Lionel Bourg ou l’écriture en respirant

« Des ténèbres qu’un môme défie la peur au ventre. Une espèce de cri, une espèce de voix. Des mots qui prolifèrent. Grouillent. Se bousculent ou se désagrègent avant de s’apparier plus fiévreusement malgré la douleur qui ronge les yeux des mioches quand surgit le marchand de sable. On dit que c’est cela, rien que cela, toujours, la poésie. »

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Je me souviens d’Antonin Artaud disant que l’autodidacte tire tout de son fond personnel 1 ; chez Lionel Bourg, il y a cela, son fond personnel est vaste d’être élargi par la lecture, les rencontres et promenades, il dépasse de loin le simple témoignage, cependant il reste son fond personnel, ce qui fait de l’auteur de L’horizon partagé * non pas un romancier ni surtout un plumitif, mais tout simplement un pur écrivain.

C’est chez lui une respiration infinie, un regard qui écrit comme on rêve, une attention portée à la nature qui font de lui un promeneur hors pair qui sait nous transporter dans sa déambulation incessante et finalement très précise. Une visite rapportée, le croisement d’un pas, un mot prononcé par un passant, on sent que tout chez lui fait écho et pourra faire l’objet d’une phrase, d’une réflexion, d’un partage. C’est une écriture sans réel projet ni cible, qui va comme elle va, au gré d’un cheminement, une confidence qui se déroule et fraternise.

« Maman chantait. », se souvient-il dans son nouveau livre comme il s’en souvenait dans L’Engendrement *, de sa materne drôlement fraternelle qui avait quitté l’école à douze ans mais, de bon aloi, pouvait dire à son fiston amateur de Zola : « T’ferais mieux d’lire Steinbeck. »

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C’est là aussi où l’auteur confesse regarder parfois la dédicace qu’Allen Ginsberg lui fit pour son exemplaire de Howl. Ailleurs il ne rate pas une occasion de citer Georges Henein, Maurice Blanchard et pas mal d’autres, poètes vigoureux, tranchants et intègres. Sinon c’est terre de mémoire que cette écriture, pour se rappeler d’une époque révolue, citer une chanson de Jean-Claude Vannier quand elle n’est pas de Léo Ferré, un joueur de football, le cycliste Charlie Gaul, sans compter Louise Michel ou Jean-Jacques Rousseau.

À franchement parler, j’attends le crépuscule.
Et la pluie.
La clarté blonde dans les nuages déjà qui s’empourprent ou bleuissent pendant qu’un couple de rapaces – des buses, des éperviers peut-être, lesquels décrivent des cercles superbes d’indifférence très haut par l’espace –, vrille de gris aigus le silence précaire qui s’était installé.
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L’œuvre de Lionel Bourg est abondante, elle court d’un livre à l’autre, entre poème et prose, entre fruit de regard et fruit de mémoire, coup de colère et coup de foudre, elle rassemble.

Reçu cette semaine, un petit volume intitulé Et des chansons pour les sirènes, je l’ouvre au hasard et tombe sur ces mots, échos :

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Maman chantait. Des cantiques, du Gaston Couté, des paillardes et ds bluettes, du Mac Orlan, du Brassens, ponctuant les tombereaux d’immondices qu’elle déversait à longueur de journées de refrains entendus à la radio, ou des complaintes, des ritournelles dont elle se souvenait, les innombrables tirades apprises naguère sur les bancs de la communale, de Victor Hugo, de Vigny, de Lamartine, couronnant le discours intempestif qu’elle prononçait dans ce qui fut, grossière et solennelle, double somme toute, ma vraie langue maternelle.3

Quelque part, l’auteur se dit fatigué de son éclectisme, comme peut-être de poursuivre en généraliste un diagnostic insatisfaisant qui embrasse le spectre le plus large et convie toute forme à un rendez-vous toujours mouvant auquel il se rend avec la même fidélité. Chaque poète rêve d’encore mieux atteindre, comme de mieux connaître, insatisfait et pourtant heureux d’être perdu au cœur du sens, indicible, insensé.

« Des ténèbres qu’un môme défie la peur au ventre.
Une espèce de cri, une espèce de voix. Des mots qui prolifèrent. Grouillent. Se bousculent ou se désagrègent avant de s’apparier plus fiévreusement malgré la douleur qui ronge les yeux des mioches quand surgit le marchand de sable.
On dit que c’est cela, rien que cela, toujours, la poésie. »
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Reste le masque de la langue dévorée par les livres lus et divulguée par les pages qu’on écrit. Une histoire entre soi et le rapport possible à l’autre et au monde.

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« […] j’usais du français châtié comme d’une ressource étrangère, piratant, menant des raids aventureux dans les régions mal contrôlées par les grognards des différentes académies, prenant langue, l’expression jamais ne fut plus judicieuse, avec les réfractaires, les objecteurs de conscience et les haltérophiles prompts à soulever des quintaux de métaphores, mon manque total de culture originelle installant sur un pied d’égalité Claudel et Pierre Loti, Huysmans, Anatole France, Colette et Lautréamont. » 5

Une ivresse salubre, non pas « littérature de bureau », mais vie assumée en tout lieu, par ce lien qui est le tout, l’écriture de soi, cueillie et semée incessamment. Le mot littérature vient après, comme un objet. D’abord il y a « une espèce de voix »6. Il suffit de l’écouter, et surtout l’entendre.

 

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1 Antonin Artaud, Œuvre complètes, tome XXIV, éditions Gallimard, 1988.
2 Lionel Bourg, Demain sera toujours trop tard, éditions le Réalgar, 2017.
3 Lionel Bourg, Et des chansons pour les sirènes, éditions le Réalgar, 2019.
4 Ibid.
5 Ibid.
6 Ibid.
* publié aux éditions Quidam.

Site des éditions Le Réalgar
Site des éditions Quidam
Lionel Bourg sur Wikipédia (avec une bibliographie)

 

 

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