Frédéric Metz, maître en partitions autant qu’en scrupules

Les fragments en sont invérifiables, de ce qu’éclaire, puisque fragmentée, la « flamme de l’attention ».

metz-couverture-e1585045907840
C’est assurément l’une des grâces les plus magnétiques de la littérature, quand elle atteint un haut degré de précision – doit-on dire plutôt de finesse ? – que de nous faire pénétrer dans les plis secrets d’une réalité sans cela réduite au récit des apparences que résume non pas l’œil lui-même, mais la mémoire, cette vieille fraudeuse parfaitement myope qui nous a tant habitués. Le récit de Frédéric Metz, que donnent à lire les éditions Poncerq en cette période de crapuleuse sidération, obéit à cet art sophistiqué dont la vertu seconde serait d’augmenter le temps quand la première serait de mettre en cause la vérité du vraisemblable, au nom d’un ressort plus intime.

À peine fantastique, et pourtant inhabituelle, la manière nous est montrée d’interroger des faits que toute vérification viendrait élargir et incertifier, pour en donner une version chaque fois plus subtile et satisfaisant davantage le scrupule propre à l’écrivain, et que réinvestit celui qui vient à lire non pas des mots mais des intervalles où d’autres plans encore possibles et toujours plus fragiles pourraient décidément se loger.

Il semble qu'il soit toujours question ici, dans ce récit rêvé, alors que l’attention se retrouve « accrochée comme à une ronce »1, de regarder à travers le voir, d’apporter une seconde vérité à la première, afin de la rendre plus savante d’elle-même et d’emporter plus avant le statut de ce que nous appelons parfois le réel, parfois la réalité, sachant que ces deux mots sont pourtant sévèrement étrangers l’un à l’autre. Plis et replis de l’âme ont besoin eux aussi d’un espace où s’étirer, le soir, au sortir d’une journée de labeur. Jeu de réflexions acharnées sur les apparences, le régime du vrai se fait d’autant plus redoutable.

Les fragments en sont invérifiables, de ce qu’éclaire, puisque fragmentée, la « flamme de l’attention 2 ». Si l’œil est l’outil mis en cause, c’est l’ouïe plutôt que suscite l’arrière-plan, se rehaussant volontiers pour se donner à voir. La musique d’orgue prend la place qu’a l’océan dans Les travailleurs de la mer et c’est Bach qui en est le cœur battant en même temps que le chœur chantant. Et puisque le chant mène à la danse, on peut dire que les doigts-marteaux de l’organiste appartiennent à une danseuse évanescente qu’un fugace et incertain baiser accusera jusqu’à, peut-être (rien n’est sûr), fournir matière tout entière à cette sotie, outre le prétexte plus intellectuel donné comme clef de voûte de l’édifice, une phrase du philosophe Althusser : « Tout le péché d’aveuglement, comme toute la vertu de la clairvoyance appartenant de plein droit au voir – à l’œil de l’homme… »

Si Bach pouvait passer son temps à copier de la mauvaise musique sans jamais la trouver bonne, comme par souci d’être l’accompagnateur universel ; si le narrateur a des craintes de paraître un imposteur alors qu’il n’a commis rien que par omission, alors que l’interlocutrice a manifestement l’esprit un rien dérangé, et que les craintes s’avèrent comme magiquement injustifiées ; si l’ombre, le double, la fraternité, le désir dévoré, la vie dans un monde parallèle au nôtre sont aussi bien (qu’un baiser) la matière de cette énigme ; si le scrupule, enfin et décidément, est la clef de cette remembrance ; alors j’en ai dit largement assez, oubliant d’évoquer, de souligner combien, sous-tendant l’esprit de comédie qui se retient toujours d’exploser, l’écriture de ce livret rare est une joie de raffinement moral comme on en compte si peu depuis qu’un certain Marcel Proust (dont la fantaisie n’est pas toujours assez soulignée) nous a tous ouvert à cet apurant mélange.

« S’il arrive quelquefois, comme à l’instant, que le cours de ma pensée, à l’occasion d’un détour inexplicable, me ramène au souvenir de mon petit frère – mort depuis cinq ans – et qu’une image de lui sans que je puisse dire pourquoi cette image ni pourquoi en cet instant, se présente à mon esprit au milieu de considérations qui d’abord ont été en apparence si absolument éloignées de lui, si étrangères, alors c’est toujours cette même et identique image qui m’est donnée à voir : Paul m’apparaît dans l’attitude où l’avait jour laissé une question que mon grand-père avait eu la facétie de lui faire, dans le but de le distraire, de l’amuser, mais qui pour finir l’avait jeté dans un étonnement, puis un trouble si profonds, que nous mêmes en fûmes longtemps stupéfiés. » 3

*

9782919648054
Frédéric Metz, auteur délicat de ces pages en forme de sotie – terme par lequel Gide désignait quelques ouvrages de sa main relevant volontiers d’une certaine ironie, et qu’en quelque sorte le lecteur ne devait pas prendre trop au sérieux – publiait il y a moins de dix ans un texte tout autre, mais premier d’un groupe de trois dont le dernier est encore inconnu tandis que le second est entre vos mains à travers ces lignes. Trois formes différentes pour aborder différemment le thème de la vision – où ce voir, pas toujours regardant. Dans Les yeux d’Œdipe (inutiles, sauvés) 4, Frédéric Metz traitait du pseudo-cerveau planétaire que représente le google, qui fait semblant de voir alors qu’il se contente d’indexer, regrouper des mots inscrit par nous-mêmes. La machine ne voit pas, mais au bout du compte « elle détruit le champ de notre vision ».

« Tout ce que nous laisserons numériser, tout ce que nous laissons aujourd’hui numériser, entrer dans le google, dans l’image du monde, pourra être plus tard, quand la technologie sa venue, reconnu et nommé par la machine. La machine ne reconnaîtra jamais que ce que nous aurons copié ou laissé copier du monde. Mais tout, peut-être, aura été copié d’ici-là, et continuera d’être copié en direct. » 5

L’usage du google, c’est, à travers une mise à l’index universelle (et donc délirante), « la fin de l’inquiétude », la fin de l’appréhension et du désir d’apprendre, et c’est oublier (comme délibérément) que la connaissance naît dans le passé. En s’appuyant sur Bergson ou sur Aristote, Benjamin ou Leroi-Gourhan, Frédéric Metz a le don d’articuler les pensées pour innerver la sienne. Toutes semi-clandestines qu’elles soient, ses incises sont d’une portée incalculables. Il nous faut le lire et faire attention à cet auteur (traducteur également), il est d’une acuité essentielle. Quand, éhontément, les lignes de codes et autres mots de passe contaminant se substituent à la syntaxe, quand la lecture comme étirement disparaît, il nous faut glisser les livres de Metz dans les mains des amis qui restent et aussi les laisser traîner ça et là dans les échancrures du monde, pour empêcher ce dernier (pour nous, le seul) de trop vite se dissoudre.

*

Frédéric Metz, Quelques remarques concernant Bach (martelées) – à partir de motifs pris à sa vie, Poncerq, 2020. 6 €
Frédéric Metz, Les yeux d’Œdipe (inutiles, sauvés), Poncerq, 2020. 3,50 €

Voir sur le site des éditions Poncerq

 NOTES :
1) Frédéric Metz, Quelques remarques concernant Bach (martelées) – à partir de motifs pris à sa vie, Poncerq, 2020, p. 55.
2) Cf. Jiddu Krishnamurti, La flamme de l’attention.Le Seuil, 1996.
3) Frédéric Metz, Quelques remarques concernant Bach (martelées) – à partir de motifs pris à sa vie, Poncerq, 2014, p.17..
4) Frédéric Metz, Les yeux d’Œdipe (inutiles, sauvés), Poncerq, 2011.

5) Op. cit. p.26.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.