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Billet de blog 17 oct. 2018

Marcel Moreau librement « À dos de Dieu » dans un livre fou de fin du monde, ahon !

« À dos de Dieu » se définit par ce rapport à l’ordure. « ORDURE de nous Occidentaux incapables d’imaginer une Espérance nouvelle. »

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Marcel Moreau, 2016. © DR

« L’important c’est l’ordure », dit Beffroi, qui désigne du doigt les monticules où
sont accroupis quelques fliques, dont les armes se couvrent insensiblement de merde1. »

« Comme c’est curieux, songe-t-il, pas un seul livre rythmique »2

Depuis 1963 et la parution de Quintes, l’écriture de Marcel Moreau écœure tout lecteur par une maîtrise qui la conduit vers soi, sa poussée démesurée, son effraction dans l’intime ressort de l’être pour le mieux réveiller et accentuer. Bien au-delà d’une métaphysique à la petite semaine ou encore d’une convention révolutionnaire, c’est un fouaillement autrement incitatif que nous inflige la course verbale de l’auteur de La Pensée mongole. Comme elle n’est en rien idéologique, cette course n’attrape guère les idéologues dans ses rets, mais tout lecteur, qu’il soit de tel ou tel rivage, pour peu qu’une rage ou une intensité primitive lui savoure les flancs, trouve dans cette forme superlativement affirmative, un miroir lumineux, un révélateur d’audace et d’action.

Après la parution d’une quinzaine de livres, tous plus époustouflants les uns que les autres, A dos de Dieu ou l’ordure lyrique, écrit dans le climat d’après 68, et oublié, survint au monde en 1980 comme un cheveu zozotant sur la soupe trop stylisée d’un faiseur de miracles, et, probablement, ce cheveu déconcerta. C’est qu’il y a dans À dos de Dieu une décontraction qu’on ne connaissait pas encore à ce furieux, une jubilation joviale qui retient de prendre au pied de la lettre les inévitables méchancetés de Moreau ; lequel, au fond, aime bien rire, à condition que ce soit d’un vrai, d’un sacré rire.

« Je vais te montrer comment on fabrique un livre, hurle Moreau tandis que Laure le branle, au grand dam de quelque chose comme brejnev, pinochet et m.l.f. réunis . et Beffroi de foncer dans Moreau mais ce n’est pas une mince affaire, ahon »3

Les livres de Moreau ne se racontent pas, si celui-ci est une des fictions qu’il a pu rédiger au sein d’une œuvre qui serait surtout faite d’essais et de célébrations, l’auteur n’en devient pas pour autant un romancier, même épisodique, au sens habituel du terme. Ses fables sont des mises en situation de personnages hors du commun aux prises avec l’existence, avec le monde, l’exécrable société, les congénères, l’inertie. Quelque critique avait suggéré un jour qu’on fît voyager le regard-Moreau de par le monde et qu’ainsi il nous le ramènerait transformé ; l’intéressé a entendu ce message, ou plutôt ne l’avait pas attendu, et il a voyagé. Après un regard sur la Suisse où l’ordure est « savamment escamotée », il a constaté le degré d’ordure, insurmontable, qui devrait accabler l’Inde, pays des pluriels, et pourtant ne fait que le soulever, le sublimer sous l’œil stupéfait du touriste égaré. Ainsi se constitue l’amorce de À dos de Dieu, défini par ce rapport à l’ordure. « ORDURE de nous Occidentaux incapables d’imaginer une Espérance nouvelle 4. »

Que devient un cheval fou qui n’a jamais connu la bride si on lui ôte quand même la bride ? Il était fou mais surtout libre, et n’agissait jamais n’importe comment ni sans raison ou déraison. Voici qu’on lui ôte la bride qu’il n’a jamais eue. Voilà un cas étrange, me direz-vous. C’est un peu ce qui est arrivé à Moreau, et il a fait ce qu’il n’a pas cherché à vouloir. Il a écrit en toute confiance, de la tension extrême qui présidait à ses livres précédents il est passé à un régime de respiration, en aucun cas de relâchement. Moreau voyage dans toutes les affres comme dans toutes les intensités, tout fait ventre pour lui. Ici, c’est un moment d’emballement, un jeu de rythmes et de mots à la manière aussi que reprendra volontiers, mais en plus potache et calculé, son compatriote et cadet Jean-Pierre Verheggen. Là c’est une prose sans effets pour un passage plus proprement narratif, avant de redonner dans le délire du sens et du verbe. La phrase naît de la précédente comme naît l’œuf du nombre neuf, le point n’est plus collé à la phrase, il s’écarte pour mieux la rattacher à la suivante et dire son mot, à égalité, on ne sait plus si tout cela est une terrible farce ou si c’est un délicieux n’importe-quoi-qui-déconcerte, ces changements de régimes dans le texte, cette désinvolture suprême. Dans tous les cas cela nous emmène quelque part à l’intérieur – fouaillement, ai-je dit – où il ferait bon aller pour s’extraire enfin, sans anesthésie.

« … et l’ivresse inspire leurs actes, leurs gestes, griserie ô combien barbare et dégoulinante, ils ont comme des montures furieuses entre les jambes . et Beffroi, regardez-le, il est insensé, il est séminal, séminal voilà le mot car dans la destruction il se déglande et froutroui en pollenoir, tout ça surgicle, éklabrousse, ensemençaille jusqu’aux immondeurydices, grosse laitances baroquardes desquelles naissent toutes sortes d’horreurs divines, dont des sortes de nains fanatisés. »5

Marcel Moreau en cheval fou mais pas si inconséquent, à la différence de certains… Voyons ce qu’écrit Antoine Jobard dans une thèse très remarquable soutenue à la Sorbonne en 2016 : Poétique du vivant et du mythe chez Marcel Moreau, la voix de l’étrangeté, de l’organique au mythologique.

« Dans À dos de Dieu, la scène d’éviscération d’un homme de pouvoir débouche au couronnement burlesque d’une reine sur la tête de laquelle est déposée une couronne de tripes encore chaudes. Mais à la suite de ces cérémonies d’anéantissement symboliques qui renouvellent le mythe fondateur, ne pouvant aller plus loin dans la parodie des pouvoirs ayant répété son commencement, s’ensuit l’anéantissement physique, la rupture brutale de l’atmosphère festive, et l’instauration du chaos. Les magasins sont vandalisés, puis les banques, les universités. Les protagonistes moreaumachiques refusent de profiter de la victoire du sentiment de révolte et de la possibilité d’instaurer un nouvel ordre. Beffroi s’éloigne au milieu de la mêlée qu’il a provoquée en disant : « ils l’ont eue leur fête, eh bien maintenant c’est terminé, ils auraient fini par (...) faire de moi un chef de parti (...), et moi je ne suis qu’une vision.» 6

C’est que, parmi les personnages de ce livre parfaitement ivre 7 que Moreau nous glisse entre les mains, bête semeuse d’effroi, Beffroi charrie sans compter, il charrie jusqu’à l’auteur, « le Moreau », comme il dit, et l’écrase volontiers. Beffroi charrie à tort et à travers :

« oui, pense Beffroi, Moreau, c’est un tas d’ordures comme les autres, mais ses ordures bougent, vibrent, éclatent et il remarque soudain que les manuscrits mêmes dudit Moreau ne sont ni plus ni moins que des surfaces ordurières, des couches de fumiers de mots fumants sur lesquels s’exhubèrent des fleurs d’une insoupçonnable variété […] »8

De Moreau, l’évident nietzschéisme – Georges Bataille avait su à temps dégager la portée de cette pensée, faisant un sort aux récupérateurs fascisants qui sévissaient déjà. Il écrivait alors dans la revue que dirigeait Boris Souvarine, La Critique sociale. Marcel Moreau n’a jamais confondu le surhomme de Friedrich Nietzsche avec l’homme d’ordre et d’acier réclamé par ceux qu’on sait, ni avec les prurits antisémites de Bernhard et Élisabeth Förster (sœur du philosophe). C’est aussi en lecteur du même Souvarine que Moreau fut averti très tôt de l’imposture du régime soviétique. Vacciné contre les totalitarismes et les idées fantasmatiques.

Enfin, pointer (pour la crever), il le faut, de cette réédition, la postface infamante de Hans Limon, jeune énamouré, semble-t-il, de Moreau qu’il vient de découvrir. Son apostille consiste à principalement se comparer à son nouveau maître, celui qui dirait qu’il faut dire je. Hans et non Jacques a dit ? Moreau aura dit aussi la même chose, etc. Quand il cite trois auteurs qu’il a dévorés et que Moreau, lecteur éclectique et mangeur d’écriture, aurait dévoré aussi (éhontée falsification, sauf pour Bloy), il s’agit de Drieu la Rochelle, de Léon Bloy et de Lucien Rebatet. Provocation sans doute (ou pire) que de choisir Drieu, collabo tragique et opportuniste, et Rebatet, antisémite passionné de Je suis partout (qui reprochait à Bloy, maître imprécateur et styliste s’il en est, son amitié pour les juifs9) et fasciste assumé jusqu’à la fin de sa vie. Ce qui fait qu’un lecteur non averti pourrait envisager en Moreau un cousin idéologique de ces tristes sires. Surtout dans le contexte actuel de relégitimation des figures fascistes ou fascisantes, voilà bien une escroquerie vicieuse. Au lieu des trois noms cités10, les vraies références de Moreau, ceux qui l’ont lu le savent, se trouvent plutôt du côté de Zola, de Nietzsche, de Dostoïevski. Dire aussi son goût pour une certaine littérature ouvrière, je songe par exemple à Constant Malva, mineur de fond et écrivain (Moreau écrira une préface à Ma nuit au jour le jour). Sans compter, parmi ses contemporains, ses amis et compagnons de création : notamment Jean Dubuffet, Roland Topor et Anaïs Nin.

Faut-il préciser l’affection de Moreau pour la « subversion carabinée11 » bien plus que pour l’ordre, pour l’anarchie bien plus que pour l’autocratie, pour la puissance créatrice bien plus que pour le pouvoir fort ? Et les futurs lecteurs de À dos de Dieu pourront le vérifier, de Marcel Moreau, l’aversion foncière des tyrannies de tout poil et de la grimace fasciste et raciste n’aurait pas dû être rappelée ici, voilà qui pourtant est rendu nécessaire par les gribouillis d’un faux ami perdu entre narcissisme, mensonges et contre-sens. Dyonisiaque avant tout, Moreau est chantre de liberté, de monstruosité positivement humaine, d’ivresse fertile et de soulèvement. Le lecteur fidèle ne saura confondre le premier degré des idées – qu’elles suintent de son I-Phone ou d’ailleurs – avec, ici, la fantaisie libératrice d’un styliste hors pair, la démonstration en est faite à chaque page du livre que les éditions Quidam redonnent à lire.

À dos de Dieu est le livre de l’enfouissement d’une société sous sa propre déjection, ce que dénonçait jadis et à sa façon Moreau, qui aujourd’hui correspond à une sorte d’apothéose où le monde s’applique à s’abîmer tandis que l’ordure submerge littéralement la bouche de chacun, sa respiration. Et Moreau quelque part grogne et chante en même temps, et danse allègrement. Pour toute excuse, comme à l’acmé d’un art suprême ou d’une gravissime désinvolture, il nous dit : « … et moi je ne suis qu’une vision. »

« … ô chantatharnivoregrrr, fanafracaphrasie por éternitationnure ette rinfinignôlgni ! Musique ! Et l’auteur a pensé : « Ça y est, ça recommence, l’écriture. » C’était toujours ainsi que ça recommençait, avec des mots de l’insanité brute et du profond de la nuit. Et il s’est levé. Et le nain fanatisé lui a prêté son dos. Et ils sont partis, au galop, et déjà, sous les sabots, une œuvre naissait. Et même qu’il y en avait plus d’une, AHON ! »

*

1 Marcel Moreau, À dos de Dieu, éditions Quidam, 2018, p.102.
2 Ibid., p. 37.
3 Ibid., p.71.
4 Ibid., p.17.
5 Ibid., p. 84.
6 Antoine Jobard, in Poétique du vivant et du mythe chez Marcel Moreau, la voix de l’étrangeté, de l’organique au mythologique.
7 Cf. L’ivre livre, autre ouvrage de Marcel Moreau, paru quelques années avant celui-ci.
8 Ibid., p.73.

9 Pascal Ory, préface au Dossier Rebatet, éditions Robert Laffont, 2015.
10 Là encore, Léon Bloy est à part. Son style et sa rogne, non pas sa foi, ont certes touché Moreau.
11 L’expression est de Noël Godin, auteur de l’ « Anthologie de la subversion carabinée », Marcel Moreau en étant l’un des auteurs les plus cités, avec Émile Pouget et Raoul Vaneigem.

Soirée lecture de À dos de Dieu par Denis Lavant, ce jeudi 18 octobre 2018 à Paris : voir ici

Voir sur le site des éditions Quidam : ici

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