À propos de la bêtise (ou de l’horreur), en écho à André B.

« Plus l’homme est bête et mieux son cheval le comprend » Anton Tchekhov

« L’horreur est la loi du monde des créatures vivantes,
et l’objet de la civilisation est de masquer cette vérité »
Czeslaw Milosz 1.

André, ton billet sur la bêtise (ici), appelle évidemment des compléments sans nombre. J’y vais de quelques-uns qui me sont venus en te lisant (je te les dois donc).

Tout d’abord, là où tu ne sembles pas la faire, pas plus que l'ensemble des dictionnaires que je viens de consulter, je fais – c'est une exclusivité –, la distinction entre bêtise et connerie. Si je dis de quelqu'un qu'il est bête, c'est un constat (évidemment subjectif), si je dis qu'il est con, c'est un jugement (subjectif aussi, bien sûr). Il y a pour moi une connotation négative dans la connerie, pas forcément dans la bêtise. La connerie ne relève pas que de la bêtise. Elle peut découler aussi de la méchanceté, de l’aigreur, de la puissance, de la fatuité, de la joie, etc. Sans doute est-elle toujours bête, mais elle n’est pas la bêtise. Quant à la bêtise, elle n’a pas à être conne, elle est assez bête comme cela, c’est-à-dire qu’elle en a assez d’être « bête d’être bêtise ».

Un exemple de journaliste, puisque tu as évoqué les journalistes, qui, sans être le moins du monde un imbécile, est à la fois très con et très bête (non, Apathie, c’est trop facile !) : Brice Couturier. C’est probablement pourquoi il est devenu le chroniqueur de référence de la chaîne France-Culture, dont les feux d’esprits se sont éteints il y a déjà un bout de temps, sauf exception ou accident. Affirmation gratuite ? Bêtise ? Les deux mon capitaine. Mais pas seulement, également une troisième occurrence, qui voudrait dire quelque chose de juste ou de probable, ou d’avéré. Évident à coup sûr…

« Il y a donc un problème avec l'interview, la forme, le protocole interview, l'entretien. Oui. » écris-tu. À cet égard, j’ai eu l’occasion de te répondre, je ne suis pas forcément d’accord avec ton mépris de l’entretien journalistique, dont tu oublies (mais tu es exclusivement un lecteur, ni auditeur, ni téléspectateur, ni même internaute) qu’il peut être un genre très fertile. Se rappeler des nombreux entretiens accordés par J.-L. Borges à des journalistes très avertis, parfois avec un deuxième écrivain (Ernesto Sabato, par exemple). Se rappeler de l’Enquête sur l'évolution littéraire conduite par Jules Huret vers 1890, des Une heure avec menés par Frédéric Lefèvre. Je pense aussi aux entretiens menés par Pierre Dumayet, Georges Charbonnier, et les fameux entretiens Léautaud/Mallet. Ou encore Denise Glaser, Alain Veinstein, Francesca Isidori (cette première, reléguée par la télé giscardisée ; ces deux derniers virés de France-Culture à coup sûr pour leur intelligence dans le dialogue, désormais incongrue). À l’inverse, des contemporains, tel que François Busnel, connaissent une belle carrière, quoique répondant assurément, cher André, à tes critères d’imbécillité.

Mais c’est vrai, nous sommes d’accord, que l’entretien avec un écrivain, ça peut donner, car la bêtise n’épargne personne, même les plus talentueux, les fumeux dialogues Duras/Mitterrand publiés jadis dans L’Autre Journal, où l’on a pu lire une Duras au sommet de sa bêtise en même temps que de sa gloire. À propos du bâtiment Le Richelieu (qui s’appellera en fait Le Charles de Gaulle) elle s’esbaudit : « C'est fantastique. J'ai appris que ça mettait neuf ans à se faire, un sous-marin.» Réponse de Mitterrand : « À peu près. Mais le Richelieu, c'est un porte-avions, ce n'est pas un sous-marin.» Comme quoi le comique involontaire n’est pas le moins efficient. L’étourderie sans doute, aussi.

« En amour, il n’y a rien de plus persuasif qu’une courageuse bêtise. » Balzac, Les Chouans.

C’est dans un livre de Simon Leys (celui-là même qui avait trempé le nez des intellectuels français laudateurs du grand timonier dans leur bêtise) que je trouve cette citation de Georges Orwell : « Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles, nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide.2 » En effet, des personnes dont le comportement obéit à des besoins élémentaires seront plus difficilement bêtes que ne le seront des personnes opérant sans vraies raisons, qui sont désœuvrées sans même le savoir, par exemple les intellectuels, dont Jacques Ellul nous a montré qu’ils étaient généralement les plus vulnérables aux endoctrinements et à la propagande 3. L’esprit de sérieux achève de les caractériser, pour la plupart (en France, du moins).

La bêtise, c’est bien sûr de vouloir construire des aéroports, à Mexico par exemple, alors que le transport aérien est déjà quasi obsolète, pour diverses raisons connues de tous, sauf de quelques politiciens et éditorialistes : dérèglement climatique (émission de CO2), fin des carburants fossiles, absurdité de voyager sans raison, etc.

C’est aussi de vouloir construire des parcs de loisirs et développer le tourisme de masse, qui est assurément un encouragement à la bêtise. Pourtant, c’est bien cela que l’on veut. Le divertissement généralisé, pour occuper les désœuvrés en nombre. Cela a été théorisé, notamment lors d’une rencontre de la fondation Gorbatchev (soit 500 leaders politiques et économiques de la planète) consacrée à la fin du travail, en 1995. En gros, on a considéré qu’à très court terme seul un tout petit pourcentage de la population suffirait à la marche de l’économie, et qu’il était inutile que la majorité fût éduquée correctement, l’industrie du divertissement se chargerait de l’abrutir, la captiver. On a parlé alors de tittytainment4. Parce que la bêtise, ça peut aussi, n’est-ce pas, se programmer.

Ainsi, lorsqu’à Guipry-Messac (35) une start-up lance un projet de parc d’attraction requérant 80 hectares de bonne terre, faisant vaguement miroiter 150 emplois prolétaires, on ne peut s’empêcher d’y voir l’expression de la bêtise ambiante. Sacrifier des terres nourricières à l’industrie du divertissement, sachant que l’équivalent d’un département disparaît chaque décennie sous le bitume, c’est là le signe de la bêtise. Ça l’est encore quand le syndicat majoritaire d’une profession qui (avec la police) connaît le plus fort taux de suicide soutient l’agro-industrie, cause de cette hécatombe. Comme quoi l’endoctrinement et le masochisme concernent aussi le monde paysan, peut-être même plus.

Un article du Canard enchaîné du 6 décembre 2017 dernier nous raconte comment le philosophe surpuissant Michel Onfray réclame à (et obtient de) la région Normandie un amphi de mille places pour accueillir son fan-club, en tout une vingtaine de millions d’euros pour son « université populaire », tandis que l’université de Caen, la vraie, n’a pas de quoi rénover ses locaux. Onfray est un autre syndrome, à lui tout seul, de la bêtise. Un type qui n’a jamais écouté personne, comment ne serait-il pas bête ? Qui avale quantité de livres pour les réduire en fiches, a oublié toute notion de digestion, et recrache des à-peu-près dans un théâtre binaire où il ferait bon de choisir son camp. C’est donc facile, ça ne mange pas de pain, de baver sur Sartre, sur Sade (voir plutôt, pour parler d’un ouvrage encore récent, ce que Dany-Robert Dufour a pu dire de l’auteur de La philosophie dans le boudoir 5), de baver sur Guyau, sur Robespierre, sur Freud, et de prôner incidemment, à la manière de Homais, une « bioéthique libertaire » qui viserait « le bonheur du plus grand nombre possible ». Ça ne mange pas de pain d’écrire : « Les peurs dues au transgénisme ressemblent à s’y méprendre à celles qui accompagnèrent la naissance de l’électricité ou du chemin de fer, voire de l’énergie nucléaire -qui rappelons-le n’a jamais causé aucun mort : Hiroshima et Nagasaki, puis Tchernobyl procèdent du délire militaire américain, puis de l’impéritie industrielle et bureaucratique soviétique, en aucun cas du nucléaire civil en tant que tel.6 » C’est très con et mensonger, mais ça ne mange pas de pain, on peut tout écrire, paraît-il. Surtout quand ça se vend bien. Car, si on écoute bien Onfray, son succès (récompense d’un abattage certain) est devenu pour lui sa garantie. 7

« Si la bêtise ne ressemblait à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir et au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. » Robert Musil

Un autre article du même journal a trait à la bonne santé de l’industrie de l’armement française, qui envisage de créer 40 000 emplois. Vendre des avions de guerre à l’Arabie Saoudite qui les utilise pour attaquer et détruire le Yémen – mais pourquoi aurait-elle à rendre compte de l’usage qu’elle fait d’une marchandise payée rubis sur l’ongle ? –, au Quatar, qui soutient qui on sait, à l’Égypte, à l’Inde, et même à l’armée française qui a fait du si bon boulot en Libye, notamment, vendre des armes lourdes ou légères à qui que ce soit, c’est assurément faire de la bonne politique préventive. À tel point que le jour où des bombes made in France nous tomberons sur la gueule il y aura immanquablement un BHL ou un Onfray de service pour crier à… l’injustice. Tout cela est humain, me direz-vous. Et il est assez probable que, dès les premiers temps de sa présence sur terre, l’hominien a joué et a fait la guerre, confondant les deux avec une facilité déconcertante et… funeste. Car de la bêtise on meurt parfois. Elle est alors le masque de la connerie. Que nous portons tous un jour ou l’autre sans que, hélas, il nous défigure. On l’appelle aussi le visage de l’horreur.

Saisissant ça et là des exemples familiers, je pourrais évoquer aussi l’extrême imbécillité de certains travailleurs sociaux, qui aiment se produire selon une évidente position maternante, et vous font bien sentir que vous serez aidé non seulement si vous y avez droit, mais aussi si vous le méritez. Tête baissée, vous avez votre chance. Tête relevée, vous la perdez. Bêtise, imbécillité, connerie, oppression, cruauté, le terme est à choisir. Ces gens-là vous tiennent par la survie et ils le savent, ils vous menacent à demi-mot, et rêvent de vous couper les vivres pour avoir raison. Le sadisme banal, une pente qui peut tenter les plus démunis parmi ces gestionnaires de misère.

La bêtise sur le chemin de l’horreur…

En fait, rien de ce qui est humain n’échappe à la bêtise. De ce point de vue, les animaux sont probablement beaucoup moins bêtes (cette fois, il y a là, véritablement, une injustice). D’un animal qui se conduirait d’une manière absurde, comble de la domestication, on devrait dire : qu’est-ce qu’il est homme ! Mais « plus l’homme est bête et mieux son cheval le comprend » nous dit Anton Tchekhov.

Homme ? Femme ? « Qu’il est bête ! », pense souvent la femme de l’homme, le voyant sans avoir besoin de le regarder. Tandis que lui regarde stupidement la femme sans la voir jamais. Louis Scutenaire note dans ses Inscriptions : « La bêtise est le meilleur des tremplins, tant pour celui qui l’observe que pour celui qui est bête.

Rien de ce qui est humain ne peut non plus prétendre échapper à l’horreur, quand elle survient. L’impression de la subir enlève le souci de constater que nous en sommes, le plus souvent, l’origine.
Nous ? Non pas moi, mais l’autre !
Mais c’est bien sûr. Suis-je bête !

 

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1 Extrait de La pensée captive cité in Simon Leys, Studio de l’inutilité, Flammarion, 2012.
2 Simon Leys, Le studio le l’inutilité, Flammarion, 2012.
3 Jacques Ellul, Propagandes, Économica, 1990.s
4 Tittytainment, selon Brzezinski (ancien conseiller du président James Carter, membre éminent de la Fondation Gorbatchev,), est une combinaison des mots entertainment et tits, le terme d’argot américain pour désigner les seins. Brzezinski pense moins au sexe, en l’occurrence, qu’au lait qui coule de la poitrine d’une mère qui allaite. Un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettrait selon lui de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. (cf. Hans-Peter Martin, Harald Schumann, Le piège de la mondialisation, Solin Actes Sud)
5 Dany-Robert Dufour, La Cité perverse, Denoël, 2009.
6 Michel Onfray, Fééries anatomiques, Grasset, 2003, p.163.
7 Sur Michel Onfray, on peut lire l’article réjouissant de Tomas Clerc dans le quotidien Libération du 2 octobre 2015) : Nutella et philosophie. À retrouver ici

 

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