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Billet de blog 10 nov. 2021

Ellul et Charbonneau, deux amis précurseurs d’une écologie radicale

« Que voulez-vous, il faut essayer de ne pas être des enfants de chœur, et de ne pas s’enthousiasmer parce qu’il y a un ‘‘parti politique’’… différent (?), qui grignote à droite et à gauche ! Qu’est-ce que cela peut faire au ‘‘système’’ ? »

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« La science ne nous a libérés du fatum de la nature que pour mieux nous livrer à un autre. » 1

Sans doute est-il inutile de présenter ces deux personnages, s’ils furent longtemps ignorés leurs noms sont aujourd’hui revenus au goût du jour. « Quand on attaque la société en son point le plus sensible, elle se défend, et sa défense fut en l’occurrence le silence », ainsi Charbonneau expliquait-il le fait que leurs travaux, à l’un et à l’autre soient restés dans l’ombre au moment où ils paraissaient.

Depuis, la mode écologiste aidant, ces deux figures iconoclastes ont ressurgi ça et là, récupérés par les uns ou par les autres. Réactionnaires pour certains qui ne les ont pas lus ou très mal, ils sont le plus souvent présentés comme des précurseurs de l’écologie politique (non partisane), sinon de la décroissance.

« Celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas 2», Ellul le protestant, Charbonneau l’agnostique, furent bel et bien les meilleurs amis du monde. Ils se sont connus au lycée vers 1927 alors qu’ils ont respectivement 15 et 17 ans, Charbonneau étant l’aîné. De 1934 à 1937, ils appartiennent au mouvement personnaliste d’Emmanuel Mounier, s’en éloignent pour cause de divergences et de centralisme parisien, eux étant des provinciaux dans l’âme. Ils ont, en effet, grandi dans la région de Bordeaux, Ellul y enseignera pendant 35 ans (de 1944 à 1980) à l’Institut d’Études Politiques et Charbonneau sera professeur à l’école normale de Pau. Auparavant, suite à des propos subversifs 3 tenus contre le pouvoir en place et sur dénonciation d’un de ses élèves, Ellul a été révoqué d’un poste universitaire, nous sommes alors en 1940.

De Charbonneau, Ellul dira : « Il m’a appris à penser, il m’a appris à être un homme libre. » De son côté, Charbonneau déclare que Jacques Ellul lui « a empêché de complètement désespérer ». 4

Les deux complices laissent à leur mort une œuvre abondante, une quarantaine d’essais pour Ellul, une grosse vingtaine pour Charbonneau. Un style rigoureux, universitaire pour Ellul, qui s’attaque au phénomène de la technique et à toutes ses implications, et aussi à la propagande et à la révolution, sans compter ses livres de théologie. Un style plutôt lyrique pour Charbonneau qui aborde la question de l’État, de la société de loisirs, de la voiture, du développement.

Ce recueil de textes croisés constitue une sorte d’introduction vivante aux travaux de ces penseurs. C’est de Combat nature, « revue des associations écologiques et de défense de l’environnement » qui parut de 1974 à 2004, que sont issus ces articles ici réunis. Il s’agissait pour cette revue de relayer les combats et actions en cours mais aussi de fournir une base philosophique solide à l’ensemble de la mouvance.

« Depuis Hiroshima en quelque sorte le mal est fait : seul un peu plus de conscience nous sauvera de la demi-conscience qui nous a fait connaître et dominer la terre. Désormais si la merveille de l’univers, la planète bleue, continue autour du soleil la ronde qui nous emporte, c’est parce que nous l’aurons choisi en disant non à notre instinct de puissance. Une liberté embryonnaire porte l’adolescent à se prendre pour un jeune dieu alors qu’une liberté adulte est consciente de la nécessité de ses propres limites. Devenu souverain de la terre, il reste à l’homme à le devenir de lui-même : à mettre un frein à cette rage de pouvoir qui le mène à détruire en détruisant son corps terrestre. Ce ne sont plus les secrets et les puissances de la matière ou – plus redoutable encore – de la vie qu’il lui faut maîtriser, mais ceux de son inconscient individuel ou social ; ce à quoi la science peut seulement l’aider. » 5

C’est Charbonneau qui écrit cela en janvier-février 1983. Pour sa part, à la même époque, Ellul pointe la question démographique : « Le premier grand déséquilibre que subit le monde moderne, et qui, à mon sens, entraîne tous les autres, provient de la croissance démographique. » Et il évoque la question de la masse, déniée à tort, à son avis, par les « sociologues ‘‘scientifiques’’ ». La densification entraîne un certain anonymat et change la vie, elle engage à une production massive de bien de consommation et elle provoque l’écrasement, la destruction du milieu naturel, par effet de saturation. Pour lui, il faut remettre en question l’urbanisation telle qu’elle se déploie et par ailleurs en finir avec la société productiviste.

Il n’est pas mauvais de rappeler que Bernard Charbonneau fut un des contributeurs régulier de la Gueule ouverte, premier journal écologiste, créé en 1972 par Pierre Fournier, transfuge de Charlie Hebdo. Qu’il avait publié en 1969 un maître ouvrage sur la question de l’environnement, Le jardin de Babylone, expliquant que la politique de protection des paysages ne fait que les détruire davantage, jusqu’aux endroits les plus retirés. Alors en plein développement, l’industrie touristique, et tout ce qu’elle comporte d’aménagement du territoire, est visée ici, et critiquée avec férocité. Et plus largement, toute une politique qui se présente comme bienveillante et qui n’est en fait qu’une domestication par le marché, le consumérisme.

Jacques Ellul est notamment reconnu comme l’auteur d’un livre de référence sur la technique (La Technique et l’enjeu du siècle, 1954), livre traduit en plusieurs langues. Aldous Huxley le fit traduire aux États-Unis et lui a assuré un franc succès. Par la suite de nombreux étudiants américains vinrent à Bordeaux suivre les cours d’Ellul alors que lui restait confidentiel en France. Pour Ellul, la technique a cessé d’être un moyen, elle conduit le destin des hommes. Elle est avant tout, pour ses promoteurs et possesseurs, un moyen de puissance, de domination.

Au début des années 60, Ellul rentre en contact avec les Situationnistes, il se sent proche d’eux. Debord trouve son livre, Propagandes, remarquable. Pour sa part, Ivan Illich aura l’occasion de dire sa dette envers Jacques Ellul, se présentant en partie comme son disciple.

« De même que Marx a fourni une interprétation globale de la situation socio-économique, à partir de laquelle une action cohérente pouvait être menée, de même il est indispensable que l’écologie aujourd’hui ait une théorie du système social, telle qu’elle permette non plus de mener des actions ponctuelles et symboliques, mais de poser les conditions sine qua non de la vie. » 6 écrit Ellul en 1986. Grand connaisseur et admirateur de Marx, sur lequel il donnera un cours, il se reconnaît davantage dans la pensée libertaire (tout comme Charbonneau), avec laquelle il articule sa foi religieuse, déconcertant probablement pas mal de ses lecteurs.

Dans les pages qu’on lira ici, à travers les interventions des deux complices, on dégotera aussi des passages qui conforteront les préjugés négatifs à leur égard. Ce « ni droite ni gauche », par exemple, peut sonner étrangement à certaines oreilles, surtout aujourd’hui.

En tant qu’introduction à ces idées, à ces analyses, on peut préférer le livre de Jean-Luc Porquet : Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu 7, sans doute plus complet et riche que ce recueil qui demeure trop succinct finalement et présente des textes parfois trop rapides pour être assez opérants, m’a-t-il semblé. Le lecteur intéressé ne saurait de toute façon faire l’économie des principaux essais de deux auteurs.

Jacques Ellul et Bernard Charboneau

Quant à l’écologie partisane, je n’ose songer au regard que ces deux précurseurs porterait sur celle qui nous est offerte aujourd’hui. Il y a plus de trente ans, Ellul écrivait : « Que voulez-vous, il faut essayer de ne pas être des enfants de chœur, et de ne pas s’enthousiasmer parce qu’il y a un ‘‘parti politique’’… différent (?), qui grignote à droite et à gauche ! Qu’est-ce que cela peut faire au ‘‘système’’ ? » 8

Charbonneau notait, quant à lui que « La première tâche d’une opposition à cette société n’est pas de fournir une idéologie ou un gadget technique de plus qui résolve d’avance la question tragique qui nous est posée mais d’en prendre et d’en faire conscience. Certes la pilule est amère et n’a rien d’un tranquillisant, mais l’efficacité des remèdes est fonction de l’exactitude du diagnostic. Sans ce premier pas rien n’est fait, et s’il est franchi tous les autres suivent. Car la force et la durée d’un mouvement qui n’est pas dans une vulgaire entreprise de conquête de pouvoir tiennent d’abord à la vigueur de ses raisons d’être.

C’est l’énergie des motivations qui pousse à l’action, permet de persévérer en dépit des obstacles et des échecs, suscite l’imagination qui trouve au jour le jour des solutions adaptées aux circonstances et qui finalement la chance aidant, rend l’impossible possible. ‘‘Plutôt périr que renoncer, je ne puis autrement…’’ Tout ce qui fut préservé ou changé sur terre l’a été par des hommes qui l’ont pensé jusqu’au bout de leur vie. » 9

*

Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, La nature du combat (préface de Daniel Cérézuelle, avant-propos de Frédéric Rognon) éditions L’Échappée, 2021. 17 €

Sur le site de l’éditeur

Notes :

1) Bernard Charbonneau, Combat nature n°65, août 1984. La nature du combat, p. 168.
2) Cf. Aragon, La rose et le réséda, in La Diane française, Paris, Éditions Seghers, 1944.
3) Ellul est professeur depuis 1938 à l’université de Strasbourg quand celle-ci se replie à Clermond Ferrand après la débâcle de 1940. Dans un de ses entretiens avec Patrick Chastenet raconte précisément les faits : « Je sortais d’un conseil de faculté lorsqu’un certain nombres d’étudiants que je connaissais personnellement m’ont interpellé pour savoir ce que je pensais de la situation. Spontanément, je leur ai répondu que la dernière chose à faire était de retourner chez eux, en Alsace, où ils risquaient d’être incorporés dans l’armée allemande. L’un d’eux m’a ensuite demandé si l’on pouvait faire confiance au maréchal Pétain. J’ai répondu : Non, certainement pas. C’est tout. Et je suis parti.
Quelques jours après, j’ai été convoqué au commissariat de police. Je suis tombé sur un commissaire délicieux, un homme charmant, très embêté de m’apprendre qu’on lui avait ordonné de déclencher une enquête en raison de mes propos subversifs à l’égard du Maréchal. […] on a découvert que mon père était Anglais. Comme tous le fils d’étranger étaient indignes de faire partie de l’administration, j’ai été révoqué en juillet 1940. »
[cf. Patrick Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, éditions La Table ronde, 1994 – p. 115]
4)La nature du combat, p. 14.
5) Bernard Charbonneau, Combat nature n° 54, janvier-février 1983, in La nature du combat, p.62.
6) Jacques Ellul in Combat nature n°67, février 1985. in La nature du combat, p. 184.
7) Jean-Luc Porquet, L’homme qui avait presque tout prévu, Le Cherche-midi éditeur, 2003, 2012.
8) Jacques Ellul in Combat nature n° 93, mai 1991, in La nature du combat, p. 196.
9) Bernard Charbonneau in Combat nature n° 67, mai 1985, in La nature du combat, p. 190.

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