Entre vermeil et vertige, la voix d’Alice Massénat

[…] Comment interdire ces maux/sinon par d’élucubrantes substances/au pouvoir indigent […]

[…]
Comment interdire ces maux
sinon par d’élucubrantes substances
au pouvoir indigent

[…]


Quand la scène poétique se répand avec satisfaction en exhibition des hoquets de Pennequin – pour que s’extasient les calamiteux ou les Prigent –, que des poètes potaches, avant même de commencer à vivre dans les mots, s’acharnent sans rire à se croire ensemble néo-beat ou lettristes, électriques ou sonores, avantageux ou avant-gardistes, c’est dans le cœur des écartés que continue de se jouer l’écriture habitée, puisque les taiseux du microphone ont parfois des vérités de langue qui leur sortent des flancs et apportent au monde la poésie la plus pure, la plus implacable.

Un serpent qui s’étrangIe dans les dunes
une aphasie quasi rectale
vibrant ces surcroîts aux dédales des cois
et quand de la vie je détale
qu’en serai-je la paroi de ces exclames
Les mots s’ignorent, le chant s’efface,
réextirper la mort pour tant de fois
et qu’en adviendra-t-il je ne pourrais m’y souscrire
[…]

Le dernier livre d’Alice Massénat s’ouvre sur un poème des plus inaltérables. Coulée d’images commandées d’ailleurs, le ressort est intérieur mais le flux paraît surgir d’un ciel de grâce plutôt que d’un lit de larmes, car les armes sont ici naturelles et sans répliques, fabriquées maison à partir de hantises et de ténèbres, de peurs et de soubresauts du sentiment absolu. L’amour a toujours faim ; il dévore les permissions, se libère sur la page.

[…]
L’ironie est mon puits, ma vièle et mon transgressoir
quand tant et tant de sépulcres s’épuisent
la cravache arrachée
le sang au boudoir d’une môme
en à-valoir de nos ongles
[…]

Il y a bien ces langues qui emphasent et, fausses, s’écoutent carnavaler, réclamant public et satisfaction, et puis celles qui n’ont que faire de feintes innocences et s’avouent sans calcul et sans savoir, pour le bénéfice du poème. Alice Massénat ne raconte ni jamais n’esthétise, elle traduit peut-être un corps en encre et images et paradoxes, toujours est il que cette écriture ainsi livrée à l’air libre, et sans jamais se corrompre, n’a pas fini de nous subjuguer. Hors du circuit spectaculaire, elle a sa place parmi les plus incroyables de ce temps.

[…]
Tributaires de ces mèches aux pourtours
je voue de katanas en suroirs
la scansion hystérique
vilebrequins
et de ma cornée je triture ces immondes du temps
Pourquoi vivre
pour quelle obscénité s’esclaffer
dites-le nous
en partage d’éphèbes au rythme de mort »
[…]

Avait-on lu depuis Joyce Mansour une telle violence convulsée ? Avait-on vu déjà une telle vigueur visionnaire ainsi activée de douleur et d’accents resensualisés ?
Pour autant, pas de jeu ici, pas de transgression amusée, de provocation sublime, mais une vérité de cœur vécue à vif et sans limites. Sous l’égide des dieux-vases, le tranchant des lames ou des ongles, le verbe violer, la gorge, le scalp, les escarres, la Pythie ou le vilebrequin, etc.– son lexique emprunte à la souffrance, aux mythes, à tous les glossaires –, Alice Massénat explore inlassablement les lieux possibles à quelques-uns, jusqu’à n’en faire qu’un pour de vrai, qui « se suffirait à soi » si le monde n’insistait pas.

Voici donc, entre vermeil et vertige, dans des poèmes qu’on lit comme on embrasse, l’heure sonnée de voir en Alice Massénat cette poésie présente qui vaudra jusqu’après soif, parlera aux hémaciés de l’amour et des images comme aux cueilleurs de couleurs et de mots, de rythmes. Un murmure salvateur habillé en tumulte.
Après, notamment, Le Catafalque aux miroirs (Apogée, 2005) et Ci-gît l’armoise (Simili Sky, 2008), La Vouivre encéphale (Les Hauts-Fonds, 2013) confirme la puissance verbale d’une femme-poète de ce temps. Retenez ce nom : Massénat ! Et lisez ces poèmes-là, ces corps-à-corps, jusqu’après soif.



Alice Massénat
La Vouivre encéphale (Les Hauts-Fonds, 2013)

Site des éditions Les Hauts-fonds

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