Marcel Cohen en chroniqueur des artistes

La lecture de Marcel Cohen est décidément une promenade, un moment de conversation des plus avisés, quoique des plus indéfinis.

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« Voir est le seul acte qui soulève un instant la peau du monde. »
Bernard Noël 1

Pour un écrivain comme Marcel Cohen, parler d’art, parler plus précisément de peinture, alors qu’il sait le mot de Wittgenstein – il le cite – selon lequel « ce qui peut être montré ne peut pas être dit », relève d’une gageure, mais une gageure qui vaut sans doute d’être relevée. Et si l’artiste mérite un vrai et bon silence, tant son œuvre écarte par sa plénitude tout commentaire, il est vrai aussi que, comme le lui glissait un jour le galeriste Rodolphe Stadler, « Si vous n’écrivez pas pour dire qu’il n’y a rien à dire, et qu’il faudrait se taire, d’autres diront quelque chose. » Ainsi peut-on convaincre un écrivain de faire malgré tout ce qu’il sait faire le mieux, écrire.

Cohen a rencontré nombre d’artistes et s’est lié d’amitié avec certains d’entre eux. Ainsi, nombre de ces textes sont nés « tout naturellement ». Les voici réunis dans ce bel ouvrage des éditions L’Atelier contemporain.

Ce qui fait l’intérêt du travail de Cohen par rapport à l’art, c’est que justement il évite le commentaire, et même la description. Il prévient qu’il n’est ni historien d’art ni esthéticien. Alors, il parle en accompagnateur, comme il mènerait une conversation dans la pièce à côté. Et il a beaucoup à raconter, à témoigner même.

« L’histoire de la peinture moderne, pour la résumer en une phrase, est une lutte contre le catalogue. » Barnett Newman 2

L’art contemporain semble avant tout une affaire de regard, il n’est plus seulement le travail de l’artiste sur l’œuvre, mais le travail sur le regard qui sera porté sur l’œuvre. Ainsi toute personne concernée par la création en cours peut se sentir autorisée à intervenir, avec tous les écueils possibles. Aussi, que des esprits attentifs et talentueux se mêlent à ce brouillage volontiers jargonnant, c’est assez pour se réconcilier avec une forme ou une démarche qui auraient pu échapper, une proposition tout à fait claire qui nous rattache à des œuvres, à des idées, la création.

« Et sans doute n’a-t-on jamais poussé plus loin que Saura, en effet, l’interrogation fascinée, et peut-être effrayée, de ce qu’il advient lorsqu’on soulève le masque lisse des apparences : aussi loin qu’il aille dans la déformation du visage, son exagération ne parvient pas à être tout à fait aberrante, et moins encore à nous faire rire. Au contraire : toutes les exagérations de Saura semblent exprimer quelque chose qui reste de l’ordre de l’humain, comme si nous appartenions décidément à une espèce infiniment plus vaste, plus complexe, plus terrible aussi, que tout ce que nous pouvions en montrer. Au regard de sa peinture, comme ils sont sages, rassurants, et presque angéliques, les masques africains que collectionne Saura !

Y aurait-il un prophète nommé Saura ? Un prophète clamant ce que nous voudrions tant ignorer et qui nous empêchera toujours de nous délecter simplement, comme il serait si reposant de le faire, de ses somptueuses réussites picturales ? Saura serait-il un moraliste à la manière noire de Sade ? Ou, comme je le crois, un poète criant indéfiniment, insensible à toute idée de théorie, ou même de genèse profonde de son œuvre ? » 3

Dans ces textes réunis ici, jamais Cohen ne pose au savant, ni au théoricien, pourtant, peu avare de ses connaissances, il nous apprend beaucoup. Il apporte des éléments essentiels, sous forme d’anecdotes s’il le faut, ou de citations soigneusement sélectionnées. Pas de redondances avec l’œuvre, des indications s’il le faut. Parfois une histoire déjà écrite, qu’il donne en tant que texte sur l’exposition ou la peinture à propos desquelles il doit éclairer un peu son lecteur. Nulle prétention chez lui à expliquer ou définir un tableau, il lui suffit de parler à côté, décidément, et c’est toujours passionnant, familier, enrichissant. Il ne cherche pas, il écoute.

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Il est aussi question de photographie dans cet ouvrage, Cohen fait de cette pratique le bloc-notes idéal, celui dont rêvait Baudelaire. Il n’oublie pas non plus de signaler à quel point elle est un art inévitablement mensonge, sous des dehors d’exactitude et de lisibilité elle simplifie à outrance. Les plus belles photos, dit-il, celle qu’on retient le mieux sont des photos de déjà-vu. C’est au demeurant « parce qu’ils ne peuvent plus croire à la photographie, et qu’il leur faut un instrument aussi puissant qu’elle, que Man Ray et John Heartfield deviennent ‘‘photographe’’4 »

« S’il s’agissait seulement d’arracher le monde des apparences pour faire entrer le spectateur dans celui de la vérité, peu d’artistes seraient allés plus loin que le photographe allemand Hessling. Ancien élève du Bauhaus et antinazi, il faisait la guerre en Russie dans le Wehrmacht. En 1943, la nuit de noël, les SS crucifièrent vivante une jeune femme sur la porte de l’église du village de Novimgorod et firent sortirent tous les habitants pour qu’ils chantent des cantiques dans la neige. Le lendemain matin, la crucifiée respirait encore. Hessling n’osant pas utiliser son appareil photo, la jeune femme trouva la force d’un petit geste de la tête qui semblait dire « oui ». Hessling fit donc une photo. Arrêté peu après et exécuté à Kiev comme traître à l’Allemagne, le photographe eut tout juste le temps de confier sa pellicule à son ami Wolfgang Borchert. Il exigeait que celui-ci développe son film, qu’il regarde le visage de la suppliciée et qu’aussitôt après il détruise la pellicule afin que personne, jamais, ne puisse contempler un tel visage dans un musée. Même avec des larmes », précise Bernard Cuau qui rapporte les faits.

Tout le monde sait faire la différence entre une photo de reportage et ce que l’on appelle une photo d’art, mais je ne peux m’empêcher d’admirer l’extraordinaire sagesse d’Hessling qui, au fond, n’en était pas si sûr. Rien ne lui paraissait plus grave qu’une telle confusion. Sans doute devinait-il que ce qui manquait à sa photo c’était précisément la clarté de la poésie, et que seul de la poésie, et que seul un tableau, peut-être, aurait pu atteindre celle-ci, dissipant toute ambiguïté pour accéder au symbole. » 5

Il est peut-être difficile de cerner un livre autant nourri d’autres livres et d’autres créateurs, on ne résume pas un musée, on ne résume pas une anthologie. La lecture de Marcel Cohen est décidément une promenade, un moment de conversation des plus avisés, quoique des plus indéfinis. C’est tout un art que de ne pas vouloir en faire, ne pas vouloir ajouter à ce qui est, tout juste indiquer quelque chose qui vaut d’être nommé. Et qu’on s’y attarde. Et qu’on y revienne un jour.

Lui qui recueille habituellement et avec scrupules des faits, ausculte des objets sans jamais jouer au savant, il est ici plus érudit qu’il ne le voudrait, mais dispense avec amitié ses sentiments ainsi développés, qui sont précis et enseignent plus qu’il ne le croit.

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Marcel Cohen, Rencontres et partis pris, L'Atelier contemporain, 2021 - 25 €

Sur le site de l'éditeur

1) Cité in Marcel Cohen, Rencontre et partis pris, écrits sur l’art, 1976-2020, L’Atelier contemporain, 2021 – p. 254.
2) Cité in Op. cit. p. 286.
3) Op. cit. p. 154.
4) Op. cit. p. 81.
5) Op. cit. p. 172.

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