Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

341 Billets

1 Éditions

Billet de blog 18 mars 2020

Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

Un pur poète, « un clou rouillé », Paul Valet, l’inaliénable

À l’occasion de la parution de deux beaux ensembles de poèmes, aux éditions Le Dilettante et Gallimard.

Jean-Claude Leroy
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Paul Valet à Vitry en 1963

« Au moment où les modèles du sage et du saint me perturbaient jusqu’au mutisme, Paul Valet m’a redonné les couleurs du poète, la singularité de sa fonction. »
Guy Benoit1

Au début du vingtième siècle, il grandit à Moscou et en quatre langues, dévore les romanciers russes, devient pianiste virtuose, donne des concerts en Russie et en Pologne, son talent d’instrumentiste promet beaucoup. Lycéen en 1917, il est aussi témoin des deux révolutions, celle de février et celle d’octobre. Il va aux meetings écouter Lénine, Trotsky, Zinoviev, Kamenev (« tous ceux qui seront supprimés durant la période stalinienne2 »). Les biens familiaux sont bientôt saisis par le nouveau régime – son père en éprouve d’ailleurs un certain soulagement, heureux de n’avoir ainsi plus de soucis (cette abnégation illustrant parfaitement, aux yeux de son fils, l’âme russe). Ils partent vivre en Pologne, d’où sa mère est originaire, mais le régime politique s’avère impossible, le jeune homme finira donc ses études en France, études de médecine en l’occurrence, et tombera amoureux de ce pays au point d’en prendre assez vite la nationalité. Appelé au service militaire, il est une forte tête, d’abord médecin-auxiliaire, le voici dégradé, il finit simple soldat. En 1936, il s’installe comme médecin généraliste à Vitry-sur-Seine, dans la banlieue ouvrière.

Seul

Pour retrouver le juste mot
Il faut passer où nul ne passe

Jours sans recours
Nuits sans sursis
Aubes sans réponse 3

La guerre survient, il est envoyé dans le « trou de la Sarre » d’où il évacuera les blessés de son bataillon en juin 1940, après l’attaque allemande. Démobilisé, installé avec sa femme et son fils au Puy en Velay, il devient médecin à partir de 1941 des soldats alliés parachutés en Auvergne pour y préparer les premières caches d’armes. En lien avec un émissaire du général de Gaulle il implante en Haute-Loire et dans le Cantal le mouvement « Libération », durant toute la durée de la guerre il exerce diverses fonctions parmi les plus hautes dans la résistance. Sa tête est mise à prix par la milice. Le temps du maquis et de la clandestinité, de la vie sauvage et solitaire, est un temps qu’il a aimé, mais dont nul ne revient vraiment, sinon irrécupérable, d’autant que cette guerre signifiera aussi pour lui la disparition de ses parents et de sa sœur dans les chambres à gaz d’Auschwitz.

Être debout sur la brèche du temps et regarder en bas. C’est plein d’hommes, pucerons et punaises. Et ça grouille, et ça se chatouille, et ça fourmille, et ça frétille, comme si de rien n’était. – Sublime est la tenue de la catastrophe quand tout oscille imperceptiblement avant de crouler. 4

Comme la musique, ou la peinture, qu’il pratique également, l’écriture est chevillée très tôt en lui, c’est pourtant après cette longue saison souterraine de combat et d’âpreté que Georges Schwartz prend un nom d’auteur, Paul Valet, et entreprend véritablement d’écrire. Et c’est en 1947, alors qu’il a retrouvé son cabinet et son domicile de Vitry-sur-Seine, qu’il publie un premier recueil chez Guy Levis Mano, avec qui il s’est lié d’amitié. « Valet », comme serviteur de la parole, de la poésie 5, ou serviteur de Dieu 6. En dehors de toute église et tout dogme, il appelle, on dira qu’il crie. Il y a là le vécu et les profondeurs du risque, car on ne la lui fait pas. C’est une poésie franche, sans hésitations, sans apprêts, d’une écriture bouillante, qui se tient par sa brièveté, son flanc lapidaire, ses contradictions, ses blessures. Cependant, après une période féconde et des recueils chez GLM ou au Mercure de France salués par Pascal Pia, Maurice Nadeau ou encore Maurice Saillet, il reste de longues années sans plus rien écrire, traduisant plutôt le Requiem d’Anna Akhamatova et des poèmes du jeune Joseph Brodsky, futur prix Nobel.

Je pense
Donc je fuis

Je tremble
Pour ne pas m’incruster
M’encrasser avec hargne

Toute une vie mal partie
Comme la suite
D’un petit cri nouveau né

Ramasseur d’immondices
Éboueur impeccable
J’irai loin dans le temps

C’est l’Opaque qui nous tue
Quand nos morts transparents
Nous traversent sans nul bruit

Pas d’aphorismes
Mais PAROXYSMES
perce-trouvailles

Bulldozers. 7

Peinture de Paul Valet (reproduite in "Paul Valet, soleils d'insoumission", éd. J-M Place, 2001)

En 1970, alors qu’il a cessé son activité de médecin, des problèmes de santé d’ordre neurologique commencent à l’assaillir. Il devient insomniaque et souffre de vertige. Et voici l’écriture lui revient dans ce moment, même si le monde de l’édition semble l’avoir oublié. Il faudra l’attention et la vigilance d’un jeune poète, fondateur de la revue et des éditions Mai hors saison, Guy Benoit, pour le remettre en lumière. Par un numéro spécial de la revue et la publication d’un ensemble écrit en rapport avec ce séjour hospitalier : Solstices terrassés. Paul Valet a retrouvé la parole, elle ne le quittera plus. Mémoire seconde est publié en 1984 par le même Guy Benoit qui prépare un imposant Cahier Paul Valet pour les éditions Le Temps qu’il fait. Cependant, le poète de Vitry meurt en 1987, alors que Vertiges vient tout juste de paraître chez Granit. Homme discret mais chaleureux, il aura été aussi l’ami de Cioran, de Pascal Pia, de René Char et il laisse de nombreux inédits dont certains paraissent bientôt aux éditions Le Dilettante, José Corti ou Calligrammes.

L’être saccage l’avoir

* * *

Dans chaque vaincu
pointe le sacré

* * *

Dans chaque meurtrière
saigne la lumière 8

Paul Valet avec Guy Benoit, 1986.

Il est certaines écritures qui ne savent contourner, elles attrapent le lecteur en son milieu. Depuis un endroit précis, pas forcément spatial, quelqu’un parle, et quoi qu’il dise, la « parole qui [le] porte », ne peut que porter jusqu’à nous. Ce corps-là sait trop d’où il réchappe, plus moyen de le faire dévier. Images existentielles, gémissements plus révoltés que plaintifs, c’est le grincement de l’être qui diffuse un peu de sens dans l’atmosphère, cette écriture pourrait être d’un maître qui prend plaisir à déconcerter, mais l’auteur a préféré qu’elle fût d’un Valet. Un serviteur de la poésie et de la connaissance, qui toutes deux se rejoignent en ses apprentissages spirituels, en ses engagements qui finissent par le partager, si bien qu’il en ressort comme divisé, et… diviseur. Rien de confortable, on le voit. Au demeurant, Jacques Lacarrière note dans un essai qu’il lui consacre 9 : « [Chez Paul Valet] raison et folie sont les deux visages semblables et opposés de la Pensée. »

Ni grec ni juif ni gaulois ni chinois ni catholique ni protestant
ni figue ni raison

Rien du tout

Un clou
Un clou rouillé
Un clou sauvage
Un clou de sabotage
Engagé volontaire
Dans votre chambre à air 10

Deux parutions récentes et complémentaires nous arrivent des éditions Le Dilettante et Gallimard, qui nous donnent l’occasion de lire ou relire Paul Valet, un poète radical qui sait parler au monde, à ceux qui aiment les grands remèdes pour les grands maux. Deux compilations qui reprennent à elles deux les textes essentiels d’une œuvre ramassée, percutante, utile, avec pour le volume du Dilettante un ensemble inédit : Translucide.

* * *

Paul Valet, Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, Le Dilettante, 2019. 17€
Paul Valet, La parole qui me porte, Poésie/Gallimard, 2020. 7,50 €

Sur le site des éditions Le Dilettante
Sur le site des éditions Gallimard

1) in Un sombre rayonnement, Cahier Paul Valet, Le temps qu’il fait, 1987.
2) Entretien avec Paul Valet, mené par Guy Benoit in Cahier Paul Valet, op. cit.
3) in La parole qui me porte, Mercure de France, 1965 & Poésie/Gallimard 2020.
4) in Solstices terrassées, Mai hors saison, 1983, repris in Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, Le Dilettante, 2020
5) Entretien avec Madeleine Chapsal, L’Express, 15 août 1963, repris in Cahier Paul Valet, op. cit.
6) Entretien avec Paul Valet, mené par Guy Benoit in Cahier Paul Valet, op. cit.
7) in Paroxysmes, Le Dilettante, 1988.
8) in Mémoire seconde, Mai hors saison, 1984, repris in Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, Le Dilettante, 2020.
9) Jacques Lacarrière, Paul Valet, Soleils d’insoumission, éditions J-M Place, 2001.
10) in Sans muselière, GLM, 1949.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Les Chinois défient la répression dans la rue sur l’air de « L’Internationale »
Le mouvement de protestation contre les mesures anti-Covid s’est étendu ce week-end à l’ensemble de la Chine. Plus d’une cinquantaine d’universités se sont également mobilisées. Des slogans attaquent le Parti communiste chinois et son numéro un Xi Jinping. Une première depuis 1989. 
par François Bougon
Journal — Asie et Océanie
« C’est un défi direct à Xi Jinping »
Pour le sinologue Zhang Lun, le mouvement de protestation en Chine est dû au sentiment de désespoir, en particulier chez les jeunes, provoqué par les mesures draconiennes de lutte contre la pandémie. Pour la première fois, les critiques envers Xi Jinping sont passées des réseaux sociaux à la rue.
par François Bougon
Journal — Europe
Bombardements russes : « Il n’y a aucune cible ici, ce sont des maisons, des jardins ! »
À Dnipro dans le sud de l’Ukraine, devant sa maison en ruines après une attaque de missile, l’infirmière Oxanna Veriemko ne peut que constater le désastre. Depuis le début de l’automne, la stratégie russe consistant à endommager les infrastructures fait de nombreuses victimes civiles. « Impardonnable », préviennent les Ukrainiens.
par Mathilde Goanec
Journal
Conditions de détention à Nanterre : l’État de nouveau attaqué en justice 
Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise doit examiner ce lundi un référé-liberté visant à remédier d’urgence à « l’état d’indignité permanent et endémique au centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine ». Les requérants dénoncent « l’inertie manifeste des autorités ». 
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet d’édition
Bifurquer : le design au service du vivant
15 ans d'évolution pour dériver les principes du design graphique vers une activité pleine de sens en faveur du vivant. La condition : aligner son activité professionnelle avec ses convictions, l'orchestrer au croisement des chemins entre nécessité économique et actions bénévoles : une alchimie alliant pour ma part, l'art, le végétal, le design graphique et l'ingénierie pédagogique.
par kascroot
Billet de blog
Acte 2 d’une démission : la métamorphose, pas le greenwashing !
Presque trois mois après ma démission des cours liés à une faculté d’enseignement de la gestion en Belgique et la publication d’une lettre ouverte qui a déjà reçu un large écho médiatique, je reviens vers vous pour faire le point.
par Laurent Lievens
Billet de blog
Bifurquons ensemble : un eBook gratuit
L’appel à déserter des étudiants d'AgroParisTech nous a beaucoup touchés, par sa puissance, son effronterie et l’espoir en de nouveaux possibles. C’est ainsi qu’au mois de mai, Le Club de Mediapart a lancé un appel à contribuer qui a reçu beaucoup de succès. Nous vous proposons maintenant ce livre numérique pour mettre en lumière la cohérence de toutes ces réflexions. Un eBook qui met des mots sur la révolte des jeunes qui aujourd’hui s’impatientent de l’inaction gouvernementale et qui ouvre des pistes pour affronter les désastres écologiques en cours.
par Sabrina Kassa
Billet de blog
Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique
Attac publie ce jour une note intitulée « Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique ». Avec pour objectif principal de mettre en débat des pistes de réflexion et des propositions pour assurer, d’une part, une véritable justice fiscale, sociale et écologique et, d’autre part, une réorientation du système financier.
par Attac