Les transhumanistes : avec eux, la mort aurait tout à craindre !?

À propos de « Aventures chez les transhumanistes », par Marck O’Connell, éditions L’Échappée, 2018

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« D’ici trente ans nous serons en mesure de créer une superintelligence.
L’ère humaine prendra fin peu de temps après »
Vernor Vinge (en 1993) 1

Ils ont beau être impayables, ils mobilisent des capitaux énormes, les transhumanistes sont légions, et pourtant fort singuliers, le journaliste irlandais Mark O’Connell les a rencontrés, il a retenu son sourire, mais l’a glissé en pointillé dans son livre. Les éditions L’Échappée viennent de publier la version française titrée, en entier : Aventures chez les transhumanistes, cyborgs, techno-utopistes, hackers, et tous ceux qui veulent résoudre le modeste problème de la mort.

Ça commence par une visite en Arizona dans un centre de cryogénisation, on y entrepose des « patients » qui ne sont autres que des cadavres attendant la résurrection, ils ont payé cher pour qu’on garde parfaite leur dépouille jusqu’à ce que vie s’ensuive, si tout va bien. Le contrat de conservation de l’intégralité du corps coûte environ 200 000 dollars, si vous n’avez pas les moyens vous pouvez conserver juste votre tête pour 60 000 dollars. Vous serez donc décapité à votre mort, et l’on conservera votre « céphalon » dans un cylindre d’inox, avec espoir de transférer un jour votre esprit intact à quelque base de données à venir. Pour ce banal téléchargement de l’esprit on parlera volontiers d’« émulation complète du cerveau ».

« Le décès idéal, souligne Max More, le directeur de cette société, et référence dans le milieu, est celui qui survient de manière relativement prévisible, dans la mesure où le personnel d’Alcor [c’est le nom de l’entreprise] peut être sur place à temps pour amorcer le processus de refroidissement du corps, avant son trajet final vers Phoenix par la route ou par les airs. […] En revanche, une attaque cardiaque est contre-indiquée du fait qu’il est impossible de savoir à l’avance quand elle vous frappera. […] Que faire, par exemple, de ce client d’Alcor qui a trouvé la mort dans une tour du World Trade Center ? Même problème pour cet autre client qui a trouvé la mort dans un accident d’avion survenu en Alaska. ‘‘C’est loin d’être idéal’’ me confia Max avec un rictus macabre. »2

Il est à noter qu’après quelques déboires avec des héritiers ne jouant pas le jeu, et mettant ainsi leur défunt en mauvaise posture, les clients sont invités à régler de préférence leur facture via un plan d’assurance vie – ce qui à tous paraît en effet… raisonnable.

Si, pour le commun des sceptiques, la vie est avant tout corporelle, pour un transhumaniste lambda l’idée d’abandonner sa « viande » ne pose pas de réel problème. Il pourra invoquer la « liberté morphologique », se plaignant des limitations qu’il a souvent éprouvées de s’être trop souvent senti « piégé dans son corps ». Alors pourquoi ne se réjouirait-il pas maintenant d’une existence à long terme, débarrassé de son enveloppe corruptible ? Devant tant de « bon sens » Mark O’Connell se réfugie comme il peut chez ses auteurs favoris, une fois chez Nietzsche, une autre chez Rilke, ou encore il se souvient des Gnostiques, croyant percevoir chez ces présents interlocuteurs des relents d’une hérésie de jadis. C’est que ces futurologues lui paraissent diablement nostalgiques, à leur façon.

« La meilleure façon de prédire l’avenir c’est de l’inventer », déclare pourtant l’un d’eux. La plupart sont, il est vrai, des techniciens de haut-vol, souvent d’anciens passionnés de science-fiction qui regardent ceux qu’ils appellent « mortalistes » avec un peu de pitié, et il y a certes de quoi.

Ray Kurzweil est directeur d’ingénierie chez Google, c’est un personnage important de la sphère transhumaniste, inventeur de génie, auteur de nombreux livres, adepte de la singularité technologique, pour qui les machines vont dépasser largement l’humain, et qui prévoit une fusion entre la vie biologique et la technologie pure. « Comme souvent chez les techno-millénaristes, observe Mark O’Connell, sa prophétie se caractérise par une forme de déterminisme historique. Il n’y a rien à faire pour empêcher l’avènement de la singularité, car, selon lui, elle est la conséquence de notre tendance innée à la compétition et des possibilités inhérentes à la technologie. » 3

Le transhumanisme a aussi ses repentis, l’un d’eux prévoit, sans doute avec un rien de frayeur, que les machines se comporteront avec les humains comme les humains se sont comportés vis-à-vis des animaux d’élevage, avec indifférence.

Il a aussi ses figures politiques, tel cet homme que Mark O’Connel accompagne sur des milliers de kilomètres, candidat aux futures présidentielles en campagne dans le pays, circulant dans un camping-car qui a la forme d’un cercueil de 15 mètres de long. Il réclame « l’arrêt de la guerre nucléaire » et le transfert des budgets de la défense et de l’armement vers les technologies avancées, et qu’enfin on puisse carrément vaincre la mort. Cependant le Pentagone, via la DARPA, (Defense Advanced Research Project Agency) finance nombre de projets prônés par les adeptes de la vie éternelle, pour qui chaque mourant est quelqu’un qu’on aurait pu sauver. La DARPA finance par exemple des études sur les interfaces cerveau-machines. On y prépare le temps où le soldat pourra agir par sa simple pensée. « De toute évidence le vif intérêt que l’agence porte depuis toujours à la technologie va de pair avec sa volonté de développer des armes de guerre aussi sophistiquées que meurtrières. »4

On croise aussi dans ce livre un jeune transhumaniste qui fantasme sur les futurs sexbots et conserve pour l’un d’eux sa virginité.
« Pourquoi ne pas faire l’amour avec une vraie personne ? lui demande son intervieweur.
– Tu déconnes ? Une vraie fille peut te tromper, coucher avec n’importe qui. Tu peux chopper une MST et en mourir. »
Ces gens-là sont décidément étranges, n’est-ce pas ? Mais peut-être sont-ils des sortes d’élus, après tout ?
« Dans La Cité de Dieu, Saint Augustin évoque un état de connaissance universelle, inaccessible aux simples mortels et exclusivement réservé à ceux qui auraient été touchés par la grâce de Dieu :

‘‘Et quel sera l’esprit de l’homme quand, n’ayant plus de passion qui l’asservisse, […] il possédera l’inaltérable paix dans la perfection ? À quelle science admirable et certaine de toute chose, sans erreur, sans travail, quand, souverainement heureux et libre, il puisera la sagesse de Dieu à la source même ? Quel sera son corps, quand tout entier soumis à l’esprit et vivifié par lui, il n’aura plus besoin d’aliments. ?’’ 5 »

Il faut croire qu’en dépit d’une commerce patient et somme toute agréable avec ceux qui donnent son titre à son livre, Mark O’Connell n’a pas réussi à se laisser convaincre, lui qui déclare, dans son incurable candeur : « À supposer que la vie ait la moindre signification, j’ai tendance à penser qu’elle est essentiellement liée à notre condition animale, à la naissance, à la reproduction, à la mort. » 6

« J’en suis venu à penser que l’avenir n’existe pas à proprement parlé, sinon en tant que version hallucinée du réel. Qu’il prenne la forme d’un conte de fée ou d’une histoire d’horreur, nous en décrivons la teneur pour justifier ou condamner le monde dans lequel nous vivons, celui qui a été bâti autour de nous – loin de nos désirs, en dépit de notre avis éclairé. »7

Parfois accablé, l’auteur se retrouve pensif dans sa chambre d’hôtel et se rappelle les questions que ne manque pas de lui poser son jeune fils, par exemple :
Pourquoi est-ce qu’on a de la peau ?
– Pour recouvrir notre squelette, a-t-il entendu sa femme répondre avec empressement. Il confesse avoir éprouvé alors une sorte de soulagement… temporaire.

 

1 Marck O’Connell, Aventures chez les transhumanistes, L’Échappée, 2018
2 Ibid. p.35.
3 Ibid. p. 83.
4 Ibid. p. 164.
5 Ibid. p. 86.
6 Ibid. p. 89.
7 Ibid. p. 260.

Sur le site des éditions : ici

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