Il pleut depuis la révolution. Un beau présage, dis-tu.»*
Un lit de mots calmes entre des rives révoltées.
Minimalisme de l’écriture qui invite à partager la digne gravité du moment dont il est question. Le regard se pose, ne s’agite pas, ce qu’il voit est bien assez agité, chaotique. Il faudrait la jeunesse pour espérer. Justement, elle est là.
Fragment d’un journal découpé dans la coupure des fenêtres. Pages déchirées puis composées par les changements en cours, au gré de l’heure.
Tunisie d’abord où s’immole un marchand de légumes violenté par la police.
« Le boulevard du 7 novembre, ici renommé boulevard Mohammed Bouazizi, plus loin boulevard de la Révolution, mène vers des contrées restées inexplorées plusieurs dizaines d’années. Elles n’existaient que sur la mappemonde interdite des cœurs et des rêves. »*
Libye là-bas bouleversée par son peuple et les pluies de bombes françaises et anglaises, il faut donner son sang pour les réfugiés qui en arrivent. Et les slogans interchangeables de la Tunisie à l’Égypte. De la Libye à la Syrie. « Echchaâb yurid iqât ennidhâm ! Le peuple veut la chute du régime ! » Un Carnet pour autant moins nourri de revendications que d’incertitude, celui que nous propose Cécile Oumhani, tout de pudeur non feinte et d’accents de réel.
Juste cueillir les instants traversés et recueillir en soi l’empreinte, quelques mots pour dire ça et le reste.
« Jusqu’aux portes que nous n’avons pas entendu s’ouvrir.
La table à laquelle nous ne sommes pas assis. Nos couverts d’absents. Si loin dans nos cœurs engourdis.
Parfois les mots se rejoignaient et nous ne le savions pas. »*
*
« Chaque phrase plus légère plus lointain
Seule trace de ce qui change »**
L’Inde de la mère ou la France du père, le voyage est de deuil, et pour cela singulière la découverte d’un espace pas si nouveau. D’abord dans un univers de détails, de noms communs. Plus tard les mots qui disent les lieux, comme s’il avait fallu commencer par les odeurs et le toucher avant d’apercevoir l’horizon et le profil du pays multiple. Images tactiles glissant de poème en poème. De Kérala en Tamil Nadu. D’évasion loisible en invasion clandestine. Ce qui pénètre appartenait déjà. Intimement intime.
« Comme ce placard gronde
rempli jusqu’à n’en peut mais
de toutes ces vies en mal de leurs acteurs »**
Parfois dans les deux langues, l’anglais puis le français. Mobilisation des sens par l’écriture, quand je lis j’entends, je vois, je respire et je me souviens moins que je ne suis transporté à l’instant, le temps d’un clignement de paupière ou d’un regret dépassé. Subtil déplacement de sphères maquillées sans loupes que ce Passeurs des deux rives. On ne regarde pas à travers, le filtre du regard vaut bien ce recueillement.
« L’Inde de ma mère est ici prégnante comme un air de vina dont on jouerait quelque part dans la maison. La France de mon père est ici et elle me berce comme le chat qui ronronne sur le vieux fauteuil en osier. »**
C’est par ces deux livres que je découvre un auteur dont l’œuvre entamée il y a une vingtaine est pourtant profuse, comprenant aussi bien des ouvrages de poésie, des livres d’artistes que des récits ou romans. Si j’en crois Wikipédia, Cécile Oumahni est née en Belgique d’un père français et d’une mère indienne, a passé une partie de son enfance au Canada anglophone, ne s’est faite Tunisienne que par la suite. On précise même qu’elle a développé des familiarités avec l’Allemagne et avec l’Écosse. Autant d’allers et venues qui pourraient paraître épuisants, et qui semblent au contraire donner à Cécile Oumahni une sorte de vivacité légère qui, s’il n’y avait la mauvaise humeur des actualités, rendrait le monde facile à vivre, sans rien cacher du pire, sans jamais omettre le meilleur. Une vivacité aux aguets. Comme l’image suspendue, la couleur qu’elle dessine.
*
« “Kber wallah kber wa el ayyâm hiya hiya.“
“Dieu, que j’ai vieilli, et rien n’a changé“ chante la voix en ce passé que tu sèmes sur la route loin derrière toi. Tu troques les tubes d’une autre époque pour le bitume de demain. »*
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* Tunisie, carnets d'incertitude, Elyzad, 2013
** Passeurs de rives, poèmes, éditions La tête à l'envers (accompagnement plastique : Myoung-Nam Kim), 2015.
Cécile Oumahni a reçu le prix européen francophone Virgile 2014.
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