Notes de lectures & poésie en cette rentrée, avec Laurent Albarracin

« On peut par hypothèse diviser les poètes en deux catégories : les uns essentialistes, qui seraient par toutes sortes de moyens lyriques ou spéculatifs à la recherche d’une certaine – et peut-être vaine – vérité de l’être ; les autres existentialistes, qui ne pourraient éprouver cette même vérité qu’à travers un engagement maximal de la parole poétique dans leur propre vie et réciproquement. »

« Écrire est d’abord en effet tailler dans le gras des illusions » 1

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Quand les revues de poésie paraissent moins prisées, les anthologies plus rares, les ouvrages collectifs quasi incongrus en ce domaine, il est heureux de réunir sous une même couverture un ensemble de poètes qui ne soit pas forcément le plus attendu. Le plus étonnant étant ici que cet ensemble ne relève pas exactement d’un choix subjectif, puisque l’auteur de ces notes de lectures ainsi réunies, le poète Laurent Albarracin, précise bien qu’il a traité ici non pas des livres qu’il a choisis, mais de ceux qu’il a reçus (des éditeurs, des auteurs, sans aucun doute). C’est de la sorte une coupe dans ce champ de création si particulier et pourtant si naturel, celui de l’écriture, de la langue, de la poésie. Un panorama très partiel, bien sûr, mais forcément symptomatique, un regard porté sur un morceau de ce qui s’écrit en France depuis quelques années. Non pas un exercice critique, comme il tient à le préciser lui-même, plutôt une occasion à chaque fois (à chaque note de lecture d’un livre) de rebondir sur des textes appréciables afin de s’en servir et accompagner leur langue ou la langue avec la sienne.

S’ils sont nos contemporains, les auteurs ici présents, et dont des livres sont présentés, ne sont pourtant pas des inconnus, leurs œuvres sont déjà conséquentes et leurs noms parcourent les rayons des bonnes et rares librairies qui nous restent. Laurent Albarracin se présente en quatrième de couverture comme « un coucou qui fait son nid dans les livres des autres », nous ne saurons pas trop bien juger de ce qui fait litière ou pas, de ce qui s’envole ou s’écrase, ou chante, mais nous saurons le suivre et le goûter en compagnon des écritures en cours.

Ces pages incitatrices sont évidemment l’occasion pour l’auteur de confier son point de vue, de préciser ce qu’il entend par poésie, et comment il la classe.

« On peut par hypothèse diviser les poètes en deux catégories : les uns essentialistes, qui seraient par toutes sortes de moyens lyriques ou spéculatifs à la recherche d’une certaine – et peut-être vaine – vérité de l’être ; les autres existentialistes, qui ne pourraient éprouver cette même vérité qu’à travers un engagement maximal de la parole poétique dans leur propre vie et réciproquement. Les premiers tendraient à dégager leur écriture des contingences du biographique, ou du moins à ne se servir de celui-ci que comme tremplin pour s’en écarter, quand bien même ce bond hors de soi aurait l’allure d’une sublimation. Les seconds au contraire n'auraient de cesse d'affronter le poème au vécu et de frotter leur vie à l'abrasive rugosité du poème. Si les poètes essentialistes courent le risque de l'éthéré, les existentialistes me semblent prendre celui d’une possible idiosyncrasie, au sens où chez certains d’entre eux rien n’est partagé avec le lecteur qu’un rapport particulier et souvent difficile à la langue et au monde. Poètes-lutteurs de leur propre existence, ou l’âpreté du combat dans l’arène du poème cache mal des enjeux strictement personnels. Certains de ces poètes se croient extrêmement exigeants de n’être pourtant qu’exigus. Leur façon radicale et fanfaronne de se saisir à bras-le-corps du poème témoigne surtout du fait qu’ils nous laissent sur le bord du chemin – ou du tatami » 2

Profitant de l’écriture d’un papier sur un livre de Serge Núñez Tolin, Laurent Albarracin poursuit ses investigations poétiques ; pour lui, certes, la poésie peut être comme une versant de quelque philosophie, mais elle a surtout le droit de ne pas se référer aux compléments habituels. Il souhaite éviter que « le poème ne soit plus que le dessèchement d’une énigme quand il faut absolument qu’il reconduise l’énigme au moment où il tente de l’éclairer ou de la donner à voir. »3

Quand il évoque un poète qu’il apprécie particulièrement, Christian Hubin, il interroge : Comment écrire contre l’être, contre le carcan de l’être ? Le poème est cette parole qui cherche à désincarcérer l’être de l’être. 4 À propos de Jean-Paul Michel : « Écrire est d’abord en effet tailler dans le gras des illusions. » 5

Nous apprenions il y a plus d’un mois que Gaspard Hons venait de mourir. N’ayant su lui rendre hommage, son œuvre m’étant trop peu familière, je trouve dans ces notes de lectures qui font le livre de Laurent Albarracin, un regard chaleureux porté sur un auteur trop rare. Un livre venait alors de paraître, Le bel automne, chez Rougerie, Albarracin en rendait compte à sa façon :

« Les poèmes ne brillent ni par leur forme ni par l’éclat du réel qu’ils enregistrent. Ou lorsque ce réel est éclatant, le poète prend soin de désamorcer, par l’humour, ce qu’il pourrait y avoir là de brillant, de virtuose et de révélant :

une branche d’un forsythia déposée dans un carré de lumière,
c’est tout, n’y voyez rien, ni allusion, ni rien »

La modestie des poèmes de Gaspard Hons n’entame en rien son ambition : retrouver avec l’automne, saison du vent et du recueillement, une possible réconciliation de la tristesse et de la joie, quelque chose comme une sérénité. » 6

*

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Outre ces commentaires critiques parus aux éditions Lurlure, c’est un recueil de poèmes qui vient de sortir chez l’éditeur Olivier Rougerie, un bel objet marqué par les plombs de l’éditeur-typographe, son titre : L’Herbier lunatique.

Après avoir longtemps prôné la tautologie comme (seule) possibilité pour lui possible et honnête, du moins la voyait-il comme « le sommet caché, impossible de la poésie » 7, voici que depuis quelques ouvrages de sa main, il épure et continue sa route, sans rien renier de son approche. Pas d’interprétation, il n’en veut pas. Pas de spéculation sans fondements, il n’en veut pas. Rien qu’une lecture de ce qui est, que le lecteur est censé voir et entendre. J’extrais deux poèmes de cet ensemble :

 

 

Imagine
une feuille de papier
qu’on approcherait des choses
pour les embraser 8

*

La lune
fait ce monde
irréel

elle est
un rappel
à l’oubli 9

C’est un peu plus que voir ordinairement, n’est-ce pas ? Il s’en explique : « La tautologie est une métaphore qui déporte incessamment la chose en elle-même : elle la diffère. Elle introduit un retard en elle, un temps de regard. »10

La poésie d’Albarracin rentre dans l’œil autant qu’elle en est issue. Observation des choses naturelles jusqu’à les mécaniser à outrance, les innerver de conséquences, et non sans ironie et surprise. Il y a moyen de s’étonner devant ce qui nous est le plus familier, d’une approche singulière ou méthodique, et nous voici dans la merveille de l’étrange, dans l’interrogation d’une réalité qui ne demande pas davantage que d’être perpétuellement reconsidérée.

Quand le cheval frémit
est-ce qu’il ravale
un galop
qui lui passe
sous la peau ? 11

 

*

Laurent Albarracin, Lectures, éditions Lurlure, 2020. Voir ici

Laurent Albarracin, L’herbier lunatique, éditions Rougerie, 2020. Voir ici

 

1) Laurent Albarracin, Lectures, éditions Lurlure, 2020, p. 81.
2) Laurent Albarracin, Lectures, éditions Lurlure, 2020, p135-136.
3) Ibid. p. 124.
4) Ibid. p.229.
5) Ibid. p.81
6) Ibid. p.223.
7) Laurent Albarracin, L’Image, éditions de l’Attente, 2007, p. 7.
8) Laurent Albarracin, L’Herbier lunatique, éditions Rougerie, 2020, p. 34.
9) Ibid. p.41.
10Laurent Albarracin, L’Image, éditions de l’Attente, 2007, p. 46.
11Laurent Albarracin, L’Herbier lunatique, éditions Rougerie, 2020, p. 29.

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