À Rennes ou ailleurs, « pourrir » pour des idées ?

« Que ceux qui font acte de penser contre, qui refusent d’acquiescer, d’acclamer, de se soumettre, que ceux-là croupissent en prison, pourrissent dans l’oubli ! » C’est la seule réponse d’un pouvoir corrompu et corrupteur avec qui le dialogue ne peut être que factice. Pourri jusqu’à la moelle, ce pouvoir qui joue à se croire légitime !

La vie ne fait pas que passer, parfois elle casse les pieds des importants cravatés qui lui préfèrent un ordre sans vagues et sans mouvements, sans plage et sans pavé, ni dessous ni dessus. Le printemps ne réveille pas que la nature, parfois il excite à la rébellion, on l’a vu encore l’an dernier comme cette année. Quand ce n’est pas contre une loi esclavagiste dite « loi travail », c’est carrément contre la mise en scène d’une énième fausse alternative. Le fascisme ne passera pas, bande de nazes ! Il est déjà là, en puissance.

Alors qu’elle n’a jamais brillé par sa beauté, il paraît que Rennes est rebelle, c’est un leitmotiv assurément pratique pour flatter ceux qui en auraient besoin et surtout pour justifier la brutale répression que lui inflige la main de fer étatique, police et magistrature main dans la main, commandée de plus haut comme il se doit.

Les Rennais gardent le frais souvenir d’un jeune homme abattu sans raison par des agents de la Bac dans le quartier Maurepas, c’était en décembre 2015. Les cinq balles infligées à Babacar Gueye n’ont rencontré qu’un corps inoffensif. Le racisme qui tient tant à faire exister la race sature plus que jamais les cervelles d’une bonne partie des forces de l’ordre (par ailleurs il sourd dans les agissements spontanés de la bureaucratie et dans les cerveaux de nombre d’idéologues de droite et de gauche).

Ou encore, crevé par un tir de flashball lors de la manifestation du 28 avril 2016, l’œil d’un étudiant, Jean-François. Et aussi les exactions diverses de la police, les passages à tabac, les menaces de viol, les coups portés sur un syndicaliste, etc. L’idéologie anti « jeunes qui pensent et agissent tout haut » omniprésente parmi ces uniformes.

Tout cela a été conté, raconté, répété, inutilement peut-être. Et quand des manifestants furent brutalement arrêtés chez eux un matin de mai dernier, placés en garde à vue puis mis en détention provisoire sous un chef d’inculpation extravagant, on ne peut pas dire que la population locale s’en soit beaucoup émue. Et pour cause, il eut déjà fallu qu’elle soit informée par autre chose qu’un journal quotidien dont certains articles sont à l’évidence dictés par le cabinet de la préfecture. En cela au moins, la démocratie locale n’existe pas.

Si quelques médias alternatifs ont relayé un autre son de cloche, cela ne pouvait guère peser sur une opinion globalement indifférente, à Rennes comme ailleurs. Qu’un gardien de la paix menace de son arme à feu un groupe de manifestants n’a pas semblé poser problème à la population. Après tout, Rennes est infesté de dangereux ultra-gauchistes et autonomes, c’est bien connu ! Dangereux énergumènes que les tenants de l’État, secondés par la médiapresse crispée, aiment présenter comme des terroristes potentiels susceptibles de mettre en danger l’ordre ou désordre existant. Ils n’ont pourtant jamais prôné la lutte armée ni tenté quoi que ce soit qui viserait à s’approprier un pouvoir. Nous ne sommes plus dans les années 70 où la question se posait à certains, et la rhétorique des « radicaux », comme sa pratique, est aujourd’hui toute autre ; cela reste une prérogative de l’État que de procéder par la force, on voit d’ailleurs qu’il ne s’en prive pas. Les victimes de la police sont plus nombreuses chaque année, le niveau de violence s’accentue de même, et l’industrie « sécuritaire » est florissante. Il semble assez probable que l’on prépare peu à peu la population à l’acceptation de davantage de bavures, liquidations physiques des rebelles trop voyants, qu’ils soient des quartiers ou d’ailleurs. Une telle partie est déjà engagée. Criminaliser les mouvements d’opposition est une vieille méthode toujours en cours. Cela ne pose pas de problème, quand on gouverne, d’inventer un délit et jeter en prison un « ennemi » supposé. Sous un régime totalisant qui ne sait plus que calculer à court terme et au nom d’une seule caste, le moindre soupçon de pensée contrarie d’abord avant de valoir pour une rébellion. Les jeunes gens que le pouvoir se plaît à éliminer de multiples façons ont plus de lettres et d’idées claires que les magistrats qui les jugent, que les politiciens qui les redoutent, ils sont en quelque sorte l’honneur de ce temps, à la fois résistants à l’occupant bancaire, à la logique réificatrice, à la police chargée de mordre et effacer toute opposition significative. Il serait temps de s’en rendre compte et que nous nous unissions pour les défendre, les soutenir, les encourager, et marcher avec eux. Nous ne les entendrons guère gloser sur le grand soir, mais plus facilement s’organiser et vivre au plus près de leur vision d’une vie qui ne serait pas soumise à l’habitude inerte ou à la règle obligatoire. Vous les voyez par exemple sur les Zones À Défendre ou dans le cœur des villes et des rassemblements, œuvrant solidairement, avec le goût de construire un mode d’aujourd’hui qui soit sensé autant que désintéressé, qui tienne le coup et sache activer l’être individuel aussi bien que l’être ensemble.

Qu’une tribune alerte sur une nouvelle étape franchie dans la dérive policière et surtout sur la stratégie d’un pouvoir décidé à casser toute ébauche d’un mouvement de contestation en isolant quelques protagonistes, qu’une telle tribune, signée par nombre d’élus locaux, conseiller municipaux, maires-adjoints, des personnalités des arts et de la culture, écrivains, représentants de diverses organisations comme Sud Solidaires, ATTAC ou La ligue des droits de l’homme, soit boycottée par une presse locale qui refuse de s’en faire l’écho, voilà qui en dit long sur la démocratie de papier, sur la place accordée à l’esprit, au débat, dans cette ville néanmoins encore universitaire et réputée « intellectuelle ». Quand l’oreille des autorités veut rester sourde, elle fait taire la voix médiatique qui lui est soumise, il a fallu une seconde tribune rédigée par des personnalités extérieures et parues dans le journal national et capitaliste Libération pour que le pouvoir réagisse et que les toutous de Province lui emboîtent le pas. Réaction cinglante s’il en fut. Où la fable d’un motard de la police nationale « ayant vu sa mort arriver » est dispensée à l’envi par le Figaro et consort. Où les juges n’hésitent pas à condamner sans preuves, s’appuyant sur des intentions supposées, pour l’exemple.

« Que ceux qui font acte de penser contre, qui refusent d’acquiescer, d’acclamer, de se soumettre, que ceux-là croupissent en prison, pourrissent dans l’oubli ! » C’est la seule réponse d’un pouvoir corrompu et corrupteur avec qui le dialogue ne peut être que factice. Pourri jusqu’à la moelle, ce pouvoir qui joue à se croire légitime ! Ce dialogue, nous devons pourtant nous entêter à le construire en construisant nos vies, car nos vies sont liées à toutes vies, inexorablement.

Le régime qui s’impose à nous se voulant à la fois démocratique et sans alternatives, supportera-t-il longtemps encore cette contradiction ? Quand les débats de fond sont interdits de fait, la violence politique, c’est-à-dire le frottement du réel aux injonctions autoritaires, prend le pas. Elle ne doit pas faire peur, elle est la seule porte, battante. Violence politique ne veut pas dire violence armée, ni agression ni attentat. Elle veut dire action résolue. Elle veut dire aller au contact de la force en présence, ennemie momentanée, et parler malgré tout, tenter sans relâche un dialogue même réputé impossible et faire admettre soit un refus soit un autre plan. Elle veut dire – la force brutale et le crime légal étant laissés à l’État – inventer d’autres formes de combat. Henri Michaux : « C’est à un combat sans corps qu’il faut te préparer, tel que tu puisses faire front en tout cas, combat abstrait qui, au contraire des autres, s’apprend par rêverie. » Quitte à, par moments, toiser les importants, les importuns, et à ensuite les abandonner à leur solitude sans rêverie. C’est un travail sur les consciences, au nom d’une vie qu’on veut choisir. Et qui nous habiterait encore, de la rêverie d’un seul à l’éventuel projet d’une communauté spontanée.

Pour l’heure, des amis purgent des peines pour leurs idées bien davantage que pour des faits. Une pensée en acte ne se résout pas à la soumission, c’est pourquoi on la réprime. Il semble que le temps change n’importe quoi en poussière. Les idées pourtant demeurent incorruptibles, des cœurs fraternels les trimballent dans les chariots de l’Histoire – fiction impérieuse qui nous réunit. Parfois, sous le sabot d’un événement, accès de réel, apparaît un moment de vérité. Cela peut se produire dans un palais ou dans une gare, n’importe où. Et les gens qui ne sont rien, soudain, même les importuns cravatés sont obligés de voir qu’ils sont tout.

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