Jean-Jacques Pauvert, éditeur franc-tireur

Les vrais lecteurs, ceux qui lisent plus loin que le bout de leur nez, ne se contentent pas de suivre les instructions scolaires ou universitaires, ni la loi des réclames, pour peu qu’ils aient grandi après la deuxième guerre mondiale, ont eu affaire à des livres édités par Jean-Jacques Pauvert.

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Les vrais lecteurs, ceux qui lisent plus loin que le bout de leur nez, ne se contentent pas de suivre les instructions scolaires ou universitaires, ni la loi des réclames, pour peu qu’ils aient grandi après la deuxième guerre mondiale, ont eu affaire à des livres édités par Jean-Jacques Pauvert. L’édition, celle qu’on appelle souvent petite, dans sa part la plus aventureuse, est toujours un domaine vivace, elle est la mauvaise herbe qui nourrit les indépendants, les buissonniers, les poètes. Aujourd’hui on découvre à L’Escampette, à la Contre-Allée, à l’Échappée, dans les Hauts-Fonds, chez Brémond ou chez Poncerq ou Isabelle Sauvage, à L’Ogre, etc. Hier on découvrait chez Charlot, chez GLM, chez Losfeld, ou chez le plus entreprenant parmi ceux-là : Jean-Jacques Pauvert.

Il fut un considérable passeur de textes. Passionné, il ne pouvait se délivrer qu’en partageant, en diffusant. À peine adulte lui-même, il édite Sade à une période où celui-ci n’est pas en odeur de sainteté, la censure sévit à souhait, les interdictions tombent, parfois des procès, éditer est alors un exercice semi-clandestin. Éditeur du Marquis, il entretiendra, dira-t-il, avec lui une véritable liaison, et s’il fut un proche de Gilbert Lely et d’Annie Lebrun, experts en la matière, il deviendra lui-même un des meilleurs spécialistes de l’auteur de La Philosophie dans le boudoir, jusqu’à écrire une somme biographique de 1200 pages : Sade vivant 1. Question érotisme, où il en connaît un rayon, c’est par l’intermédiaire du mystérieux personnage clef de la NRF qu’il édite le bientôt célèbre Histoire d’O, roman sulfureux signé Pauline Réage, pseudonyme d’où transparaîtra plus tard une certaine Dominique Aury, amie proche de… Jean Paulhan.

Jean-Jacques Pauvert se lance par ailleurs dans la réédition par souscription du dictionnaire de Littré, auquel il voue une passion depuis sa première jeunesse, il avait alors commencé à l’apprendre par cœur, sauf qu’il a mal calculé son coup, et c’est un échec commercial, ruineux. Qu’importe, rétabli grâce au soutien de son confrère René Julliard, il crée avec Jean-François Revel la collection « Libertés », des ouvrages de format poche dont la maquette a été dessinée par Pierre Faucheux. Succès commercial mitigé là aussi, avec pourtant une série de textes importants mis à disposition du plus grand monde. On y découvrira Le Concile d’amour de Panizza, des textes de Bakounine, la réédition de La Question d’Henri Alleg, les pamphlets de Paul-Louis Courrier et… Revel, des textes de Bloy, Bakounine, Breton, Benda, Darien, Dubuffet, Clavel, Berl, Gracq, Tzara, Thoreau, Zola, Vallès, Hugo, des essais à rebrousse-poil sur le Bergsonisme, ou la nouvelle critique, sur la Suisse au temps de Hitler, etc. Sans compter les coups de stylo rageurs de Siné, dessinateur viscéralement anarchiste, ami de Jean-Jacques.

Mais Pauvert est aussi l’ami et l’éditeur d’André Breton comme il l’est de Georges Bataille, ce qui eut été impensable avant guerre, tandis que ces deux-là s’insultaient gaiement. Il réédite les Manifestes, et suit les conseils de Breton, qui lui présente notamment Eugène Canseliet, lequel lui apportera deux maîtres-livres de l’alchimiste Fulcanelli : Le mystère des cathédrales et Les demeures philosophales. Il publie des textes érotiques de Bataille (Madame Edwarda, Le Petit, Le Mort, Ma Mère, Les Larmes d’Éros, et le mythique Bleu du ciel). Comme le souligne Chantal Aubry, « il s’agissait de faire pour Bataille ce qu’il faisait pour Sade, le sortir pleinement de la clandestinité ». Dans le sillage de Bataille, Pauvert rencontrera logiquement Pierre Klossowski et deviendra son éditeur pour Le Bain de Diane et Le Souffleur.

Pauvert eut sans doute une sorte de maître en édition en la personne de Pascal Pia, figure discrète et très active du monde intellectuel, proche de Camus (il est alors un des piliers du journal Combat), de Malraux, de Paulhan, éditeur, critique, préfacier, amateur d’érotisme, avec lequel l’éditeur fébrile des années 60 et 70, qui a tout de même pignon sur rue, entretient tout au long de sa vie une relation amicale et professionnelle ; Pia est maître d’œuvre des ouvrages coédités par Tchou (autre éditeur franc tireur de l’époque) et Pauvert. C'est avec ce dernier, et seulement avec lui, qu'il exhume le poète zudiste Charles Cros.

Avec Paulhan se poursuit une correspondance continuelle, des projets en commun qui aboutissent ou pas. Par exemple, ce volume de Fénéon que Pauvert attendra si longtemps et en vain, qui sortira finalement chez Gallimard. C’est une époque et un monde où les lettres postales s’écrivent aussi facilement que les textos aujourd’hui, et Chantal Aubry, auteur de cet essai sur Jean-Jacques Pauvert, sous-titré justement Une contre-histoire de l’édition a pu travailler sur des archives nombreuses, papiers divers sur lequel l’œil s’attarde volontiers et réfléchit.

Ce qui permet de redonner un peu de lumière sur certains oubliés, tel que Jean-Pierre Castelnau. Au sortir de prison, Albertine Sarazin remet son manuscrit à un ami de Castelnau qui le lui confit, et c’est Castelnau qui le lit premier et s’emballe, il le fait lire à Jean Castelli, proche collaborateur de Pauvert et à Christiane, femme de… Pauvert. Et ils s’y mettent à trois pour forcer Jean-Jacques à considérer le manuscrit. Il cède volontiers, si bien qu'il publie en même temps deux livres d’Albertine : L'Astragale et La Cavale. Qui seront de grands succès. Pour Papillon, c’est aussi Castelnau qui découvre le manuscrit, mais Pauvert est alors en grande difficulté, il ne pourra s'engager, et c’est Laffont qui l’éditera. Pour le livre de Jean Carrière, L’Épervier de Maheux, c’est encore Castelnau qui est à la manœuvre. Le livre aura le prix Goncourt.

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Ce succès sera aussi le début du déclin économique, sa maison d’édition ne lui appartient plus, elle est aux mains du groupe Hachette. Il retrouve une certaine indépendance plus tard, et il continue, dès qu’il peut, à éditer des livres, toujours avec le même goût, la même curiosité. Il publie ainsi Crevel, Sagan, Raymond Roussel, etc.

Il a été jadis l’ami de Jean Genet, a fréquenté un temps Paul Léautaud. Il y a eu Breton, Bataille, Revel, Siné, Annie Le Brun, Bernard Noël, dont il a publié Le Château de Cène. Pauvert fréquente Guy Debord de 1991 jusqu’à sa mort, en 1994. Il le représente près de Gallimard qui réédite La société du spectacle. Pour sa part, il écrit donc sur Sade, dirige des anthologies de textes érotiques. Il rédige enfin ses mémoires, qui paraissent chez Viviane Hamy en 2004. Il lui reste 10 ans à vivre. On ne sait trop de quoi elles seront faites. Difficile de les imaginer loin des livres.

Et difficile, aujourd’hui, à l’occasion de ce Pauvert, l'irréductible de ne pas rendre hommage à ce compagnon des écritures dont l’œuvre de partage alimenta nos longues heures de lecture, et toujours les nourrit.

 

1 Jean-Jacques Pauvert, Sade vivant, éditions Laffont, 1982-1990.

 

Sur le site des éditions : ici

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