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Billet de blog 21 avr. 2018

ZAD : La main tendue et le coup de pied au cul (par Gérard Lambert)

Gérard Lambert, ancien membre du conseil d’administration de l’Acipa et son porte-parole de 2004 à 2006, s'exprime à propos des récentes prises de position de Julien Durand et Françoise Verchère.

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Julien Durand et Françoise Verchère

Pour éviter toute confusion sur ce que je vais dire je crois que je dois d’abord me situer. Au printemps 1990, habitant Vigneux de Bretagne depuis deux ans, j’ai rédigé avec deux autres personnes le premier tract d’opposition  (après ceux des années 60-70) contre le réveil du projet d’aéroport : « Que sera notre région prochainement ?  Une banlieue industrielle sans âme » qui était une réponse à un article du « Petit journal » de la municipalité vignolaise annonçant ce projet comme un bienfait. J’ai continué à manifester cette opposition au sein de l’association « Bien vivre à Vigneux », y rédigeant un tract de 4 pages intitulé « Vigilance » avertissant sur les dégâts que ferait un aéroport, et contribuant à l’organisation des premières manifestations d’opposition. J’ai, avec quelques autres, constitué un « Collectif contre l’aéroport » qui a eu une brève existence car il s’est fondu dans l’Acipa, fondée en novembre 2000 par 9 personnes dont j’étais (ma carte d’adhérent à l’Acipa porte le numéro 4). J’ai ensuite été membre du conseil d’administration de l’Acipa et son porte parole de 2004 à 2006. Ayant démissionné de ce rôle en juillet 2006 pour des raisons personnelles qui m’éloignaient de Vigneux, mais restant dans la région, je n’ai jamais cessé par la suite de participer au mouvement d’opposition, à ses manifestations, débats, confrontations, et j’ai gobé de bonnes doses de lacrymogènes par les bons soins de César 1 et 2. J’étais encore sur la Zad dimanche dernier. 

Ceci n’étant pas dit pour me flatter mais pour montrer que j’ai quelque légitimité à dire ce que je pense de ce qui s’est joué ces derniers jours.

Étant dès le départ, y compris dans l’Acipa où je ne m’en suis pas caché, contre l’aéroport et son monde, je me suis réjoui de voir l’opposition à ce projet grossir et évoluer d’un maigre « Nimby » (Not in my backyard = Pas dans ma cour) à une contestation plus large prenant en compte des problèmes écologiques, économiques et sociologiques indéniablement liés à ce grand projet inutile et imposé.

Je me suis réjoui encore plus de voir des gens venir s’installer sur la Zad dans une dynamique impressionnante et me suis carrément émerveillé de voir leurs constructions imaginatives, leurs jardins, leurs charpentes, leurs ateliers, leurs pains, leur bibliothèque, etc. Et surtout leur immense énergie créatrice et résistante.

J’ai aussi beaucoup aimé le fait que la rencontre de ces gens avec des opposants historiques, des paysans et toutes sortes d’habitants des environs et de plus loin, crée un mouvement original dans lequel les divergences et désaccords pouvaient s’exprimer et s’engueuler mais qui savait tout de même fabriquer un consensus pouvant faire fortement front contre les bétonneurs et leurs majordomes d’État. Un mouvement qui savait concilier différentes tactiques pour être le plus efficace possible et où la résistance à la violence d’état n’était pas diabolisée même si elle empêchait les purs pacifistes de se coucher, et surtout si elle les protégeait du massacre.

Il est vrai de dire et bon de rappeler que sans cette solide résistance l’aéroport serait construit aujourd’hui car l’opposition légaliste (sur laquelle l’État et « Bruxelles » n’ont cessé de cracher) et non-violente aurait été rapidement écrasée.

J’ai longtemps eu de l’estime pour Julien Durand et Françoise Verchère. J’ai apprécié leur engagement tenace contre le projet d’aéroport et admiré leur capacité à démolir les arguments ennemis. Mais leurs prises de position de ces derniers jours me les rendent méprisables.

On a le droit d’être fatigué et de quitter une activité trop usante. Nul ne peut en tenir rigueur à ceux qui le font. La lutte a été longue et souvent difficile. Mais lâcher ceux que l’on a appelés à l’aide hier, auxquels on doit en assez grande part l’abandon du projet d’aéroport, c’est tristement dégueulasse.

Et les arguments étalés pour le faire sont d’une bassesse écœurante. Ils ont beau être déguisés en volonté d’arrêter le massacre (qui est bien réel) et de sauver l’essentiel, ils sont une négation de l’esprit même de la Zad, et des engagements pris pour défendre le collectif, les « communs » pourtant si bien énoncés dans nombre de proclamations.

L’excuse principale : si on ne cède pas l’État va tout raser. Hier pourtant on affirmait une opposition résolue face à la même menace. On était moins pressé de baisser culotte à la préfecture. Il est vrai que depuis on sait que l’aéroport ne se fera pas. On a gagné. On a une maison, une ferme, pas une cabane et un jardin expulsables. On peut s’y retirer peinard. Peut être même, Julien, faire une petite carrière à la Bové. On ne va pas se laisser emmerder par ces jusqu’auboutistes.

Alors on leur demande d’être raisonnables, c'est-à-dire d’accepter les conditions dictées par l’Etat. On ne pourra pas avoir plus. C’est ce que disaient hier les résignés à la venue d’un aéroport. S’y opposer ? Pas raisonnable. Intéressant comment la notion de « raison » évolue en fonction de la situation.

Pourtant il est clair que si la volonté de maitrise de l’avenir de la Zad par son propre collectif est battue en brèche c’est, demain, chacun qui sera rejeté dans une individualité fragile et le retour à la « normale »,  c'est-à-dire au règne de tous les prédateurs que la Zad a su repousser, qui s’imposera. Insidieusement d’abord, bien sûr, mais sûrement, avec toujours le gendarme pas loin, qui pourra mieux faire son boulot face à une résistance émiettée.

Cela, Julien, Françoise, vous ne l’ignorez pas, mais vous préférez médire contre ceux qui vous reprochent votre lâchage. Dénoncer une prétendue omerta que vous prétendez rompre. Vous pour lesquels les micros ont toutes les bienveillances, qu’ils montrent bien moins à vos contradicteurs. On a vu d’autres démagogues, y compris les pires, pratiquer l’exercice. On n’attendait pas ça de vous.  C’est cette fable de la « terrorisation » des zadistes « constructifs », tellement dans l’air du temps, qui rend votre volte-face sordide. Attribuer aux Zadistes « radicaux » la responsabilité des affrontements avec les gendarmes c’est reprocher au mouton d’avoir cherché la bagarre avec le loup. Tout ça sent très mauvais.

Loin de moi l’idée de vouloir pousser les Zadistes à un affrontement inconsidéré. Je comprends bien que chacun essaie de concilier ses opinions, ses engagements, avec la sauvegarde de ce qu’il a construit. Et je conçois bien aussi que peu d’entre eux se leurrent sur le fait de pouvoir bâtir un Chiapas à Notre Dame des Landes. Je veux juste faire remarquer que ce mouvement est fort encore, quoiqu’on en dise, et même renforcé par tous ceux que l’agression a réveillés en France et dans le monde. Et que l’encourager à suivre des stratégies défaitistes ne lui rend pas service. La libération de la route des chicanes l’a montré : Quand on baisse son froc pour montrer à l’ennemi qu’on est de bonne volonté, tout ce qu’il voit c’est qu’on sera plus facile à violer. Sans doute, cela choque ceux qui prennent l’État pour un « partenaire », ceux qui se croient « citoyens » pouvant discuter d’égal à égal avec lui. Ils n’ont pas fini  de se désoler de son arrogance et de son cynisme.

Julien, Françoise : Quitter le convoi quand les indiens attaquent ce n’est pas bien beau. Prêter la main à ce qui affaiblit ses défenses, ce l’est encore moins. Mais il se défendra quand même. Le grand esprit de la Zad veille sur lui. S’il est vaincu ici, il renaîtra ailleurs. Il essaime déjà largement. Il est guidé par le désir de sortir du chaos capitaliste, le désir d’un monde meilleur. Quelques trahisons ne le tueront pas.

Je ne déchire pas ma carte de l’Acipa, bien que je ne veuille plus en être membre. Elle reste pour moi la trace d’un temps où l’on y chantait de plus belles chansons. J’espère d’ailleurs que tous les membres de l’Acipa ne pensent pas comme leur porte-parole inamovible, celui que Ouest-France gratifie du titre de « leader » d’un mouvement qui affirme n’en pas vouloir ; que tous les membres du Cédépa ne sont pas aussi fatigués que leur égérie. Je reste fidèle à la lutte de la Zad et à cette volonté : Des Zad partout.

Gérard Lambert
20 avril 2018

Cf.   Notre-Dame-des-Landes. « Zadistes radicaux, allez voir ailleurs ! » lance le leader anti-aéroport

et Notre-Dame-des-Landes. Quand Françoise Verchère décrit la part d'ombre de la Zad

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