De Seyhmus Dagtekin, une poésie à forte amplitude

″ Un jour, Dieu s’adressa à l’assemblée des âmes et leur demanda : « Est-ce que vous me reconnaissez Ami ? » L’assemblée lui répondit : « Bien sûr, nous te reconnaissons Ami. » Dieu leur dit : « Alors, je vais vous éloigner de ma présence pour voir si vous êtes sincères, si vous seriez capables d’éviter l’oubli. » C'est ainsi que les âmes furent dispersées, jetées loin de la présence de l’Ami et qu’elles passent par la vie en ce monde pour subir l’épreuve de l’amour par l’éloignement, nous disait-on. ″[1]

Lecture à la Maison Internationale de Rennes  (20 novembre 2014) © Françoise Bauduin Lecture à la Maison Internationale de Rennes (20 novembre 2014) © Françoise Bauduin
″ Un jour, Dieu s’adressa à l’assemblée des âmes et leur demanda : « Est-ce que vous me reconnaissez Ami ? » L’assemblée lui répondit : « Bien sûr, nous te reconnaissons Ami. » Dieu leur dit : « Alors, je vais vous éloigner de ma présence pour voir si vous êtes sincères, si vous seriez capables d’éviter l’oubli. » C'est ainsi que les âmes furent dispersées, jetées loin de la présence de l’Ami et qu’elles passent par la vie en ce monde pour subir l’épreuve de l’amour par l’éloignement, nous disait-on. ″[1]

 

C’est au moins le souffle des origines qui portent les mots de Seyhmus Dagtekin, jusqu’à les conduire de bouche à oreilles sans que les siècles d’hier et d’aujourd’hui ne paraissent devoir compter. Présence d’une parole sortant tellement de soi qu’elle témoigne pour tout un monde non pas reconstitué, mais proprement révélé à chaque instant. Ce qui est au plus près comme ce qui est au plus loin se retrouve dans le même courant des vers du poète, du plus intime au plus universel. Universel enchanteur jadis transmis par les mythes racontés, les contes merveilleux d’avant les sagas télévisées, outillage d’un imaginaire où chacun se situe quand il est conduit, quand il se laisse conduire au moins une fois.

Seyhmus Dagtekin a grandi dans un village kurde du sud-est de la Turquie, dans les montagnes. Loin de tout, comme on dit, mais près du monde, serré de loin par les étoiles, de près par les saisons et la rumeur animalière, otage consentant de l’imparable devenir d’une société recluse et millénaire.

« Je me dis que le monde, que l’être, sont comme un chaudron, et que l’art, l’écriture, en sont la louche. Plus la louche est longue et grande, plus on brasse les fonds et les limites du chaudron, plus on parvient à remuer les fonds et les limites de l’être.

C’est le pari que je fais, le sens que je cherche à donner à travers la poésie et l’écriture : essayer d’allonger, d’agrandir le plus possible ma louche, mes moyens de remuer l’être, de pousser le plus en avant sa connaissance, et d’en faire entendre le chant. »[2]

L’histoire à laquelle il appartient, il l’a écrite, À la source, la nuit est ce récit à voix multiples dans la sienne, chacune étant à égalité avec l’autre. Les personnages sont la vie. La vie se partage en s’affirmant. Si Seyhmus Dagtekin insiste souvent sur cet autre auquel il s’adresse et fait participer à son poème, l’embrassant d’un regard et marchant à ses côtés, je vois davantage encore dans son élan poétique un geste d’ordre panthéiste où l’autre n’a pas toujours un visage soupçonné, ni même insoupçonnable, où l’humain n’est pas le centre mais rien qu’élément d’un tout collectif. Il ne domine en rien, quel que soit son besoin d’exprimer, son effort pour définir, pour chanter, avouer son impuissance et en devenir assez fort pour aimer. C’est celui-là, cet autre-là (Rimbaud encore !) que je lis dans les vers de Dagtekin, un être pris dans le temps et le monde, qui est au plus juste dans sa posture de poète assumé, chantre véritable du jour qui passe aussi bien que de la nuit qui s’invite à soutenir le ciel, car « […] on ne choisit pas ses nuits, on les vit. » [3]

Tout au fond de mes poèmes

Pas de tombeau

Juste ce que j’ai de reptile en moi

Pour entrer dans ce corps qui me reste extérieur

Dans le fond du regard [4]

Seyhmus Dagtekin avait 23 ans quand il est arrivé en France où il rejoignait un frère ouvrier en Moselle, il ne parlait alors pas notre langue sauf qu’il en est très vite devenu maître. Il a d’abord parlé kurde, ensuite turc, il connaît l’anglais et l’arabe, il écrit le plus souvent en français, mais qu’importe pour lui la langue, « changer de langue c’est comme changer de monture en chemin, dit-il, et c’est le chemin qui compte, et le cheminement. » [5] Lors de lectures publiques, il donne cependant à entendre par moments la langue kurde, offrant ainsi du relief à ce voyage de la voix, au pays des sons la poésie secoue sa crinière et se libère pour mieux dire l’indicible avec précision en même temps qu’ouverture

[…]

Soudainement, la langue se met à se corrompre

À lécher le ventre gercé de la mère

Nous passons une corde à notre cou et à celui de nos bœufs

et partons, des lambeaux de la mère à nos pieds

On ne sait pourquoi nos visages embrasent les visages à venir

Chaque fois, le jour se révèle d’une autre manière

Il soulève notre sang

Et le disperse sur notre panse vide

On ne sait ce qui arrive dans le giron des paroles

dans l’attente des paroles de la mère

 

Petit à petit, la fin nous reste entre les mains

Histoires sans langues, histoires impromptues qui traversent l’air, dérangent la source devant notre troupeau de caprins et nous plongent dans l’obscurité du temps

 

D’abord, frapper à ta porte selon les convenances

Puis avec cruauté

Charger de nos muettes histoires l’eau des langues et les vider devant les colonnes du ciel

 

On ne sait quel malheur sort de quel trou

 

Quel trou agrandit notre bouche vers le sein de la mère [6]

 

Il semble que le lyrisme incisif de Seyhmus Dagtekin ait d’emblée trouvé ses lecteurs, soit accueilli, comme reconnu, il parle et se fait entendre : c’est une voix ample qui ne refuse rien, car tout se côtoie dans cette contrée verbale, et le message d’une grande vigueur, sans jamais concéder à la colère, car le poète n’est pas en guerre, il est en marche résolue. Quand bien même le monde serait à reprendre et à sauver, il faudrait alors veiller à ne pas se départir du calme et de la fraternité, conditions d’un temps qu’il reste à vivre, en commun.

Acteur majeur d’une poésie qui tend la main, Seyhmus Dagtekin (j’ai plaisir à prononcer son nom à l’envi) nous aide à ce devoir éminemment altruiste : embrasser le monde tel qu’il est, visible et invisible. Jusqu’à l’embarquer dans la langue et l’inventer meilleur.

 

[…]

Je sais ce qu’est le regard

Je sais ce qu’est le supplice

Un petit cœur pour le chantre des petits corps

Saignée du regard dans le cœur de mes petits jours

Je sais ce qu’est la haine

Je sais ce qu’est le sang

La preuve par le démentir

comme une idée du mentir

Ruisselante. Une charge pistolaire

comme un repentir

Le gluant des chants

Si c’est dit père

Une idée de vipère

Un son et sa naissance

Un corps à corps

Un corps accord à mourir

Le feu. Le noir.

Le dépossédé de mes savoirs

pour sortir du secret

de tes rêves

sur la pointe des pieds

Le vert forcé de mon visage

comme un lieu de décharge.

 

Toutes ces étoiles qui tombent de leur éternité sur ma langue pendue vers la naissance du jour. [7]

 


[1] Seyhmus Dagtekin, À la source, la nuit, éditions Robert Laffont, 2004.

[2] Texte accompagnant (en 4e de couverture) La langue mordue, Le Castor Astral, 2005.

[3] À la source, la nuit, Robert Laffont, 2004.

[4] in Au fond de ma barque, L’Idée bleue 2008.

[5] Entretien avec Matthieu Dubois, Radio Univers, novembre 2014.

[6] in Élégies pour ma mère, Le Castor Astral, 2013.

[7] in Le verbe-temps, Le Castor Astral, 2001.

 

Site Seyhmus Dagtekin

sur le site des éditions Le Castor astral

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.