Le journal d’un homme qui meurt, de Mécislas Golberg

Les éditions Poncerq nous ont habitué à des publications volontiers intempestives, elles proposent aujourd’hui, avec « Disgrâce couronnée d’épines », l’opus ultime d’un auteur fin-de-siècle, le journal d’agonie de l’écrivain anarchiste Mécislas Golberg (1869-1907).

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Les éditions Poncerq nous ont habitué à des publications volontiers intempestives, elles proposent aujourd’hui une sorte d’opus ultime d’un auteur fin-de-siècle, le journal d’agonie de l’écrivain anarchiste Mécislas Golberg.

Issu d’une famille juive polonaise de neuf enfants, Mécislas Golberg fait des études de sciences sociales à Genève avant de s’installer à Paris en 1891 pour s’y inscrire comme étudiant à la faculté de médecine. Ses engagements socialistes et anarchistes ne vont pas sans vagues, il trouve le moyen de s’isoler de partout. Ses idées s’expriment notamment dans une revue fondée par lui et quelques camarades étudiants : Sur le trimard (qui deviendra Le Trimard). Les chômeurs et démunis sont conviés à la révolution, c’est en eux que Golberg voit les forces libératrices, il l’écrit. Expulsé de France à deux reprises, pour ses opinions ou sa situation irrégulière, il doit rejoindre Londres et Bruxelles.

Au moment de l’affaire Dreyfus, à nouveau en France, avec enfin un permis de séjour, il s’engage près de Bernard Lazare et d’Émile Zola. Il abandonne peu à peu la langue polonaise, n’écrit et ne parle plus qu’en français, peut-être qu’il s’assagit. Pour certains, il ne fut qu’un anarchiste éphémère. Toutefois, « dans ses articles, il continuait à s’opposer à toute organisation politique, syndicale ou coopérative, d’une part parce que celle-ci était l’instrument d’une domination du prolétariat sur le sous-prolétariat, et d’autre part parce qu’elle ne pouvait que “retarder l’heure des destructions nécessaires” .» [1]

Catherine Coquio, préfacière et maître d’ouvrage, souligne que « Golberg resta en France une sorte d’étranger majuscule, inquiétant, voire dangereux, y compris dans les milieux littéraires. » Littéraire, Golberg, l’est jusqu’à l’os. Il écrit des nouvelles, des poèmes, des drames, des essais sur l’art ou sur la science. Il guerroie avec Rémy de Gourmont (« M. de Gourmont et d'autres sacrificateurs ne voient que choses dites et choses faites. Nous apercevons d'immenses problèmes envahir la pensée et imposer des tâches d'Hercule à la génération qui vient. »), il rédige une étude sur Arnold Bœcklin. (« Les philosophes et les artistes ont créé une légende nouvelle de l'énergie. Ils ont spiritualisé la force, ils ont rendu la science plus aimable et ont donné à la vigueur une attitude pleine de sagesse. Parmi les ouvriers de cette nouvelle forme de la pensée, A. Bœcklin occupe une des premières places. »). Il compte des amis sûrs, tels que Paul Adam, Henri de Groux, ou Maurice Magre. Et c’est Laurent Tailhade, figure de la littérature anarchiste, qui dira de lui : « Personne ne se doute qu’en ce moment, à Paris, il y a un homme qui porte un monde. » À la manière de Péguy, Golberg publie périodiquement les Cahiers de Mécislas Golberg.

Il a dépassé de peu sa trentième année quand la tuberculose lui tombe dessus. Lui qui avait plus ou moins réchappé de la misère, qui avait été et fut toujours un « étudiant famélique, clochard cultivé, intellectuel déclassé » [2]. Lui qui avait goûté au suicide, et avait appris ensuite à aimer la vie, le voici rattrapé. Il fait des séjours en sanatorium, et c’est de là, alors que la maladie l’a déjà bien travaillé, qu’il rédige le plus souvent ce journal sans détours.

On se souvient peut-être du poète équatorien Alfredo Gangotena, ami de Henri Michaux, lequel écrivit un bel article à son sujet [3]. Il y disait que très rares étaient ceux qui écrivaient au moment où se vit l’événement, qui écrivaient de l’intérieur (« En rêve, on n’écrit pas. Ravi, on n’écrit pas. Si on écrit après, après c’est tout sauf ça. Les moribonds n'écrivent pas, et pourtant quel moment qu’une agonie ! »). Gangotena faisait, à son sens, partie de ceux-là. Eh bien, il me paraît que Golberg est du même club, si restreint. Il n’écrit pas autour, il ne commente pas. Il parle du dedans. Et en l’occurrence d’une manière fort explicite. Georges Hyvernaud fit de même quelque temps plus tard, à son retour des camps, et il le paya cher. On le paie toujours cher. Car c’est en quelque sorte ne pas jouer le jeu habituel, celui de l’inévitable et infinie circonlocution. Un autre, le psychanalyste René Allendy a laissé un très beau livre, lui aussi, son Journal d’un médecin malade [4]. Plus près de nous les derniers ouvrages d’Hervé Guibert.

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« … le trépas est notre unique certitude et – je souris – on n’aimerait guère la perdre en la réalisant. » 

Mais Mécislas Golberg donne toutefois un document spécifique. Pas seulement la chronique d’une douleur ou d’une panique face à la mort qui se présente, mais aussi celle d’une condition, la condition du malade. « Ce qui se passe en sana n’est pas un accident ni une anomalie, mais le fruit d’un système social, un phénomène anthropologique,  note Catherine Coquio dans sa préface, Le parcage des tuberculeux, qui succède à celui des lépreux, puis des fous, parachève un système d’enfermement lié à un rapport étroitement religieux à la science : en ces pages-là, le Journal nous entraîne en des régions critiques que le Foucault de Surveiller et punir et La naissance de la clinique nous a rendues familières. »

Mécislas Golberg a choisi d’appeler son livre Disgrâce couronnée d’épine, sous-titré Journal d’un homme qui meurt. Voyons sur quels mots il s’ouvre :

« La souffrance diminue la résistance que l’homme oppose au monde extérieur. Elle ouvre largement la porte aux étrangers qu’on ne peut plus ni choisir ni écarter. On cherche chez les autres les muscles qui manquent, le souffle, la brute énergie. […]

Les anciens amis vous quittent par amour pour ne pas vous voir souffrir, par amitié pour ne pas vous sentir déchu, par intérêt parce que vous ne servez plus à grand-chose. »

Un peu plus loin, il ajoute : « La solitude devient d’une gravité désespérante parce qu’on ne sait plus comment la remplir. »

Et à sa propriétaire qui lui parle de convalescence, il préfère se présenter comme un dévalescent. « Je dévale, je dévale » dit-il.

À travers ces lignes parfois brutales, au-delà de l’expérience individuelle, c’est toute l’approche institutionnelle de la maladie qui est ainsi dévoilée, questionnée. Il le note un matin : l’insomnie venait du dehors.

M. Golberg, par André Rouveyre M. Golberg, par André Rouveyre
Comment la vie en hôpital n’est-elle en fin de compte qu’une vie carcérale. Comment dédaigne-t-on le sort des tuberculeux au point de les abandonner à des structures qui satisfont les seuls soignants. Georges Hyvernaud retrouvera plus tard une telle franche lucidité pour parler de la piètre humanité des rescapés et de ceux qui leur font face. Comme lui, Golberg ne fait pas de cadeaux, il n’est pas là pour être gentil, pour flatter, il est là pour s'écrire (s'écrier) et écrire. Il est là pour qu’on ne se raconte pas d’histoires, la vie peut prendre un tour sordide et rendre celui qu’elle habite pour encore un temps de répit, assez monstrueux, caricature de ce qu’il fut, ou même pire.

« On ne trouve, du reste, rien d’honnête dans l’agonie. L’agonie manque d’apparat.
La vie est une situation, la mort est un état. L’agonie est un instant à passer. Elle est analogue à la gestation. »

Outre un très riche appareil de notes, une préface éclairante, l’édition comporte un choix de lettres (dont des lettres à Rodin, à Bourdelle ou à Guillaume Apollinaire), un texte de témoignage du peintre et dessinateur, ami d’Apollinaire et de Paul Léautaud, André Rouveyre, proche de Golberg. Ainsi que des dessins du même Rouveyre.

Occasion d’une découverte, celle d’un auteur oublié pour beaucoup d’entre nous, tandis que Catherine Coquio a signé par ailleurs un essai consacré à l’auteur de Lazare ressuscité, comprenant des documents et textes de Golberg. Et les éditions Allia viennent de réimprimer leur édition de La morale des lignes.


 * * *

 

Mécislas Golberg, Disgrâce couronnée d’épines, éditions Poncerq, 2018.

Mécislas Golberg, La morale des lignes, Allia, 2018.

 

[1] cf. Maitron, Dictionnaires des anarchistes, notice de Guillaume Davranche.
[2] cf. Opus cité

[3] in Cahiers du Sud, 1934.

[4] Je vois que les éditions Phébus l’ont réédité en 2001.

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