Quand la photographie perd son œil, avec le numérique

« Avec la photo-numérique, la vérité change de forme : l’allégorie succède à l’empreinte. »

« Tout dans la photo argentique était arrêt, suspension et fixité ;
tout dans la photo numérique est modulation, variation, impermanence. »
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La photographie, qui alliait l’optique à la chimie, a régné un petit siècle et demi avant que, débordée par le mode numérique, et plus précisément la photo-numérique, elle ne soit tout à fait supplantée par cette dernière. Cette « photographie », dont on précise maintenant qu’elle était la « photo-argentique », n’est plus aujourd’hui qu’un domaine assez marginal ; le fait de nostalgiques ou d’aficionados exigeants. Cette technique avait des vertus que le passage au numérique n’a pas conservées. Non pas une amélioration de la photo telle qu’elle existait, la photo-numérique amène une mutation, un changement de nature de l’image. Une démocratisation absolue de la prise d’images qui met en valeur davantage la diffusion et la profusion que la valeur de l’image en tant que telle.

Avec le boîtier argentique il s’agissait de confier à l’œil le soin de regarder avant que figer un instant qui passe. Il était question de reproduire l’extrait d’une séquence réelle, de rapporter un fragment de seconde d’une situation configurée dans l’espace. Certes l’art photographique avait poussé l’effet de réel dans ses retranchements, par exemple la netteté pouvait n’être plus un critère aussi déterminant qu’auparavant, alors qu’il était difficile à atteindre. Dès lors qu’il était acquis il n’y avait plus grand sens à le revendiquer, à le réitérer. L’art argentique n’attendait plus pour s’émanciper.

Il était toutefois encore un rapport entre chose et chose, on partait d’un objet pour arriver à un autre, alors qu’avec le numérique c’est un langage qui convertit en chose et produit une image qui en quelque sorte n’a pas d’origine.

Avec la photo-numérique qui est maintenant fabriquée essentiellement par des smartphones, l’œil n’a plus son rôle prépondérant, c’est le corps, à travers le plan de l’écran qui épouse presque aveuglément le paysage à saisir, « paysage » voulant dire ici la quelconque vision qui se présente à l’objectif. C’est maintenant l’écran qui est consulté, même plus après coup, mais tout le temps. Il ne s’agit plus de vérifier si la réalité a bien été consignée, mais de croire à l’écran en tant que seule réalité désormais possible, et probablement désirée.

Et c’est aujourd’hui une multitude de pratiquants, que Rouillé appelle les infra-amateurs, qui s’adonnent à ces captations incessantes, souvent compulsives. Non plus des yeux qui regardent un coin de paysage, mais des corps qui se prêtent à l’impression générale.

« Le regard aveugle du corps capte d’un bloc une déjà-image traversée d’intensités qui excèdent toute métrique et géométrie, défient tout contrôle et bouleversent les grandes lois de l’esthétique occidentale. »2 p. 45

Et c’est ce regard aveugle qui pourtant semble chargé désormais en bonne partie de produire les vérités sur les événements en cours, tandis que « les réseaux numériques les diffusent en temps réel à travers la planète »3. C’est donc le régime des vérités et de la vérité qui est remis en cause, modifié de fond en comble. « La vérité est devenue processuelle et incertaine : une écume du faux. »4

« Avec la photo-numérique, la vérité change de forme : l’allégorie succède à l’empreinte. » 5

Si le constat doublé d’une démonstration que fait André Rouillé ont de quoi convaincre, tant ils recoupent les idées qu’on a facilement sur ce sujet et tant le phénomène décrit ici est à l’évidence hégémonique et triomphant, il y a cependant un petit oubli, me semble-t-il, c’est celui des photographes, de ceux qui usent du numérique tout en ayant l’œil ajusté et fier de ses prérogatives. Certains ont l’âge d’avoir manipulé l’argentique, d’autres pas. Ils ont, ceux-là, le goût et le sens de la causalité, une image ne peut donc naître que d’une autre image. Et ils opèrent avec le numérique comme s’il était de l’argentique. Bien sûr, dans l’absolu, l’entourloupe est la même. Les vieux pilotes de ligne regrettent leur manche à balai, ils ont perdu la sensation, mais la trace de cette sensation persiste et remplit un rôle, jusqu’à un certain point — et elle désempare. Cette science du pilotage direct se perdra sans doute, comme se perdra probablement le ressenti du photographe qui n’a pas trempé dans l’esprit de la chambre noire ou du reflex 24 x 36, on peut toutefois aussi bien supposer, en vain ?, qu’il en subsistera quelque… chose.

Mais c’est avec le tandem philosophique Bergson-Deleuze que Rouillé avance vers la conclusion de son livre. Il y est question d’art industriel : reprenant Walter Benjamin pour le contredire, Deleuze prétend que c’est le « rapport devenu intérieur avec l’argent » qui caractérise l’art industriel, et non pas la reproduction mécanique. De même, Tristan Harris, ingénieur informatique, ancien philosophe-produit de Google, explique bien que le travail des opérateurs est de « façonner l’attention de milliards de personnes », et que le principal problème qui en découle et que « ça nous change de l’intérieur ».

Le peintre Paul Klee avait parlé de non pas « rendre le visible », mais « rendre visible ». Et André Rouillé, qui tient à faire rentrer ses observations dans un champ philosophique, parle pour finir d’un renversement du platonisme, « c’est-à-dire [de] la libération des simulacres que la représentation n’a pas cessé depuis Platon de combattre, de disqualifier et de contenir dans leur expansion. » Pour utiles qu’elles soient, et justes, ces remarques nous laissent un peu sur notre faim, me semble-t-il. On attendrait plutôt une enquête approfondie et plus risquée sur les productions propres à l’image numérique. Jean Baudrillard en avait peut-être déblayé la piste. La perte du sentiment de réel, le brouillage des repères, le si périlleux désintéressement induit par la technique-labyrinthe, etc. L’ouvrage d’André Rouillé en fournirait alors une excellente et rigoureuse introduction.

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André Rouillé, La photo numérique, une force néo-libérale, éditions L'Échappée, 2020.
Sur le site de l'éditeur : ici

1) André Rouillé, La photo numérique, une force néolibérale, éditions L’Échappée, 2020 ; p. 66.
2) Ibid., p. 45.
3) Ibid., p. 77.
4) Ibid., p. 82.
5) Ibid., p. 102.

 

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