Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

331 Billets

1 Éditions

Billet de blog 15 déc. 2021

Jacques Lèbre fait penser les livres entre eux, et les écoute

« Je me suis lancé dans cette aventure en ayant une seule idée en tête, comptant sur les seules citations pour donner envie de lire. C’est pourquoi, au fond, je n’ai pas dit grand-chose moi-même, considérant que c’était hors sujet. […] »

Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est un livre de liaisons qui nous est proposé sous ce titre modeste et intrigant : le poète est sous l’escalier. Liaisons multiples : c’est ce qui fait l’existence possible et même vivable (vivable et même possible ?). Les idées voyagent d’un livre à l’autre, elles sont reprises, accentuées, contredites, projetées, comme les sentiments voyagent eux aussi d’une âme à l’autre, de manière secrète ou déclarative.

Il faut être un fin et constant lecteur pour bien savoir relier les auteurs selon leur nature, et les rendre à leurs affinités même clandestines. Une idée que l’on trouve chez un auteur, voici qu’elle nous rappelle telle autre lue ailleurs. C’est tout l’art de Jacques Lèbre de nous exposer les vrais ou faux mimétismes, les liens qu’il a décelées ça et là, au détour des pages, et d’ainsi pousser une idée d’un lieu à un autre, comme pour la faire marcher, la détourner à l’occasion, ou au contraire la remettre en sa voie.

Quand Jacques Lèbre dit correspondance, je dis liaison par plaisir d’ajouter une touche d’illégalité que j’ai cru percevoir déjà, ou pour faire mon intéressant. Évoquer par là un plaisir de faire entendre ou parler en soi les morts qu’on aime ou ceux qu’on sait trop ignorés. Que quelqu’un se charge d’actionner cette charnière qui ouvre les portes et décloisonne les livres, c’est un bienfait, une bonté qui nous est faite, par ce livre.

Quand l’entame du livre repose sur Jaccottet et Juarroz, que l’auteur met ici en regard, on devine que l’on entre dans un pays qui va nous être ou familier ou aimable. « Trop s’attacher à soi-même / c’est gaspiller la substance du monde » lit on dans Neuvième poésie verticale. Tandis que dans La Semaison était noté : « L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. » Le traitement de ce thème en quelque sorte augural, qui n’est pas sans portée en tant qu’introduction, débouche sur un extrait du Journal de Paris et d’ailleurs de David Gascoyne : « Nul être au monde ne peut s’accomplir ou réaliser quoi que ce soit, à moins qu’il ne s’oublie complètement, à moins qu’il ne se perde de vue ; sans cet oubli de soi, impossibilité d’être pleinement humain. »

Ainsi une série de thèmes sont éclairés par des fragments mis en perspective, autant de sujets à méditer, à compléter, à poursuivre. Ainsi, le moment de lire, ou l’intérêt d’un livre en fonction de tel critère. Peter Handke dira que « les meilleurs livres sont ceux qui vous font arrêter, lever les yeux, regarder les alentours, respirer profondément ». Henri Thomas confiait une réflexion assez voisine dans Le Migrateur, et Roland Barthes également, rapporté par Marielle Macé. Ou encore Robert Walser.

Ainsi l’amour, la répétition, la vie, le monde, la poésie, le retrait… Peut-être, en ayant juste l’air de musarder dans sa mémoire, Jacques Lèbre a-t-il tout bonnement livré-là l’esquisse de ce qui serait son manuel de sagesse, ou son garde-fou pour écrire encore. On y croise en tout cas belle compagnie : Roger Munier, Jean Paulhan, Pierre Reverdy, Jean Roudaut, Pierre-Albert Jourdan, Joël Cornuault, Ludwih Hohl, Primo Levi, Robert Marteau, Yannis Kiourtsakis, Youri Olecha, Paul de Roux, Héraclite, Antoine Émaz, André Frénaud, etc.

L’auteur se prétend être tout juste le scribe de ce livre ; « Je me suis lancé dans cette aventure en ayant une seule idée en tête, comptant sur les seules citations pour donner envie de lire. C’est pourquoi, au fond, je n’ai pas dit grand-chose moi-même, considérant que c’était hors sujet. […] »

Quant au titre, on en trouve la clef en fin d’une quatrième de couverture rédigée par l’auteur : « Le titre emprunte l’image du poète sous l’escalier à Hugo von Hofmannsthal et à la légende de saint Alexis. Car dans la famille, comme dans la société, le poète est sous l’escalier que tout le mode monte ou descend sans jamais le reconnaître. Mais n’est pas là sa place ? »

Jacques Lèbre, Le poète est sous l’escalier, éditions Corti, 2021.

Sur le site des éditions

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : Damien Abad nommé ministre malgré un signalement adressé à LREM
L’ancien patron des députés LR, Damien Abad, a été nommé ministre des solidarités en dépit d'un signalement pour des faits présumés de viols adressé à LREM et LR par l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique. Deux femmes, dont Mediapart a recueilli les témoignages, l’accusent de viols, en 2010 et 2011. Il conteste les faits.
par Marine Turchi
Journal — Politique
Pap Ndiaye fait déjà face au cyclone raciste
La nomination de Pap Ndiaye au ministère de l’éducation nationale a fait remonter à la surface le racisme structurel de la société française et de sa classe politique, une vague qui charrie avec elle la condition noire et la question coloniale. La réaction de l’exécutif, Emmanuel Macron en tête, donnera une première indication sur la tonalité du quinquennat.
par Ilyes Ramdani
Journal
En Italie, la post-fasciste Giorgia Meloni cherche à faire oublier ses racines
Elle espère devenir l’an prochain la première femme à présider le Conseil en Italie. Héritière d’un parti post-fasciste, ancienne ministre de Berlusconi, Giorgia Meloni se démène pour bâtir un parti conservateur plus respectable, en courtisant l’électorat de Matteo Salvini. Une tentative périlleuse de « dédiabolisation ».
par Ludovic Lamant
Journal
Mario Vargas Llosa, Nobel de l’indécence
L’écrivain péruvien de 86 ans, entré à l’Académie française en fin d’année dernière, vient de déclarer sa préférence pour Bolsonaro face à Lula. Cette nouvelle prise de position politique reflète un parcours intellectuel de plus en plus contesté, marqué par des soutiens à des figures d’extrême droite en Amérique mais aussi de la droite dure en Espagne. Une enquête du n° 20 de la « Revue du Crieur », disponible en librairie. 
par Ludovic Lamant

La sélection du Club

Billet de blog
Rapport Meadows 11 : est-il encore temps ?
Est-il encore temps, ou a-t-on déjà dépassé les limites ? C'est la question qui s'impose à la suite des lourds bilans dressés dans les précédents épisodes. Écoutons ce qu'a à nous dire sur le sujet le spécialiste en sciences et génie de l'environnement Aurélien Boutaud,
par Pierre Sassier
Billet de blog
Quand Macron inventait « l'écologie de production » pour disqualifier les pensées écologistes
[Rediffusion] Au cours de son allocution télévisée du 12 juillet 2021, Emmanuel Macron a affirmé vouloir « réconcilier la croissance et l'écologie de production ». Innovation sémantique dénuée de sens, ce terme vise à disqualifier les pensées écologistes qui veulent au contraire poser des limites, sociales et écologiques, à la production. Macron, qui veut sauver la croissance quoi qu'il en coûte, n'en veut pas.
par Maxime Combes
Billet de blog
Greenwashing et politique : le bilan environnemental d'Emmanuel Macron
[Rediffusion] Talonné dans les sondages par Marine Le Pen, le président-candidat Macron a multiplié dans l'entre-deux-tours des appels du pied à l’électorat de gauche. En particulier, il tente de mettre en avant son bilan en matière d’environnement. Or, il a peu de chances de convaincre : ses actions en la matière peuvent en effet se résumer à un greenwashing assumé.
par collectif Chronik
Billet de blog
Le stade grotesque (la langue du néolibéralisme)
[Rediffusion] Récemment, je suis tombée sur une citation de la ministre déléguée à l’industrie, Agnès Pannier-Runacher... Il y a beaucoup de façons de caractériser le capitalisme actuel. À toutes définitions politiques et économiques, je propose d'ajouter la notion de grotesque.
par leslie kaplan