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Billet de blog 17 juin 2021

Gérard Lambert-Ullmann signe une chronique de la tendresse humaine

Le camarade Lambert-Ullmann a choisi son camp, celui de la tendresse humaine, qui est aussi celui aussi de la révolte, tout aussi… humaine.

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« Il y a dans l’air une lumière de petit baiser. » 1

Tout laisse à penser que Gérard Lambert-Ullmann a déjà eu quelques vies, son visage le plus connu est celui d’un libraire de Saint Nazaire qui marqua les esprits par ses choix et invitations, mais sous d’autres patronymes il fut aussi rédacteur de nombreux articles parus dans les journaux les moins à droite que le pays ait connu, avec d’autres il mena le combat contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes tandis qu’à ses heures gagnées il gratte encore sa guitare et pousse le blues ou la chanson, menant les deux langues avec la même aisance.

De son expérience de libraire il avait fait un livre, Dernier Chapitre 2, nourri d’anecdotes, de rencontres, d’observations bien senties. Voici qu’il signe un roman qui fleure la guinguette et la bonne humeur, ce qui, en ces temps taciturnes, prend un air de gageure.

D’aucunes lectures ressemblent à des conversations amicales, elles ont le pittoresque d’un repas volubile et chaleureux, on y échange les traits d’esprits aussi bien que les couplets sublimes mémorisées par le populo. Flonflons est plus précisément le roman des amoureux de Vigo et de Carné, de Bernard Dimey ou de Gaston Couté, ou encore de Scutenaire et de Hardellet. Gérard Lambert-Ullman se régale de ce qui fuse de la bouche des amis, qu’il sait rapporter, mettre en valeur, d’où ce grand bonheur de lecture tellement l’expression est ici heureuse et savoureuse. Parmi quelques passages attrapés quasi au hasard, par exemple, une phrase en passant, purement descriptive, imagée, celle-ci ;

« Une moustache de brume matinale chatouille encore le canal. » 3

Devenus rares les livres de cet acabit, si peu soucieux de « branchitude », s’abandonnant à la truculence, au cocasse, au génie de l’instant. Voilà qui donne à boire quelque chose appartenant à ces familles d’écritures si bien culottées que la mode et l’esprit de sérieux ont malencontreusement placardisées. Tenez, ce morceau à part :

« Il a beaucoup pleuvé cette nuit ! constate Pierrot.
Pierrot aime tordre les mots. Il dit : gros binet, pour robinet, bire-touchon pour tire-bouchon, birioche pour brioche, oneille pour oreille (en hommage à Jarry). Il dit ; un hachis de parme entier, un chili de Concarneau. Il poivre avec du Pépère et essuie la table avec du salopin. Et quand il y a grand vent il trouve que ça sclouffe. » 4

Avec Flonflons, c’est comme la réapparition d’une époque qu’il faut bien dire, avec regret, révolue, où l’accélération moderniste était encore supportable et même pouvait faire rire. Le lecteur recevra ce livre réjouissant à la manière d’une carte postale envoyée d’un pays retardataire où il ferait bon retourner. Généreusement sont dispensés des extraits d’œuvres, livres ou chansons, comme on partage entre amis, jusqu’à une recette de cuisine empruntée au regretté Pierre Autin-Grenier. Ainsi les nourritures terrestres rejoignent celles de l’esprit, il paraît même qu’au final elles n’en font qu’une.

Sous des dehors de joyeux drilles, Lambert distille volontiers d’implacables remarques, et avec grand style, s’il vous plaît, ou encore écoutez-le parler de cette étendue qu’il a pour voisine :

Gérard Lambert-Ullmann, libraire dans l'âme (photo Ouest-France)

« Et puis il y a la mer. Cette lame de rasoir qui incise les plages, cogne les tôles et lave les flaques grasses des quais. La mer où pataugent lentement de lourds mastodontes à coques poisseuses et odeurs vomitives. La mer, cette farceuse méchante, gobant de son écume ses plus beaux cavaliers. Il en aime la robe huilée et les dessous mousseux où se noient – stricto sensu – le geste fatigué, le désir éreinté. Il en aime les gris qui giflent en novembre, et les rages appliquées, bouffant les falaises en bectances rapaces, puis langoureuses lianes pour les singes des plages, enlaçant les chevilles pour mieux piquer les cœurs. Vagues écrasant le temps, salopes tyranniques parfumées de chagrins, décorées d’ex-voto. Provocantes narquoises que l’imbécile écoute, se flattant de monter ces cavales assassines, brassé jusqu’à la mort par leurs ruses plombantes. » 5

Au final, ce goût de la formule colorée qui nourrit ce texte figure assez bien la désinvolture indispensable à toute analyse un peu sérieuse. Par ailleurs, on peut constater que le libraire n’a pas vraiment quitté son poste, à travers les pages du récit ou dans ses annexes il dispense maints conseils de lectures, signale des voies fertiles, des adresses, des lieux-amis, tel le Cabaret des Dilettantes, sis à Saint-Nazaire, qui sert de modèle au bistro-héro de ce livre fraternel, salutaire.

« La tribu du cabaret est évidemment la plus touchée. Plus tard, ils chanteront ensemble, car chanter c’est encore la meilleure manière de pleurer. Plus tard encore, dans la nuit, ils baiseront rageusement. Ils écarteront les cuisses de la vie pour insulter la camarde. Puis ils fondront en pleurs dans l’aisselle aimée. Et ils ne pourront se sortir de la tête ce vieil air portugais narquois que Gilles jouait si bien : « Comemos vivos na vida ? Mortos a vida nos come » (Vivants, nous mangeons la vie. Morts, la vie nous mange.) » 6

Cette joie de vivre, sur laquelle j’insiste un peu trop facilement, ne peut que se marier, on l’a compris, à une sentimentalité généreuse, à une mélancolie follement humaine, très à l’écart de l’utilitarisme catastrophique ambiant. Le camarade Lambert-Ullmann a choisi son camp, celui de la tendresse humaine, qui est aussi celui aussi de la révolte, tout aussi… humaine.

Je n'ai rien refusé de la tendresse humaine (…)
homme au milieu des hommes (…)
J'acceptais la tempête et la tentation (…)
J'ai vu rire mes yeux dans les yeux d'un ami (…)
Je n'ai rien refusé de la souffrance humaine (…)
J'ai gardé les vaincus, leurs regrets et leurs peines (…)
Silencieusement bercés contre mon cœur (…)
J'ai pris ma fière part dans la révolte humaine (…)

[Extrait d’un texte de Marcel Martinet (mis en musique et chanté par Gérard Pierron) cité par Gérard Lambert-Ullmann dans Flonflons.]

*

Gérard Lambert-Ullmann, Flonflons, Le Temps qu’il fait, 2021.

Voir sur le site des éditions

Notes
1) Gérard Lambert-Hullmann, Flonflons, Le Temps qu’il fait, 2021 ; p. 33
2) Gérard Lambert-Hullmann Dernier chapitre, éditions Joca Séria, 2014.
3) Gérard Lambert-Hullmann, Flonflons, Le Temps qu’il fait, 2021p. 55.
4) Ibid. p. 47.
5) Ibid. p. 14.
6) Ibid. p. 79.

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