Joël Vernet, parce que l’enfance est une encre fidèle

Joël Vernet saisit en grandissant ce monde qu’il gardera entier dans sa mémoire, en guise d’imaginaire. Tournant le dos au spectaculaire, il se penchera au contraire vers le minuscule, qu’il sait rapporter à sa vraie valeur de vérité.

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« La maladresse, l’humiliation nous enseignent. 1»

S’il a souvent évoqué ses voyages ou séjours lointains, ce ne fut jamais sans se souvenir de son pays de départ. Joël Vernet a grandi à la campagne, dans l’esprit et le corps de la paysannerie rustique des années cinquante, quelque part entre la froide Lozère et la Haute-Loire. La mort de son père âgé de trente-sept ans, alors que lui, aîné des six enfants, en avait dix, est revenu bien des fois au fil des pages des nombreux récits que Vernet a publiés, dans une même langue régulière, simple, nostalgique, autant pour dire le présent que le passé, une même musique assez diluée pour qu’on y entre facilement et accompagne le narrateur au terme de sa confidence, assez dense pour qu’on s’en rappelle. C’est justement la mort du père, qui est en fait l’événement moteur et fondateur de son écriture, et même son enterrement, qui ouvre ce récit que proposent les éditions La Rumeur libre, qui avaient il y a deux ans publié son volumineux et riche Carnets du lent chemins (voir ce billet précédent).

Car parler de la mère, c’est parler d’une veuve pauvre qui doit élever les enfants du disparu, qui sont les siens. C’est aussi évoquer le manque, l’absence ; la violence d’une disparition soudaine. L’enfant, futur écrivain, est dans la classe, près du tableau, il nourrit le poêle à charbon. À ce moment précis survient la nouvelle, le coup de feu de la destinée, la mère épouvantée qui cherche du regard les yeux de son fils. Puis tous les yeux et la classe qui regardent vers le neuf orphelin. La mère qui s’en retourne. « Elle emportait tout avec elle, sa douleur, le silence, le secret. 2»

Dans un autre texte plus récent encore, Vernet note : « Quand mon père est mort, la parole s’est envolée, le langage s’est enfui. La mutité a commis ses menus assassinats. Ma mère s’est revêtue du manteau du silence. J’ai perdu les mots 3 »

« Dans ma famille, aucune transmission ne s’était faite. Les gens vivaient dans l’acceptation d’à peu près tout, sans gémir jamais. Ce qui venait du ciel ou des ténèbres d’un confessionnal avait valeur d’évangile. Ou bien, lorsque la coupe était pleine, un coup de chevrotine envoyait le questionneur dans l’autre monde, sans qu’il ait le loisir, un seul instant, de partager sa souffrance avec quiconque. Ou bien on retrouvait le pendu dans la lumière tamisée d’une grange, les yeux tournés vers le soupirail, les bras ballants. 4 »

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« Pays de peu et de beaucoup. 5» Il saisit en grandissant ce monde qu’il gardera entier dans sa mémoire, en guise d’imaginaire. Tournant le dos au spectaculaire, il se penchera au contraire vers le minuscule, qu’il sait rapporter à sa vraie valeur de vérité. L’écriture de Joël Vernet n’est qu’un long rapport d’empreintes arrachées à l’enfance comme aux voyages ou séjours lointains. « Elle comprenait tout si vite grâce à la douleur qui était sa maison, dont elle laissait ouvertes les fenêtres. Je ne devrais pas écrire sur les yeux de ma mère, mais les yeux de ma mère, aussi singuliers furent-ils, ressemblent aux yeux de toutes les mères du monde. Je n’en connais pas une qui ait manqué d’un tel regard6 »

Le père fut enterré à l’église, bien qu’il n’eût jamais marqué sa dévotion, mais la mère, elle, est une fervente, c’est sans doute le secret de sa force, son courage. Quant à lui, son courage d’enfant ou de jeune homme, comme son courage d’adulte passager du temps, son secret ne tient pas exactement dans la ferveur religieuse. Il l’écrit : « On m’inocula la catéchèse par la force, et là le résultat fut émouvant. Je rompis tout dialogue avec Dieu et pour toujours. 7»

Récit du père et de la mère, c’est aussi bien sûr un récit de l’enfance, avec des avanies, des séquences quasi archétypales que traversent la plupart des humains dans leurs jeunes années. On retrouve ainsi un camarade maltraité parce que différent, malheureux parce que maltraité, mais qui s’avère le plus ingénieux et donne une leçon aux autres, il ne les a pas attendu pour prendre son envol, en l’occurrence pour séduire une jeune fille, à l’écart des yeux trop restés puérils. Vernet parle d’Acajou (c’est le nom de cet enfant mis à part) comme du premier martyr qu’il a connu et se dit convaincu que, devenu homme, il n’a jamais causé de mal aux autres, n’a jamais cherché à humilier. Aveu rétrospectif, humble et honnête retour en arrière, ce livre est aussi la tentative de lire de quoi il n’a pas pu se faire, pour cause d’amnésie ou de pure impossibilité.

« Quand la biche sort de la brume, on la devine si prudente, longeant la lisière du petit bois, je dors encore dans la chambre silencieuse derrière les volets clos. Je n’ai jamais vu mon père endormi dans un lit, couché près de ma mère, tous les deux l’un contre l’autre, encore moins enlacé, s’embrassant. Ai-je une seule fois partagé un repas avec mon père ? Je n’ai pas souvenir de lui à notre table. Comment se tenait-il ? Mangeait-il très vite ou, au contraire, mastiquait-il les aliments, prenait-il son temps, plaisantant, bavardant, écoutant ? Ces trésors de la vie ordinaire m’ont manqué. 8 »

Et c’est bien sûr le livre d’une époque où l’enfance se mesurait encore à la campagne, la société s’est fortement urbanisé depuis et les campagnes délaissées ont pour beaucoup d’entre elles été massacrées par une paysannerie convertie dans l’agro-industrie, brutale envers la terre, brutale envers elle-même. Tandis que les années dont parle Vernet, et surtout en cette région privilégiée (de ce point de vue) où il a grandi, sont celles d’un certain bonheur qui deviendra une capacité à goûter le présent partout où la vie veut bien paraître sans artifice. Par-delà la tristesse irréparable qui est la sienne, Joël Vernet nous met au contact d’une joie possible, une joie évidente et mystérieuse qui court dans ses livres et en font un baume qui n’a rien d’incongru quelle que soit la terreur qui nous paralyse.

Nous n’avons pas le droit de tout dire, de tout révéler. Il est bon qu’une large part de nos vies demeure secrète. 9»

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Parmi les textes réunis dans un ouvrage paru l’an dernier chez Fata Morgana, il en est un où Vernet évoque son rapport aux livres. Comme quoi il en a beaucoup attendu jadis, jusqu’à la vérité elle-même. Et puis, le temps aidant, il a traité les meilleurs d’entre eux – qu’il décrit comme étant des labyrinthes – d’une curieuse façon, il les a remisés, comptant sur l’oubli pour leur rendre hommage. Peu à peu il a préféré « appel[er] en renfort la très haute ignorance », celle que dispense la nature et le quotidien, ce qui est à portée des yeux et du cœur. Ici un tilleul qui l’accompagne depuis vingt ans, dressé devant la porte de sa maison. « … à l’aube la trace blanche d’un escargot est un signe bouleversant. 10» Dans la simplicité de la vie qui s’offre il a trouvé une sorte de chant du monde qu’il n’en finit pas d’accueillir et de restituer dans une écriture ayant volontiers « la souplesse d’une herbe, la force d’un torrent » 11.

« Il y a une immense beauté du simple, de l’insignifiant, de la vie banale. La beauté ne sera jamais dans la vie spectaculaire, le tonitruant. Mais elle jaillira des profondeurs, de la vie insignifiante en apparence, en apparence seulement. 12»

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Notes :

1) Joël Vernet, Mon père se promène dans les yeux de ma mère, La rumeur libre, 2020, p. 75.
2) Op. cit., p. 16.
3) Joël Vernet, La nuit n’éteint jamais nos songes, Lettres Vives, 2021.
4) Op. cit. p. 124.
5) Op. cit. p. 30.
6) Op. cit. p. 67.
7) Op. cit. p.86.
8) Op. cit. p. 83.
9) Op. cit. p. 75.
10) Joël Vernet, L’oubli est une tache dans le ciel, Fata Morgana, 2020, p. 17.
11) Op. cit. p. 17.
12) Joël Vernet, Mon père se promène dans les yeux de ma mère, La rumeur libre, 2020, p. 88.

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