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Billet de blog 15 avr. 2016

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«Non merci patron», Ruffin ou la guerre des ego

Le cabot Ruffin encore à l'ouvrage, grande gueule rentre-dedans, sait ici faire le choix judicieux de la dérision, mais à quel prix !

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Le film de François Ruffin Merci patron cartonne dans les salles, le gros de la « militance tout confort », ravie de se défouler, met légitimement le paquet pour encourager sa réussite.
Le film : dans le cadre d’un dispositif type télé-réalité, le journaliste François Ruffin monte un piège in progress retors dans lequel le glacial Bernard Arnault tombera. Le culot de Ruffin en même temps que son ingéniosité sont impressionnants, le rédac chef de Fakir ne craint ni la puissance de son adversaire, patron de LVMH, homme le plus riche de France, ni le ridicule éventuel d’une situation. C’est là sa force et son talent. Tant mieux pour l’effet burlesque, tant mieux pour la réussite d’une vengeance dans laquelle vont s’identifier maints spectateurs en mal de compensations. Et tant pis pour le reste !
Les gens de la bonne gôche adorent se moquer de chômeurs instrumentalisés à l'occasion ! Ici un conte de fées pour démontrer que les victoires sur le capital ne s'arrachent que par miracles et par fictions. Une vraie leçon de découragement qui fait applaudir les salles remplies de profs à l'aise et autres bobos assurés toujours heureux d'exercer leur domination intellectuelle sur une classe désœuvrée et mal connectée. Le cabot Ruffin encore à l'ouvrage, grande gueule rentre-dedans, sait ici faire le choix judicieux de la dérision, mais à quel prix !

L’icône patronale du moment trouve ainsi son patron d’un jour, c’est là le fin mot de l’histoire telle qu’il faudrait la lire. Pour autant, la fable de Ruffin, si elle paraît faire l’unanimité dans le cercle des fervents habituels, ne peut manquer de susciter quelques interrogations. Que signifie cette fascination pour un homme incarnant la puissance nuisible à l’œuvre ? Au point de vouloir se montrer plus fort que lui. On pense à la fascination qu’exerça Bernard Tapie sur les socialistes de salon de l’ère mitterrandienne : mélange de dégoût et d’envie. Et donc, rien que la ruse pour s’opposer à la violence patronale ? Querelle des ego ! Quelle est la dimension politique de tout cela ? Un duel Fakir-LVMH, ou Ruffin-Arnault ! Où est le scoop ? Que nous apprend Ruffin ? La fragilité d’un monstre ? Vraiment ?

Et tant pis pour le reste ! Le reste, c’est de la chair à canon baptisée Klur, Jocelyne et Serge, auxquels s’ajoute le fils, Jérémy. Comment considérer l’instrumentalisation d’un couple de chômeurs dans la mouise, figurants malhabiles d’une fable réelle dans laquelle ils n’entrent qu’à leurs corps défendant, ou presque ? Manœuvrés par un animateur roué comme pas deux, ils se prêtent d’assez bon cœur à une opération qui les dépasse. Ils ont accepté d’être les jouets du film car, comme le confesse Ruffin (entretien dans Les Inrocks, voir ici) « malheureusement, dans leur situation, ils n’avaient plus rien à perdre. » En vrai patron, Ruffin ne leur laisse pas le choix. Et les rires fusent dans la salle non seulement contre le grotesque clan Arnault mais aussi aux dépens de ces prolos mal faits pour se défendre tout seuls. Chaque spectateur appréciera leur degré d’authenticité, et pour cause ! Ruffin va jusqu’à se substituer au fils, encombrant semble-t-il, pour mener sa mission à bien. Il ne s’intéresse ni n’écoute les protagonistes trop réels de cette fiction qu’il crée. Exemple : eux se seraient contentés d’un « merci » qui leur est naturel à l’homme de main du sieur Arnault quand il vient chez eux avec le chèque, mais Ruffin a décidé qu’il fallait lui faire des cadeaux, c’est lui bien sûr qui les achète, ils n’auront pas le choix, leur voix ne compte décidément pas.

Le bouquet final sera évidemment l’obtention pour Serge Klur d’un CDI chez Carrefour, premier exploiteur privé de France. N’a plus qu’à dire merci, « merci Ruffin » au lieu de « merci patron », et d’apprécier la différence. Il n’a pas le choix, puisque c’est une victoire. Ce film.

Au fond, on dirait que François Ruffin ne s’intéresse pas aux personnes avec lesquelles il n’a pas à se mesurer, c’est peut-être tout le paradoxe de la posture d’un journaliste soi-disant à l’écoute des gens d’en bas. En 2013, Daniel Mermet, célèbre producteur de France-Inter, se trouve attaqué par Olivier Cyran dans un papier fort documenté d’Article 11 [voir ici]. Déjà, quelques années auparavant, l’assistante de Mermet, Joëlle Levert, rend public le harcèlement moral dont elle est victime. Là, ce sont plusieurs pigistes de Là-bas si j’y suis qui témoignent de la tyrannie exercée par leur patron. Ruffin a travaillé sept ans avec Mermet, il tient quant à lui à apporter son soutien à son ancien patron. Il rédige un article interminable où se déploie un témoignage très égocentré de son expérience avec Mermet. Pas un mot sur ce qu’ont vécu ses confrères, censé justifier son papier, les journalistes maltraités par Mermet ne sont même pas cités, il les a oubliés en route, accaparé par son « moi je ».

Enfin, à propos de Merci patron, et « de la place qu’y tient [ou pas] le mouvement ouvrier », je reprends quelques lignes d’un papier Michel Soudais dans Politis intitulé Une farce au goût amer, cité par Monestier dans un billet de Mediapart du 30 mars dernier [voir ici] : « Mais l’arnaque qui constitue le cœur de l’intrigue, menée comme une blague potache, à l’image de la chanson des Charlots (« Merci patron ! ») reprise en chœur par l’équipe de Fakir autour d’un barbecue dans le jardin des Klur, laisse un goût amer. Elle ne fait que souligner l’échec ou l’absence d’action collective capable d’empêcher les licenciements boursiers. Et suggérer que seule l’amoralité peut répondre à celle de notre société. »

Et à ceux (lecteurs commentateurs de Mediapart) qui m’opposent sans rire que je ne dois pas me couper du peuple et plutôt applaudir avec le nombre – le nombre dont ils sont ayant ici valeur de preuve – je glisse que, chaque fois que j’entends un intellectuel ou un bobo comme vous et moi parler du peuple, je sais qu’il est en train de l’écraser de ses pincettes, comme Ruffin dénie toute parole à ceux qu’il dit ou croit défendre, en vue d’assurer son propre combat, louable sans doute mais cependant plus perso qu'il n'en a l'air.

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