Pierre Barouh, mieux connu pour ses chansons et son label phonographique, qui met en scène des ouvriers habitant la banlieue venant travailler Place de fête à la construction d’immeubles que n’abriteront plus des gens comme eux.

Dans un cahier j’ai retrouvé la question d’un cheminot lors des grandes manifestations de 1995 : « Pourquoi les gens n’ont pas suivi ? » En regard j’avais noté ce rêve : « Je marche dans les rues d’une ville en compagnie d’une jeune fille qui a pour nom ‘‘déconstruction’’. » 5

Pour ce qui est des Buttes-Chaumont, au passé on y croise aussi bien André Breton, Aragon et Marcel Noll. Au présent Patricia Lahoun, au Pavillon du Lac, où l’auteur s’est marié un jour. Sinon, à la quincaillerie rue des Pyrénées, véritable caverne d’Ali Baba tenue par Serge Angelici, on peut occasionnellement échanger un regard, un mot avec Denis Lavant ou Nancy Huston. À la maison de la presse située pas loin de Jourdain, y venaient Bashung, Manchette, ou Quadruppani avant qu’il ne s’exile à la campagne, aujourd’hui Léos Carax, Colette Olive ou Jean Védrines.

À un moment donné, je crois que le mieux est de foutre le camp. Oui, mais où, où, où ? Comment, comment, comment ? Il ne suffit pas d’attendre de partir, il s’agit plutôt d’écrire cette impossibilité de partir. 6

Ce Belleville dont témoigne Ferrini parlera bien sûr à tous les Bellevillois, mais aussi à tous ceux qui ont traversé ce quartier éminent, qui semble parfois presque retiré de la ville-capitale. Pour ma part, j’ai séjourné à de nombreuses reprises et parfois longuement vers les Buttes Chaumont, rue Meynadier, ou plus rarement rue Clavel, en haut du square Bolivar, ensuite vers Ménilmontant, tout près, et j’aime la souterraine librairie d’anciens de Pierre Bravo Gala, sise en haut de la rue Belleville, au sous-sol de la librairie Le Genre humain. J’ai aussi souvenir du bar des Flots noirs, de la rue des Envierges que chantait Gilles Elbaz 7 et de Lenny Escudero chantant Rue de Belleville 8.

« Le cimetière de Belleville, métro Télégraphe, est le point culminant de la capitale, à quelque 128 mètres, d’où Claude Chape (le nom du collège rue des Alouettes) a télégraphié en 1793 la victoire des armées de la toute jeune République. Beaucoup de tombes sont envahies par des herbes folles, heureuses, depuis que la Ville de Paris a interdit les pesticides. D’après le gardien qui règne sur les lieux, il n’y a plus de concession à vendre. Pas pour les vivants. ‘‘Complet, c’est complet’’, coupa-t-il court à mes questions, mi-amusé, mi-agacé. » 9

Mais ce qui fait le prix de ce livre, c’est aussi son caractère intime : l’évocation d’une période de désœuvrement et de lecture ponctuée par l’écriture de poèmes, un échange lointain avec Marie-Madeleine Davy, les cours de Marie Depussé, ou plus simplement la description de son atelier aménagé dans un ancien garage d’immeuble et qui donne sur une cour pavée, la façade de l’immeuble regardant un jardin de deux mille mètres carrés.

« J’hésite souvent le matin entre deux itinéraires pour aller acheter mes cigarettes au bar-tabac Chiquito, rue de Belleville : soit je monte par la rue des Solitaires (la rue de l’ouvrier-peintre avec sa moustache à la Dali) ; soit je descends par la rue de Palestine. Il est évident que le plus court chemin serait d’arrêter de fumer, mais pour l’instant, je ne fais qu’arrêter de fumer par bureau de tabac. J’ai arrêté de fumer au tabac rue de la Villette, au tabac rue Lassus et suis sur le point d’arrêter de fumer au tabac rue de Belleville. » 10

Inséré dans ce texte, un cahier de photographies en couleurs de François-Xavier Bouchart, l’accompagne parfaitement. Datant des années 70, alors qu’il vivait rue Rampal, Bouchart nus apporte des images non spectaculaires d’un quartier modeste, en travaux, précaire – un quartier hésitant. Façades, chantiers de démolition, terrains vagues, passants d’une rue commerçante, ces images nous disent une sorte de banalité grave et inéluctable.

Empreint de nostalgie, l’ouvrage dresse le constat d’un quartier qui s’est embourgeoisé, et donc immanquablement dévitalisé. Sauf à participer de ce monde que nous combattons et vivre sans vergogne sur le pied des exploiteurs, ou avoir la chance d’y être ancré depuis longtemps, habiter Paris ne se fait plus guère sans difficultés extrêmes ou des compromissions incalculables, cela est devenu vrai à Belleville comme ailleurs intra-muros. Jean-Pierre Ferrini laisse assez d’éloquence aux entre-lignes pour qu’on y devine un certain rejet de ce nouveau mode d’être qui sied tant à Mme Hidalgo comme à ses électeurs, même s’il reste ici et là de quoi faire son temps et même éprouver l’humanité.

Chez un caviste un « client a pris trois bouteilles pour plus de 100 €. Ensuite, avec une sorte de désinvolture, il a payé directement en se connectant avec son smartphone. Soudain, tout semblait se dématérialiser sous nos yeux, ne plus rien valoir. L’un et l’autre, le client et le vendeur, continuaient tranquillement de converser. Se demander ‘‘avec ou sans contact’’ eut été ridicule. On avait l’impression que l’argent s’était toujours monnayé de cette façon. J’ai alors reposé ma bouteille de vin ‘‘nature’’ à 13 € et j’ai pris la fuite. » 11

« Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie »
Georges Perec, L’infra-ordinaire
(cité p. 87)

Jean-Pierre Ferrini, À Belleville, avec un cahier de photos de François-Xavier Bouchart, Le temps qu’il fait, 2021 – 16 €

Sur le site de l’éditeur

Notes :
1) p. 51.
2) p. 39.
3) p. 39.
4) p. 87.
5) p. 99.
6) p. 119.
7) https://www.youtube.com/watch?v=gUV783uEGu4
8) https://www.youtube.com/watch?v=o0pZ4nGboPg
9) p.51.
10) p. 28.
11) p. 47-48.

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