À propos de « NI » de Dominique Meens, un drôle de piaf

« Décidément non, je ne peux écrire ni comme un Anglais, encore moins comme un Américain. »

« Reprenons-nous : Et si l’histoire de la littérature n’était qu’accumulation de décombres, n’est-ce pas ? S’il fallait – toujours ce falloir dont on devine qu’il pue le faux – s’il fallait tenter de sauver des ruines des avenirs plus prométhéens ? » 1

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Dès qu’il est question d’oiseau ou d’oiseaux j’en perds mes anges, me rattrape vaguement à Toussenel, à Rambert, et même à Attar ou à Messiaen, me sens trop démuni pour contenir un vertige qui pointe. J’écris d’ailleurs sans encrier, sans griffe et sans plume, les doigts courant terre à terre sur le clavier banal. Dominique Meens est pour sa part, il en a le titre, un passionné d’ornithologie et n’a pas fini, sur ce sujet comme en bien d’autres, de nous en remontrer. Non seulement doué d’une science passionnée, il est de ceux qui font leurs preuves sur le terrain, atterrissent volontiers à tel endroit, tel jour, pour observer telle espèce qui ne sera plus là le lendemain. En fait, il peut bien se vanter, on le croit sur parole, parce que c’est intéressant, qu’on s’y laisse prendre, qu’on en réclamerait presque, même après le point final.

« Le rossignol, des oiseaux le plus musical et limpide, chante en des lieux solitaires, du plus heureusement formé des becs et des plus fins. On dit que leur chair soutient la veille. Malade toutefois les convives d’un tel plat, des abrutis complets ; mauvais ce don qu’offrirait un tel plat, la fuite du sommeil, ce roi des hommes comme des dieux ; ainsi qu’Homère le dit. » 2

Quant à la forme, après tout, ni Rabelais ni Sterne n’affectionnaient les guêpières ou la métrique, pourquoi faudrait-il qu’aujourd’hui Meens s’en trouvât affublé ? me suis-je dit en lisant trop vite, et pas toujours dans l’ordre, ce livre vif que les éditions Poncerq lui ont fait. Prenez une cervelle embouteillée, me suis-je dit encore, attention c’est celle de Meens, littérateur téméraire, maintenant donnez-lui un sujet à traiter… En fait, il a lui-même préalablement choisi son thème de prédilection, mais vous faites quand même semblant de le lui offrir. Maintenant il déroule son savoir par bribes articulées, comme on jetterait aux oiseaux des miettes d’une conférence interminable, qui font toutefois de bien belles tartines. Le lecteur-auditeur s’en trouve imprégné, nourri, gêné parfois peut-être, car il y a des prudes parmi les lecteurs – ils aimeraient peut-être que le parleur ne mélange pas trop ses propos avec des apartés intimes, car les digressions produisent un curieux effet d’outrage, comme si des bouts de savoir externe se collaient sur les pages et diffractaient la lumière. Mais de cette exubérance très contrôlée naît surtout un vrai plaisir rieur et enchanté, il vient à celui qui se voit embarqué, charmé par plus rusé que soi. Une large érudition bat ici son plein, virevolte, avec de multiples références jamais indigestes car dispensées dans le fil du texte, comme on fait des clins d’œil polis à son voisin de palier, puisqu’on l’a croisé par hasard lors d’une piteuse excursion touristique avec panorama imprenable.

« Ce pourrait être une exaspération, une folie. Si Ni n’a pas l’apparence d’un fou, certaines de ses colères pourraient le faire passer pour tel.
Par exemple :
Robert Antelme montre comment les nazis visaient à changer l’espèce. Que se propose aujourd’hui la propagande progressiste ? Que veut pourtant toute la rapace ? Qui ne le sait ! Le profit commande. Ce n’est plus qu’il faille changer l’espèce pour des raisons de pureté, c’est que changer l’espèce permettrait de maintenir, prolonger et augmenter toute la gagne.’’ » 3

Outre les outardes ou l’autruche (qui se dit moineau en grec), le rossignol, la grue, le cygne, l’ibis, l’alcyon, le geai, le canard non point siffleur mais bariolé, appelé Pénélope, le pivert, le martinet, le cormoran, enfin le grand corbeau, « celui qui a la plus grande variété de cris et de la plus grande portée, ce pourquoi il apprend à projeter des sons humains. Le son qu’il produit quand il s’amuse est tel, tel autre quand il est préoccupé ; s’il répond pour les dieux, il produit des sons d’un caractère sacré et mantique. » C’est à se demander à quel point Meens saurait imiter le grand corbeau, à l’occasion.

Dans ce NI, nous croisons aussi des piailleurs d’un autre type : Jules Renard aussi bien que Gide, Wolmann, ainsi qu’un certain Jacques Lacan ! Mais aussi Paulhan, Sartre, Antelme, Pavese, Cratès de Pergamme, La Boétie, Quignard, Rykmans (pour ne pas dire Simon Leys) Mnaséas, Polascsek, dit Flying Pop’s, Ribemont-Dessaignes, Thomas Bernhard, Dylan Thomas, et même Olivier Chiran et Pierre Muzin, auteurs chez… Poncerq, la terre étant décidément ronde. L’auteur préfère Jarry à Bloy, il changerait bien son nom contre un non, pour un oui, pour un ni. « Je nie qu’il faille me nier pour exister, si je ne nie qu’il faille me nier pour en tirer bénef. » Le même a traduit, peut-être sous un nom d’emprunt, « vous avez dit Brahms ? », Elien, un Romain barré sur les animaux, notamment les… oiseaux, et parlant grec, qui vécut entre 170 et 240 – comme quoi on roulait déjà très vite à l’époque !

« Deux noms d’oiseaux m’échappent chaque année, celui de la Bouscarle de Cetti, celui de la Cisticole des joncs. J’ai le premier sur le bout de la langue ; il finit par me revenir subitement. Le second tarde à venir. L’ignorance a repris sa place initiale. Je ne sais plus du tout ce qu’est cet oiseau qui fait tinter son triangle au-dessus des marais. Souvent, je laisse tomber, comme il fait, quand il en a terminé de son tintement et plonge dans les hautes herbes où jouer au campagnol. Quelquefois, ne pas savoir m’insupporte et je recommence la recherche si souvent conduite. » 4

Dominique Meens a publié de nombreux livres, notamment chez Allia et P.O.L., ce dernier chez Poncerq est en fait plusieurs livres à la fois, on ne sait combien exactement se tiennent sous une couverture éNIgmatique, mais on sait qu’on prendra plaisir à les lire et relire, à voix basse ou haute, dans le secret des NI et des nids. Plaisir de voir voler, de voir plumer, plaisir de nier à tout-va, tout en se déniaisant.

« L’appétit de révolte déconcerte le béni-oui-oui qui le contente en s’opposant des contradicteurs de l’autre qui n’acquiesce pas comme il faudrait. Quel bonheur que d’avoir un juif, un noir, un musulman, un réfugié, une femme, un homosexuel, un intellectuel, un Allemand, un barbare, un gauchiste, à maltraiter.
Ni est une réponse complexe à un état des choses lui-même complexe.
Changeons de sujet. »
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1) Dominique Meens, NI, éditions Poncerq, 2020. p. 80.
2) Ibid. p 98.
3) Ibid. p. 63-64.
4) Ibid. p. 169-170.
5) Ibid. p. 65.

Dominique Meens, Ni, éditions Poncerq, 2020.
Sur le site des éditions

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