Yves Prié écrit le paysage comme on appelle l’horizon

« [...] Le silence capte la lumière ; j’apprends la mer, ses assauts qui brûlent la pierre. »

prie
Le désir est une plage
qui s’égare
dans le secret des failles 1

Il est des poèmes posés sur la page sans jamais la froisser, ce ne sont pas d’emblée les plus accrocheurs, on peut ne pas les remarquer tout d’abord. Mais à l’œil reposé ces mots-là parlent doublement. Yves Prié ne fait pas de détours, ne complexifie pas gratuitement un propos, il le tient, l’expose, l’assume, au point de presque disparaître derrière lui.

C’en est parfois déconcertant, car il faudrait connaître l’homme. Alors on revient à ce qui est dit, on s’y tient. Tout est là. Réapprendre ainsi à lire les mots pour ce qu’ils sont, sans y projeter sa propre image. Une poésie pseudo-littérale, pourrait-on dire. À chaque mot il faut accorder son plein sens, et c’est de la sorte une invitation à se réapproprier l’idée plurivoque, l’image, le champ envisagé.

« Le paysage hésite toujours entre ombre et lumière, il y aura toujours un espoir errant sur le monde – une longue phrase guettant sur écoute – le temps passe et épuise notre attente. Mais, ce soir, l’horizon est posé là, familier, dans le couchant, le vent est immobile dans la transparence de l’eau. Le silence capte la lumière ; j’apprends la mer, ses assauts qui brûlent la pierre. » 2

Il y a là une angoisse qui s’apprivoise sans cesse, qui cherche à ouvrir un champ de vision et d’encore possible. Un appel à l’espoir qui trahit une incertitude patente, une quête d’horizon, même en parlant de la mer, qui en ouvre un pourtant fameux. Une attitude marquée, ancrée, celle de l’homme sur terre qui contemple la mer à bonne distance. Une présence comme en haute mer, qui fait écrire à Yves Prié : Toutes frontières abolies / nous nous fondons / dans l’espace / l’œil attiré par des astres / éphémères

Ce monde est muet
les chants de l’aube restent
absents à ses oreilles
Un jeu de miroir sur la vague
blanchit l’air. 3

* * *

Il ne faut insulter le temps
Il est la saveur du jour
Accordons-lui la lenteur des nuits
où l’âme s’oublie. 4

Mais ces coupes dans le temps, présentées sans apprêts, ne sont pas les seules interventions du poète ; Yves Prié, abandonne à l’occasion le vers pour lancer un propos qui part tout droit, prônant une attitude de circonstance, une dignité toujours possible, à défaut du reste.

[…]
De plus en plus nous devenons clandestins dans nos démocraties livrées aux lois du commerce libre. Quelle perversion du mot ! La tâche qui nous attend, loin des slogans, des mots d’ordre, des séductions est de réapprendre pas à pas le goût de refuser, d’opposer un silence de dédain aux offres inconvenantes. Nous rentrons dans un temps de recréation de l’espoir, peut-être toujours déçu ; mais n’est-ce pas là notre noblesse : l’honneur des refus. 5

Une dernière section du livre se constitue d’un ensemble de poèmes brefs que l’auteur dédie à son ami aujourd’hui disparu, le peintre Han Psi : Passage du scribe. Une exposition de ses œuvres se tient à Bécherel (35) du 14 septembre au 23 décembre de cette année : Han Psi, un artiste du signe.

Il renonce aux illusions du monde
et de sa main
renoue les signes d’une terre dévastée6

*

Yves Prié, Carnet de l’île, éditions Rougerie, 2021. 12 €

Site de l'éditeur

Notes :

1) p. 35.
2) p. 6.
3) p. 42.
4) p. 50.
5) p. 47.
6) p. 57.)

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