Poésie(s) en parallèle, ou « un nouveau monde » forcément à part

« Ce livre vient combler une étrange lacune et propose pour la première fois un large panorama des écritures de poésie en France depuis 1960, tenant compte de leur remarquable diversité. » nous dit la 4e de couverture. Sans rire.

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Le monde présent ne sait que faire du nouveau monde et de sa fable, il se sent neuf lui aussi en même temps qu’ancien et rémanent. Devrait-il s'effacer devant celui qui s'impose et se proclame le seul valide ? Le penchant américain est assumé, Un nouveau monde (Poésies en France, 1960-2010), l'anthologie s'avoue de fait moins libérée que libérale, une centaine de poètes mis en valeur et un index où apparaissent presque autant de noms cités que de pages dans le corpus de ce fort volume Flammarion, soit 1500 environ. La production poétique en France est si foisonnante que beaucoup de mes poètes de chevet ne s’y trouvent pas. Il faut croire qu’ils n’ont pas cotisé. Qu’ils n’appartiennent pas au nouveau monde. Qu’ils sont par trop… désintéressés.

Pas si simple, évidemment. Mais il est quand même étrange de constater combien les vies des uns se calent dans des espaces parallèles à ceux des autres, sans que ceux-là jamais ne s'abouchent avec ceux-ci. Si je me partage parfois dans un monde commun, il est plus souvent vrai que je me confine dans un autre, plus intime et personnalisé. Ainsi autant de mondes que d'individus, de groupes affinitaires ou d’intérêts communs. Ces groupes, ce sont les castes où se divise la société. On ne se reconnaît trop souvent, et mal, que dans les espaces où règne l’entre soi, et, par une sorte de syndrome parisien appliqué au pays, on dédaigne tout le reste.

Depuis quelques décennies déjà, je lis de la poésie, mes goûts sont assez éclectiques. Et il m’arrive d’avoir quelque idée sur la qualité de ce que je lis. Toutefois, découvrant ce nouveau monde, je dois admettre que je n’y connais rien. Dans cette marmite de formalistes et de glossateurs, assortie tout de même de grands noms incontournables, je ne saurais lesquels envoyer parmi mes poètes préférés. Ils pourraient y suffoquer. Ça tombe bien, ils sont écartés, mis en quarantaine.

« Ce livre vient combler une étrange lacune et propose pour la première fois un large panorama des écritures de poésie en France depuis 1960, tenant compte de leur remarquable diversité. » nous dit la 4e de couverture. Sans rire. Un panorama si large qu’il choisit d’occulter dans sa liste de revues contemporaines certaines assurément parmi les plus remarquables. Quant aux poètes non pas ignorés mais occultés, ils sont criants par leur absence (ici, le lecteur dressera sa liste). C’est le cas dans toute anthologie, certes. C’est pourquoi il faudrait à chacun faire la sienne. Partiale et hautaine. Qui ne prétendrait surtout pas offrir un large panorama. Parce que c’est toujours raté. La preuve.

On sait l’université française gangrenée par l’esprit de caste et la course à la carrière, on sait la poésie contemporaine gangrenée par les universitaires, d’une part, et la tentation spectaculaire, de l’autre. Sans compter la paresse et le mépris de classe. Si l’on était sûr que chacun des recteurs a suivi ses seuls goûts, assumant le sectarisme qui fait les forts caractères, on applaudirait des deux mains, mais on voit bien que non, que le prétendu panorama est pipé, que la focale ne couvre qu’un angle assez peu large, et qu’en outre le piqué de l’objectif est peu digne d’une grande marque.

Dans une note préalable, les recteurs expliquent qu’après avoir pesé le pour et le contre, ils ont décidé de « ne pas s’exclure par principe de ce passage anthologique ». « Il aurait été un peu absurde – et sans doute même injuste – de nous absenter d’un ouvrage qui participe à bien des égards de nos recherches et traverse un continent que nous avons aussi contribué à découvrir, à notre modeste échelle. » Effectivement, le plus connu des deux, non seulement n’est pas absent, mais bénéficie, sauf erreur de ma part, de la notice la plus détaillée parmi l’ensemble, soit trois pages entières pour sa promotion, de quoi considérer les barreaux de… sa modeste échelle. À propos de sa propre écriture, il évoque, drolatique, une : « confusion étroite entre deux réalités dont la contiguïté produit l’illusion, le temps d’une différence aussitôt abolie par la reprise consciente des termes élucidés. » Les parallèles, vous dis-je, les parallèles ! L’amphigouri en sus.

Je me souviens de Michel Butor à qui l’intervieweur demandait s’il appréciait tel auteur contemporain, répondant : « Je ne le connais pas, il ne m’envoie pas ses livres. » Sûrement pas le seul à préférer ses courtisans parmi ses jeunes contemporains, du moins n’avait-il prétendu orchestrer une anthologie panoramique. Ceux-là qui, chez Flammarion, nous éclairent aujourd’hui de leurs lumières, si. Leur immensurable modestie fait date. Elle est partout, flasque monopole du champ poétique, tandis que les écritures sauvageonnes courent dans les têtes et les feuillets épars, dans les livres faits loin du bruit des pravda d'un jour, dans quelque cassine où leur musique verbale se joue en vrai.

À travers, par exemple, ces vers d’un poète aussi bien vivant que bien occulté  :

quel beau jour parmi ma mort
mesures dernières dans la bouche de lumière
et que les mots ne me périssent pas
et faire semblant que nos lèvres *

 

*

 

* Guy Benoit, Ma mort, reconnaîtra, éditions des Hauts-Fonds, 2014.

 

 

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