Quand Joël Gayraud soulève la paupière auriculaire

Certains livres nous enseignent en même temps qu’ils nous éclairent. Ce recueil de notes et développements signé Joël Gayraud fait partie de ceux-là.

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« On peut parler de tout, bien sûr, à condition, bien sûr, de se taire sur le reste. »
[228]

Certains livres nous enseignent en même temps qu’ils nous éclairent. Ce recueil de notes et développements signé Joël Gayraud fait partie de ceux-là. D’une large érudition qui appelle divers domaines de la connaissance, philosophique ou historique, anthropologique, littéraire ou purement politique, cet ouvrage ne sent jamais le renfermé universitaire, au contraire il ouvre grand la porte sur une réflexion rayonnante, partant le plus souvent de l’observation de la société actuelle, des contemporains qui la composent (pour ne pas dire qui la subissent), pour aboutir à une réfraction soudaine qui d’un trait saisit tout un monde. Mais souvent, tout autant, il s’agit d’un fragment qui ressort d’une lecture et que l’auteur sait faire renaître en le baignant dans l’air de ce temps ou de toujours. C’est, aujourd'hui, un art peu couru, celui de moraliste. Et avec ce degré d’acuité, bien plus rare encore.

Moraliste implacable, sans moraline, mais avec l’énoncé très précis d’un libre procès qu’il mène, lucidité oblige, sans laisser tranquille son lecteur, qui lui en sait gré.

« Jamais la société n’a été aussi inégalitaire, mais jamais non plus les hiérarchies axiologiques n’ont été aussi outrageusement niées. Dans l’anomie spectaculaire, tout se vaut : la trahison comme la loyauté, la sottise comme l’intelligence, la laideur comme la beauté. Le nivellement par le cynisme est la compensation terrifiante de la stratification par l’argent. » [330]

Amateur d’étymologie, il enquête même sur le mot mot, exposant ses origines possibles et successives, et tous les cousinages qu’elles permettent de constater. Comme souvent avec l’esprit, l’humour n’est jamais loin. Est-ce ainsi délicieux d’apprendre que mot est de même racine que muet. Laissant la voix sans voix, pour ne plus dire mot.

« L’anglais comme langue internationale des échanges […], le deseperanto de notre temps. »

Si Joël Gayraud a la faiblesse de nous raconter le rangement des livres dans son appartement, c’est qu’en quelque sorte il fait le point sur son âge de lecteur, pour mieux souligner que sa « bibliothèque constitue un exosquelette qui grandit avec [lui], s’accroît autour de [lui] comme la carapace d’un homard ou de la torture. » Saluant d’un geste tout un pan salubre qui pourrait rattraper l’époque, il confie alors qu’ »un tableau d’art brut vient jurer au milieu d’une pièce tapissée de livres et « ouvre une brèche salutaire dans toute cette culture ».

« Dans l’un de ses Sonnets amoureux Quevedo imagine qu’une femme a recueilli dans un sablier les cendres de son amant disparu. Chaque fois que, pour mesurer la durée de quelque tâche, elle retourne le sablier, elle voit ce qui reste de celui qu’elle a tant aimé marqué la fuite inexorable du temps, lequel en s’écoulant les éloigne toujours un peu plus l’un de l’autre. » [145]

Le regard savant de Gayraud tranche comme il aime, d’un même œil aiguisé. Si son goût pour la période symboliste, pour l’humour de Hallais, pour la ligne unique de Calder déployée dans l’espace, est à chaque fois revendiqué, son aversion pour un certain art contemporain très en vue, ne l’est pas moins. L’ennui qu’il a éprouvé à la vue d’œuvres de Warhol suffit à son jugement, voilà qui est assez évident, mais pas si souvent affirmé. Tout autre argumentaire ne serait-il pas superfétatoire, puisque l’œuvre se veut charme, qui se doit d’opérer * ? Occasion d’indiquer au passage combien, de par le « talent utilitariste » des Américains, l’art et la marchandise sont devenus indistinct l’un de l’autre. Une manière de résumer le monde, celui contre lequel on se bat. Et plus loin d’apporter un salut compréhensif aux grapheurs du street art dont peu d’entre eux se soucient de faire le métier d’artiste.

Peu esthétique, à l’inverse, la laideur physique de ceux qui dirigent le monde : « Ils sont tellement possédés par la libido dominandi qu’ils y ont sacrifié tout autre forme de volupté... » [73]

Ailleurs, en quelques lignes, un étonnant résumé de la pensée d’Emmanuel Lévinas, montrant qu’elle s’est retournée contre son ancien maître Heidegger, avec l’éthique présentée comme première au lieu de, jusqu’alors, l’ontologie. Ou encore ces développements sur le clinamen de Lucrèce, sur la théogonie d’Ésiode, ou l’homo ludens de Huizinga, qui lui semble désormais davantage un homo lusus, non plus un joueur, mais un monstre.

Rappel érudit ou remarque familière, chaque fragment attrape la main et conduit à interroger, à exiger. Pas de neutralité dans cette écriture, elle est là pour montrer selon un angle, une vision. Et c’est heureux. Pas de froide analyse, mais un élan fraternel qui ne s’en laisse pas conter. Une cure de résistance à la tyrannie qui opère. Une invitation à se lever, à (se) voir, se révolutionner, et agir, créer, vaincre de vivre.

Romaniste, Joël Gayraud a traduit notamment Leopardi et Agamben. Nourri de surréalisme, de Fourrier jusqu’à Debord, sans compter ce qui précède ou ce qui suit, il pratique volontiers et assume une sorte d’errance méthodique qui le voit passer d’un plan à un autre, le temps de le dire et d’embarquer. Déporté dans une flânerie qui regarde, il découpe et recompose avec bonheur les parties d’un ordre bouleversé, qui reparaît neuf et à vrai, comme on dirait à cru.

Quant à la paupière auriculaire, qui augure le livre, c’est l’organe qu’une prochaine mutation devrait offrir à l’espèce, afin que chacun puisse fermer les oreilles aussi facilement que les yeux. Les bruits étant devenus ce qu’ils sont, invasifs et distractifs, « retrouver l’usage du silence est une condition essentielle à la reconstruction des forces de l’individu harassé par le rythme infernal de la vie actuelle. » Puisse le dieu de l’évolution lire cet ouvrage et sans tarder prouver qu’au moins sur ce point, il a su et il sait entendre.

Et pour clore ce billet, j’invite expressément à lire le fragment 249 dans lequel Joël Gayraud expose la recette de l’enterrement d’un rayon de soleil tel que pratiqué et rapporté par Avéroès. Moment et geste de pure poésie que chacun pourra produire à sa façon, pour peu qu’il ose avoir la sienne. C’est tout le mal que nous lui souhaitons.

* Ce qui nous rappelle, du poète Georges Henein, la définition lapidaire de la beauté : « Beauté : pouvoir exécutif » !

Joël Gayraud, La paupière auriculaire, éditions José Corti, 2017.

Sur le site des éditions Corti : Ici

On peut lire aussi ce billet, à propos d'un livre précédent de Joël Gayraud : ici

 

 

 

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